LA CHEVAUCHÉE FUNÈBRE
«Ὁ mère, mère de neuf fils et d’une fille unique, d’une fille âgée de douze ans, et que le soleil n'avait point vue, d’une fille que tu-baignais dans l'obscurité, que tu tressais au clair de lune, dont tu bouclais la chevelure à la clarté des astres et de l'étoile du matin, puisqu'on te demande sa main, puisqu'on la recherche en mariage, accorde- τ marie ton enfant bien loin en pays étranger ! »
Les huit frères ne le veulent pas, mais Constantin le veut.
«Marie ta fille, ὃ ma mère, marie ton Eudocie en pays étranger, à l’étranger où Je voyage, à l'étranger où je vais, afin que je trouve une consolation sur le chemin que je parcours. »
« Tu es sensé, Constantin, et tu raisonnes follement. S'il me vient un danger de mort, mon fils, s'il me prend une maladie, mon enfant, si je suis dans la peine ou dans la joie, qui m’amènera ma fille ? »
Constantin donne à sa mère Dieu et les saints martyrs pour garants d’aller lui chercher sa fille, joie ou chagrin qu'elle ait.
« Ὁ ma mère, je t’amènerai Eudocie, pour que tu la voies, trois fois l'été, deux fois l'hiver. »
Et, quand on eut marié Eudocie en pays étranger, 1l vint une année malheureuse, un mois funeste ; une terrible épidémie, la peste, se déclara; sur les neuf frères, elle en emporta huit, et Constantin fut tué. Il ne restait plus qu'Eudocie, bien loin en pays étranger. La mère se trouva seule comme un roseau dans la plaine, comme [une église inter-
late. Bovpxa limus est, non quilibet, sed qui jam putrescenti aqua maceratus, pessimam exhalat mephitim, ut ita dicam. Adxxoc fossa, seu cavea, in qua similis limus fovetur. Est porro pessimi hominis et facinorosi, sæpeque etiam ab antistite suo excommunicati cadaver, quod, non ut reliqua demortuorum corpora defossa dissolvuntur atque in pulverem abeunt, sed quasi ex firmissima pelle constaret, per omnes sui partes intumescit atque distenditur ut vix flecti aliqua sui parte possit ; sed cutis, tanquam tympanum extensa, eumdem, ac tympanum si pulsatur, sonum edit, quare et τυμπανιοῖΐος dicitur. Corpus, sic deformatum, dæmon ingreditur, et miseris mortalibus infortunium parit. Sæpe enim sub eo cadavere e sepulcro egressus et per urbem et alia loca habitata circumiens, et noctu potissimum, ad quam sibi libuerit ædem confertur, pulsatisque foribus, aliquem ex accolis ædis voce sonora compellat. Si responderit actum jam est de eo, altero enim die mortem obit; si non responderit, salvus est (LEONIS ALLATIT DE GRÆCORVM HODIE QVORVNDAM OPINATIONIBVS EPISTOLA ; page 142, édit. de Cologne, 1645).
INFRODUCTION. Li
dite, comme une ville ravagée. Son chagrin fut si grand qu'elle en faillit mourir, et, dans sa maladie, elle désira voir Eudocie. Sur tous les tombeaux elle pleurait, sur tous elle chantait une complainte funèbre ; mais, sur la tombe de Constantin, elle s’arrachait les cheveux.
« Lève-toi, mon cher Constantin, je veux mon Eudocie. Tu m'as donné Dieu et les saints martyrs pour garants d’aller me la chercher, joie ou chagrin que j'aie, trois fois en été, et deux fois en hiver. »
La malédiction de sa mère fit sortir Constantin du tombeau, la pierre sépulerale devint un cheval, la terre devint une selle, ses beaux cheveux blonds devinrent une bride, et le ver de terre devint Constantin. Il donne un coup d’éperon à son moreau, et 1] se rend chez Eudocie. Il alla, et la trouva engagée pour neuf danses. Les neuf danses furent dansées, et, après la neuvième, on cessa.
