‹ Les exploits de Digénis AkritasChapitre 12 sur 78 · LE DUEL DE CHARON ET DE DIGÉNIS · texte numérisé non relu

LE DUEL DE CHARON ET DE DIGÉNIS

Caron s’est habillé de noir, et sur un cheval noir est monté; 1] ceint une épée d’or et se rend à la fête pour y trouver sa mère, afin qu'elle lui donne des conseils.

« Mon fils, ne prends pas les jolies filles, ne prends pas les vieilles femmes, ne prends pas les petits enfants, que pleurent leurs mères. »

Et Charon lui répondit et lui dit ces paroles : « Si je ne prends pas les jolies filles, si je ne prends pas les vieilles femmes, si je ne prends pas les petits enfants, pourquoi m'appeler Charon? »

Il donne un coup d’éperon à son moreau et 1] monte sur la cime d’une montagne. Il regarde de ci, 1] regarde de là, il aperçoit un grand nombre de seigneurs assis à table dans un jardin.

Les seigneurs lui parlent, ils se tiennent debout et lui disent : « Sois le bienvenu, Charon; mange et bois avec nous. Mange les meilleurs morceaux du lièvre, mange de la perdrix rôtie, mange des oignons sauvages, dont se repaissent les preux; bois du vin, ce doux breuvage dont boivent les gens illustres, dont boivent les malades et ils se trouvent guéris. »

Et Charon leur répond, il se tient debout et leur dit : « Moi, Charon, je ne suis pas venu pour boire et manger avec vous ; moi, Charon, je suis venu pour prendre le plus vaillant d’entre vous. »

Et les seigneurs lui répondent, ils se tiennent debout et lui disent : « Dis-nous donc, Charon, dis-nous quel est le plus vaillant d’entre nous. »

Et Charon leur répondit et dit : « C’est celui qui a de longs doigts et est édenté. »

Quand Digénis entendit cela, il entra dans une violente colère. Il donne un coup de pied aux tables, un coup de pied aux chaises, et il lance en l’air les bouteilles et les verres. Ensuite 1] fait à Charon cette réplique : « 5] je suis vaincu, Charon, prends mon âme; mais, si je suis vainqueur, Charon, accorde-moi la vie. » Et ils se prennent par la main et descendent dans la lice.

INTRODUCTION. LXI

Et Charon s’adressa à Digénis et lui dit : « Saisis-moi doucement, Digénis, je te saisirai doucement aussi. »

Et Digénis le saisit doucement, mais Charon l’empoigna avec force. Là où Charon le prit, le sang jaillit; mais, là où Digénis le saisit, 1l lui broya les os. Ils luttèrent et combattirent trois jours et trois nuits; et, au bout de ces trois jours et trois nuits, Digénis vainquit Charon. Et Digénis ouvrit les bras et glorifia Dieu.

« Je te glorifie, Dieu de bonté, toi qui es là-haut, toi qui connais les choses cachées et celles qui ne le sont pas. Celui que tu as envoyé vers moi s'est conduit en brave; c’est une créature de Dieu et des archanges! »

« Je ne t'ai pas envoyé, Charon, pour livrer des combats, mais je t’ai envoyé, Charon, pour prendre des âmes. »

Et Charon devint un aigle doré ; il se plaça sur la tête de Digénis, et il la lui creusa avec ses ongles pour lui arracher l’âme.

Et Digénis agonise dans un palais de fer, sur un lit de fer, sous des couvertures de fer. Il y ἃ trois cents pallikares qui entourent sa demeure. [15 voudraient entrer pour le voir, mais 1ls le redoutent encore. Et un petit, un tout petit homme, avec de longues braies, son chapeau sous le bras, entre et le salue.

« Bonne santé, Digénis ; bonne santé à toi qui aimais les morceaux délicats, à toi qui te plaisais à errer à la sombre clarté de la lune. Il y ἃ dehors trois cents pallikares qui entourent ta maison ; ils veulent entrer pour te voir, mais ils te redoutent encore. »

Et Digénis lui répondit et Lui dit : « Dis-leur d’entrer pour me voir, et qu'ils ne redoutent rien! »

Ils entrent chez lui et le saluent. Et Digénis leur fait donner du pain. Is lui répondent et lui disent : « Nous ne sommes pas venus ici pour manger et boire, nous sommes venus te questionner sur les anciens combats.»

Digénis leur répondit et dit : « Mangez du pain, vous autres, et, moi, je ferai mon récit.

« Là-bas où se terminent les plaines, là où croissent des roseaux, je remplis jadis neuf fossés de nez et de langues, de nez de dragons et de langues de lions. Tout ce poison nous altéra, mon moreau et moi. Je m'arrête et réfléchis où abreuver mon cheval. Je cours au fleuve Euphrate pour l'y faire boire. Et, au fleuve Euphrate, il y ἃ un Sarrasin en sentinelle. Je m’arrête et je réfléchis comment le saluer; si je l'appelle rosier, le rosier ἃ des épines ; si je l'appelle branche de musc, la branche de musc ἃ des nœuds; si je l'appelle souple rameau, je crains qu'il ne plie; saluons-le comme il faut, comme 1] mérite.