De loin il lui fait signe, de près il lui dit : « Viens, ma petite Eudocie, que nous allions chez notre mère! »
« Hélas! mon petit frère, quelle heure donc est-il? S'il y a de la joie dans notre maison, je mettrai mes habits d'or; mais, s’il y a de la tristesse, mon petit frère, j'irai telle que je suis maintenant. »
« Viens dans notre maison, Eudocie, viens-y comme tu es maintenant. »
Sur la route où ils allaient, sur le chemin qu'ils parcouraient, un petit oiseau commenca à dire en chantant : «O Dieu tout-puissant, vous accomplissez de grands prodiges, [vous faites] que les vivants marchent avec les morts! »
« As-tu entendu, Constantin, ce que dit le petit oiseau? [Il dit] que les vivants marchent avec les morts. »
« C’est un fol oiselet, laisse-le chanter; c’est un fol oiseau, laisse-le dire ; c’est un fol oiseau, qu’il se réjouisse avec ses chansons! »
Us allèrent plus avant, et un autre oiseau leur dit : « Que vois-je, moi le pauvret, moi le pauvre petit oiseau ? Les vivants marchent avec les morts! »
« As-tu entendu, Constantin, ce que dit le petit oiseau? »
« Ce sont des oiseaux, laisse-les chanter; ce sont des oiseaux, laisseles dire! »
« J'ai peur de toi, mon frère, tu sens l’encens. »
« Nous sommes allés hier soir à l’église Saint-Jean, et le papas nous a encensés avec force encens. »
Is allèrent plus loin encore, et un autre oïseau leur dit : « Ο Dieu toutpuissant, vous accomplissez de grands prodiges! [Vous faites] qu’une ravissante jeune fille conduise un mort! »
LII INTRODUCTION
Derechef Eudocie l’entendit, et son cœur se brisa.
« As-tu entendu, Constantin, ce que dit le petit oiseau ? Où sont donc tes blonds cheveux ? Où est ton épaisse moustache ? »
« J'ai eu une grande maladie et j'ai été près de mourir; mes blonds cheveux sont tombés et aussi mon épaisse moustache.
« Va maintenant, Eudocie, va chez nous, ma sœur. Moi, je vais dormir ; il y a longtemps que je veille, et je suis fatigué de ce long voyage. »
« Viens, Constantin, allons ensemble à la maison. »
« Je sens l’encens, et je ne puis y aller. » |
Elle partit et se rendit seule à la maison. Elle trouve la maison fermée et les clefs enlevées, elle trouve les fenêtres hermétiquement closes. Elle se penche, elle embrasse la serrure, et la baigne de larmes ; elle prend à terre un caillou et le lance sur les tuiles.
Quand sa mère l’entendit, elle poussa un cri et elle gémit : « Va-t’en de ma porte, spectre, va-t’en loin d'ici, fantôme! car tu as desséché le plus intime de mon cœur; tu as enlevé mes fils, tu as fait la solitude dans ma maison. Îl ne me reste plus que mon Eudocie, qui est bien loin en pays étranger. Maudit sois-tu, Constantin, et dix mille fois maudit, toi qui as marié mon Eudocie à l'étranger! »
« Ouvre-moi, ma mère, ouvre-moi! Je suis ton Eudocie! »
« Situ es Charon, passe ton chemin; si tu es Charon, éloigne-toi ! Ma pauvre petite Eudocie est absente, loin d'ici sur la terre étrangère. »
« Ouvre-moi, ma mère, ouvre-moi; tu verras, je suis ton Eudocie !
« Sois la bien retrouvée, ma mère ! »
« Sois la bienvenue, mon Eudocie ! Et qui viens-tu voir ici? Voir tes neuf frères ? Huit d’entre eux sont morts, et Constantin ἃ été tué! »
« Mais, ma mère! Constantin m'a tout à l’heure amenée à la maison. »
La mère et la fille s’embrassèrent étroitement et tombèrent mortes toutes deux ensemble. On alla les ensevelir dans la terre où l’araignée tisse ses toiles.
Notre poëme nous apprend que Basile Digénis avait à plusieurs reprises sollicité la main d'Eudocie, fille du général Ducas. La vieille coutume grecque qui veut que les demandes en mariage se fassent par l'entremise d’une tierce personne avait été religieusement observée en cette circonstance ; le poëme le donne à entendre et une chanson
INTRODUCTION, ἘΠῚ
chypriote en fait foi. Cette chanson nous révèle même le nom d'un des négociateurs envoyés à cet effet par Digénis. C'était un personnage du nom de Chiliopappos, vraisemblablement le même que Philopappos, le chef d’apélates, dont il est si souvent question dans notre poëme. Ce proxénète ayant été éconduit comme ceux qui l'avaient précédé, ce fut alors que Digénis résolut d'enlever Eudocie. La plus grande partie du récit de ce rapt est malheureusement perdue dans le poëme, mais ce qui en reste concorde assez exactement avec les détails de la chanson que nous allons donner.
Faisons un ou deux rapprochements. Dans le poëme, Digénis agence sa lyre avant son départ; dans la chanson, il fait lui-même un violon, et il tire de cet instrument les plus suaves accords pour éveiller l’attention de la jouvencelle. Dans le poëme comme dans la chanson, les gens du général poursuivent l’audacieux ravisseur, celui-ci soutient vaillamment leur attaque et les repousse avec avantage; mais le peuple, exagérant comme toujours, affirme que Digénis trancha la tête de la mère d'Eudocie, tandis que le poëme mentionne seulement la mort d’un des hommes de Ducas, pourfendu par notre héros. La pierre énorme (p1z1- ΜΙΑῚ qui se trouvait au bord du chemin et sur laquelle Basile fit asseoir Eudocie, n’a pas même été oubliée par le rhapsode populaire.
Voici maintenant la traduction de cette très-curieuse chanson. Elle vient heureusement combler une des plus regrettables lacunes du poëme (1).
(1) Le texte grec (dialecte de Chypre) a été publié par M. Sakellarios, au tome III de ses Κυπριαχά, pages 11 et suivantes.
LIV INTRODUCTION
ENLÉVEMENT D'EUDOCIE PAR DIGÉNIS.
Trois seigneurs étaient assis pour manger et boire. N'ayant pas de sujet de conversation, ils commencent à faire un récit. L'un parle d'épée, un autre de lance, et le troisième, le plus beau, parle des palais.
« J'ai fait le tour de beaucoup de palais; 115 sont nombreux, les palais que j'ai vus, mais un palais comme celui d’Aliandre, je n’en ai vu aucun. Les portes sont en marqueterie, les murs revêtus de bois ouvré, et du cintre des fenêtres descend un précieux pendentif, et, au-dessus de cet ornement, se tient une jeune fille aux yeux noircis de Khol. On l’a prise et donnée à Jean pour fiancée. Ce n’est pas Jean qui lui convient, mais c’est Digénis qu’il lui faut. »
Digénis, qui était dehors, entend cela ; 1] donne un coup de pied à la porte, et de dehors où il se tenait 1] se trouve dedans. Α sa vue, les seigneurs se levèrent.
« Sois le bienvenu, Digénis; mange et bois avec nous. »
« Digénis n’est pas venu boire et manger avec vous. Vous étiez assis trois seigneurs pour manger et boire, et, n'ayant pas’ de sujet de conversation, vous avez commencé un récit. »
« N'ayant pas de conversation, nous avons commencé un récit. L'un parle d'épée, l’autre de lance, et le troisième, le plus beau, parle des palais. — J'ai fait le tour de beaucoup de palais, ils sont nombreux, les palais que j'ai vus, mais un palais comme celui d’Aliandre, je n’en ai vu aucun. Les portes sont en marqueterie, les murs revêtus de bois ouvré, ét du cintre des fenêtres descend un précieux pendentif, et, au-dessus de cet ornement, se tient une jeune fille aux yeux noircis de Khol. On l’a prise et donnée à Jean pour fiancée. Ce n’est pas Jean qui convient à cette jouvencelle, mais ta Seigneurie. »
Digénis éperonne son moreau et va trouver Chiliopappos. Lorsque celui-ci l’aperçut, il se leva. «Sois le bienvenu, Digénis, mange et bois avec nous. » |
« Digénis n’est pas venu pour boire et manger avec vous ; mais Digénis vient pour que tu ailles négocier son mariage. »
« Mes vêtements sont sales, mes armes sont rouillées, et mon moreau
boite, je ne puis aller négocier ton mariage. » ” Et Digénis répond à Chiliopappos et lui dit : « Sites vêtements sont sales, je te donne les miens; si tes armes sont rouillées, je te donne mes armes ; si ton moreau boite, je te donne mon moreau, et, encore une fois, Chiliopappos, va négocier mon mariage. »
INTRODUCTION. LV
Chiliopappos se déshabille, il prend les vêtements de Digénis, il ceint ses armes, et s’élance à cheval sur le dos de son magmfique moreau. I] éperonne son noir coursier et va trouver Aliandre. Lorsque les seigneurs l'aperçurent, ils se levèrent.
« Sois le bienvenu, Chiliopappos, mange et bois avec nous. Mange les meilleurs morceaux du lièvre, mange de la perdrix rôtie, mange des oignons sauvages, ce mets des braves ; bois du vin, de doux vin, à la santé du couple. »
« Chiliopappos n’est point venu boire et manger avec vous ; manger les meilleurs morceaux du lièvre, manger de la perdrix rôtie, manger des oignons sauvages, ce mets des braves; boire du vin, de doux vin, à la santé du couple. C'est Digénis qui m'envoie négocier son marage. »
Et la mère de la jouvencelle lui fait cette réponse : « La mère de Digénis est Sarrasine, son père est Juif, et, lui, c’est un aventurier, je ne le veux pas pour mon gendre, »
Et le père de la jouvencelle lui fait cette réponse : « La mère qui a donné le jour à ma fille en mettra d'autres au monde; le père qui l’a engendrée en engendrera d’autres; moi, je veux bien Digénis pour mon gendre. »
Chiliopappos éperonne son moreau et se rend auprès de Digénis. Et, quand Digénis le vit, il fut inondé de joie : « Sois le bienvenu, Chiliopappos, toiet tes bonnes nouvelles. »
« Que Chiliopappos soit le bienvenu, mais mauvaises sont ses nouvelles. Quand les seigneurs m'ont aperçu, ils se sont levés : — Sois le bienvenu, Chiliopappos, mange et bois avec nous. Mange ce qu'il y a de plus délicat dans le lièvre; mange de la perdrix rôtie, mange des oignons sauvages, ce mets des braves; bois du vin, de doux vin, à la santé du couple, — Chiliopappos n’est pas venu boire et manger avec vous ; manger les meilleurs morceaux du lièvre, manger de la perdrix rôtie, manger des oignons sauvages, ce mets des braves; boire du vin, de doux vin, à la santé du couple. C’est Digénis qui m’envoie négocier son mariage. — Et la mère de la jouvencelle ἃ fait cette réponse : La mère de Digénis est Sarrasine, son père est Juif, et, lui, c’est un aventurier, je ne le veux pas pour mon gendre. — Et le père de la jouvencelle ἃ ainsi répondu : La mère qui a donné le jour à ma fille en mettra d’autres au monde ; le père qui l’a engendrée en engendrera d’autres ; moi, je veux: bien Digénis pour mon gendre. »
Et Digénis fut très-irrité, et, plein de colère, il s’écria : « Descends de cheval, Chiliopappos. C’est mes vêtements que tu as salis, mes armes
LVI INTRODUCTION
que tu as rouillées, el mon moreau que tu as fait boiter. Et maintenant, que vais-je faire ? » Il se déshabille, reprend ses vêtements, ceint ses armes, saute à cheval sur son magnifique moreau. |
« Attends, Digénis, attends que je te donne un conseil. Prends cette route, prends ce sentier; le sentier te conduira au sommet de la colline. Là, il y a de magnifiques sapins, coupe un de ces arbres, assieds-toi, taille dedans un beau violon, joues-en doucement et doucement chante, et tous les oiseaux du ciel t’accompagneront. Et la jeune fille sera dupe de ce stratagème et se mettra à sa fenêtre, et, si tu es brave et audacieux, tu l’enlèves et tu fuis. »
Digénis fit comme on le lui avait dit, comme on le lui avait recommandé ; il prend la route, il suit le sentier, et le sentier le conduit au sommet d’une colline. Il y avait là de magnifiques sapins, il coupe un de ces arbres, s’assied, taille dedans un beau violon; il en joue doucement et doucement chante, et tous les oiseaux du ciel accompagnent. La jeune fille, dupe de ce stratagème, se met à sa fenêtre, et Digénis, qui était brave, l’enlève et s'enfuit. Les uns saisirent leurs coutelas, et les autres leurs épées, [pour le poursuivre].
Digénis trouve [sur son chemin] des rochers profondément enracinés. Il s'arrête auprès et met pied à terre. Il se tient debout et se dit en lui-même : « Je ne dois pas conquérir la jouvencelle avec mon épée, ce serait pour moi un déshonneur. » Il se tient debout et se dit que sous le rocher il pourrait y avoir un dragon qui en sortirait pour dévorer la jeune fille. 11 donne un coup de poing sur le rocher, et il en sort un dragon. Il donne au monstre un soufflet qui lui déforme la mâchoire. « Veille, dit-il, veille, dragon, veille sur ta maîtresse ! »
Il éperonne son moreau pour se rendre chez Aliandre. Il fait pirouetter son cheval; il rencontre sa belle-mère, {qui lui dit] : « Attends, mon cher gendre, pour prendre la dot de ma fille! » \
« Sans dot je la voulais, sans dot je la prends. — La mère de Digénis est Sarrasine, son père est Juif, et, lui, 1] est un aventurier, je ne le veux pas pour mon gendre! » Et Digénis lui donne un coup d'épée et lui tranche la tête, Il fait pirouetter son cheval, et il rencontre son beaupère, {qui lui dit] : « Attends, mon cher gendre, pour prendre la dot de ma fille! » |
« Sans dot je la voulais, sans dot je la prends. — La mère qui a donné le jour à ma fille en mettra d’autres au monde, le père qui l’a engendrée en engendrera d’autres; moi, je veux bien Digénis pour mon gendre! » (La fin manque.)
INTRODUCTION. LVII
Il est dit dans le poëme que Digénis avait toujours victorieusement repoussé les diverses tentatives faites par les apélates pour lui ravir sa femme (vers 1469-1471), mais cette assertion est en désaccord avec la tradition populaire, car voici une chanson où 1] est raconté que, mettant à profit l'absence d’Akritas, occupé aux travaux des champs, d’audacieux ennemis étaient parvenus à enlever la belle Eudocie. Peut-être ne faut-il voir en cela qu’un pur effet de l'imagination du peuple, toujours porté à exagérer les faits qui frappent son esprit.
ENLÈVEMENT D'EUDOCIE PAR LES APELATES.
AkrirAs labourait sur le bord du fleuve; il allait et venait, il poussait la charrue, et il traça cinq sillons. Il allait et venait, et il sema neuf mesures de grain. Un oiseau vint se poser sur le bout de sa charrue, puis il se leva et alla se poser sur le milieu de la charrue.
« Arrière, oiseau; arrière, oiseau, ne mange pas mon aiguillon ! »
Et l'oiseau chanta avec une voix humaine : « Akritas, pourquoi restestu ici? Que te tiens-tu à attendre ? On ἃ ruiné ta maison et l’on ἃ pris ta belle. On ἃ sellé et monté ton plus beau cheval, et les autres, ceux d’une moindre valeur, sont là-bas qui hennissent. »
Akritas fixe son aiguillon, il arrête ses bœufs. Il fait peur aux oiseaux et aux bêtes des montagnes; 1] fait peur aux loups, pour qu’ils ne mangent pas ses bœufs; il fait peur aux larrons, pour qu’ils ne volent point ce qu'il laissait là; 1l fait peur aux oiseaux, pour qu’ils ne picorent pas le grain.
Akritas quitte alors cet endroit; le valeureux Akritas se met en chemin. 1] trouve les portes ouvertes, les fenêtres sans clefs ; il se rend [à l'écurie] et trouve ses chevaux qui hennissent.
« Au nom de Dieu, mes chevaux, lequel de vous marche, marche avec agilité ? »
Pas un, pas un ne parla, aucun d’eux ne répondit. Mais un vieux cheval parle et répond : « Qu'on me donne une nourriture recherchée, et j'irai, j'irai avec agilité. »
Akritas s’élance sur son dos, il part, et le voilà qui chemine, Il cra-
LVII INTRODUCTION
vache son moreau, afin qu'il arrive, qu'il arrive promptement. Mais avant qu'Akritas fût arrivé, la jouvencelle était venue et repartie,
Dans le carrefour, il rencontra des Ouzes. « Au nom de Dieu, vous autres Ouzes, par où la noce est-elle passée ? »
« À chaque heure 1] passe une noce, chaque jour il passe un mariage ; mais, une noce comme celle qui est passée par ici, il n’en était jamais passé ; à chaque branche il y ἃ des cheveux, à chaque pierre il ya du sang. »
Il cravache son cheval pour latteindre, l’atteindre promptement; mais Akritas ne rejoignit pas sa jeune épouse, et elle alla et passa,
Il alla et s'arrêta au pont de Déva. Là se tenaient des Hellènes, qui lui font des menaces.
« Laissez-moi passer, Hellènes, laissez-moi franchir le pont de Déva, Mon moreau est un jeune poulain, il ne peut rester sans nourriture; ma belle est une jeune fille, elle ne peut rester sans moi. »
Il ne songe pas à la mort, il ne pense qu’à sa belle!
« Si je frappe et que je vous tue, on m’appellera assassin. Si je frappe et que je ne vous tue pas, vous direz que j'ai eu peur. Il vaut mieux que je ne vous tue pas et qu'on dise que j'ai eu peur! »
Il fait volte-face et il entraîne son cheval dans le profond marécage ; il cravache son cheval, afin d'arriver, d'arriver promptement.
Akritas n’atteignit pas sa belle, elle était déjà entrée.
ΤΙ alla et s’arrêta à la porte de la ville. Son cheval hennit, et la ville fut ébranlée, La jeune fille le reconnut, elle dit : « Akritas est venu ! »
« Ouvrez-moi, portiers, ouvrez-moi que j'entre. Mon moreau est un jeune poulain, il ne peut rester sans manger ; ma belle est une jeune fille, sans moi elle ne peut rester. »
Les portiers ouvrirent, et Akritas entra. Les uns lui donnent des siéges, les autres lui tendent des verres. Il s’assied sur un siége et 1] prend un verre.
« Silence, Akritas, silence, ne parle pas trop, il y ἃ ici une grande armée pour te donner la chasse. »
Il tira son épée de son fourreau d'or; 1] en tua mille devant lui, dix mille en arrière, et trois cents Varangues au pont de Déva. Il prit sa belle, et s'enfuit pendant neuf jours et neuf nuits. Il alla camper sur le bord du fleuve ; 1] tira de son sein toutes sortes de mets. « Allons manger, jeune fille; mange, jouvencelle, et veille sur les chemins. »
Akritas s’appuya et fit un somme.
Lorsque la jouvencelle vit au loin s’avancer une armée, elle craignit de
Es
INTRODUCTION. LIX
lui dire : « Voilà une armée qui s’avance ! » mais ses larmes tombèrent sur la poitrine d’Akritas.
Akritas sortit de son doux sommeil.
« Jouvencelle, parmi ceux qui viennent, ne connais-tu point quelqu'un ? »
« Le cavalier qui marche en avant ressemble à mon père. Ces cavaliers
noirs ressemblent à mes frères, et cette femme vêtue de deuil ressemble
à ma mère (1). »
Le souvenir du palais de Digénis et des magnifiques jardins qu'il possédait sur les bords de l'Euphrate subsiste encore aujourd'hui. Voici le début d’une chanson qui nous en fournit la preuve :
AKkriras bâtissait une forteresse, Akritas faisait un jardin dans une plaine, dans une prairie, dans un lieu favorable. Là il apporte toutes les herbes du monde et les y sème; là 1] apporte toutes les vignes du monde etles y plante ; là 1] apporte toutes les eaux du monde et leur y trace un lit; là il apporte tous les oiseaux du monde et 115 y font leur nid, ete. (2).
La regrettable lacune de la fin du dixième livre de notre poëme est cause que nous ne savons absolument rien sur les derniers moments de Digénis ; mais la poésie populaire répare en quelque sorte cette perte fâcheuse; elle s’est emparée de ce fait et, selon sa coutume, elle l’a dramatisé. Suivant elle, Charon, le génie de la Mort, est obligé de livrer au héros un combat terrible, et ce n’est que grâce à un stratagème qu'il parvient à lui «arracher l’âme ». Quel-
(1) Le texte original de cette chanson (dialecte de Trébizonde) se trouve dans les Prolégomènes du drame LES Fuarrirs de Triantaphyllidis aux pages 412-413.
(2) Le texte original de cette chanson (dialecte de Trébizonde) se trouve dans les Prolégomènes des Fucrrirs de Triantaphyllidis (pages 49-50) et dans le Recueil de chansons populaires grecques de M. Legrand (page 194).
LX INTRODUCTION
ques chansons vont même jusqu’à donner le dessous à Charon dans ce formidable duel. Voici la traduction d’une des plus curieuses.