LxII INTRODUCTION,

« Bonjour, Sarrasin, lumière des braves! »

Digénis lui adressait un bon salut, et le Sarrasin le frappe à coups-de massue. Et Digénis lui répondit et lui dit : « Ah! mécréant de Sarrasin, moi aussi je vais te frapper ! » Et il lui assène un coup de massue sur la tête; mais ce n’était pas une pierre pour se fendre, un pont pour s’effondrer, une vieille forteresse pour s’écrouler. [Dans ses narines des cavales étaient logées, sous ses aisselles des perdrix chantaient, sur son dos on labouraït, et la semelle de son pied couvrait un champ de neuf arpents (1).]

Non loin de là, il y avait une ville d’où l’on entendit le coup de massue de Digénis.

« Quelque part il éclaire, quelque part il tonne, quelque part il tombe de la grêle, quelque part Dieu a voulu submerger une ville! »

Mais il se trouvait là un vieux brave, un homme des anciens jours : « Nulle part il n’éclaire, nulle part il ne tonne, nulle part il ne grêle, et nulle part Dieu n’a voulu submerger une ville, mais c’est un coup de la massue de Digénis, joie je souhaite à qui l’a gobé! »

L'heure n’était pas passée, l'heure dont je parle, que le Sarrasin apparaît en pleine campagne. Il entra dans la ville, et il salua doucement les habitants : « Seigneurs, venez tous voir ma blessure. Un chien, un méchant chien, est venu et m’a tué. »

Les seigneurs se réunirent pour voir sa blessure. Digénis lui avait coupé neuf côtes et trois vertèbres ; ils lui levèrent le bras pour voir sa blessure, et le Sarrasin tomba à terre comme un peloton de laine (c’està-dire raide mort) (2).

À en juger par l'argument du dixième livre, il semble que la femme de Digénis n’ait pas survécu à ce héros. De son côté, la tradition populaire affirme que Basile, près de mourir, attira vers lui sa chère Eudocie, comme pour lui dire son dernier adieu, et l’étouffa entre ses bras, afin qu’elle ne tombât point vivante entre les mains de ses ennemis (3).

(1) Ce que nous mettons entre crochets appartient à une autre chanson. Voyez LES Fucirirs de Triantaphyllidis, page 170 des Prolégomènes.

(2) Extrait des CyPRIAQUES de Sakellarios, ΠῚ, 46. Il manque malheureusement quelques vers à la fin de cette chanson.

(3) Καὶ ἄσματα καὶ παραδόσεις ἐξυμνοῦσιν ἀτρόμιητόν τινα ἥρωα, AKPITAN ὀνο-

INTRODUCTION. LXI

Voici une chanson, malheureusement très-mutilée, qui concorde de tout point avec la tradition enregistrée par M. Triantaphyllidis. Cette pièce a été publiée pour la première fois par M. Émile Legrand dans son Recueil de chansons populaires grecques ; elle lui avait été communiquée par M. Antoine Phatséas, mort il y a environ deux ans à Argos, et qui fut longtemps professeur de physique et de mathématiques au gymnase de Nauplie.

MORT D'EUDOCIE.

Sur un lit de fer Digénis est à l’agonie; les médecins l'entourent, leurs livres à la main. Il lève la tête et appelle sa belle.

« Assieds-toi près de moi, jeune fille; assieds-to1 près de moi, jouvencelle. J'ai vécu en ce monde trente-trois ans, et maintenant l’ange [de la Mort] est venu pour prendre mon âme... »

Il presse les deux mains [de sa femme], il lui donne mille baisers, et l'étouffe dans un étroit embrassement.

Nous bornerons 10] nos citations. Elles suffiront largement, croyons-nous, pour donner une idée de l’intérêt que présentera le cycle complet des chansons akritiques. Toutes ces chansons formeront plus tard un volume, texte et traduction, et seront accompagnées des commentaires et notes indispensables à leur parfaite intelligence. Nous y ajouterons alors toutes les traditions que nous aurons pu réunir relativement à notre héros.

μαζόμενον, τεραστίαν ἀναπτύξαντα ἀνδρείαν. Κατὰ τὰ ἀσμάτα ταῦτα ὁ Ἀχρίτας, ἀνεγείρας πύργον χαὶ ἁρπάσας εὐειδῇ νέαν, ἐχλείσθη ἐν αὐτῷ καὶ διέτρεχε τὴν ὕπαιθρον, τρόμον ἐμποιῶν πανταχοῦ, ἀπέθανε δὲ ὑπὸ λοιμιχῆς νόσου " χαὶ ἵνα μὴ πτύξη χὰὶ ἀποδώσει τὸν ἔσχατον ἀσπασμιόν, ἔπνιξεν αὐτήν, περιθαλὼν εἰς τὰς ἀγχάλας του (Les ΕΘΙΤΙΕΒ, par Triantaphyllidis, page 49 des Prolégomènes).

LXIV INTRODUCTION

BASILE DIGÉNIS AKRITAS ET SES ANCÈËTRES D'APRÈS LES CHRONOGRAPHES BYZANTINS.

Les détails que l’histoire nous fournit sur Basile Digénis Akritas et sur ses ancêtres sont du plus haut et du plus saisissant intérêt. 115 rendent plus romanesques encore les circonstances de la naissance et de la vie de ce héros.

Ce n’est pas seulement un vainqueur des Arabes, comme il y en ἃ tant dans les annales de Byzance, que la poésie populaire grecque ἃ immortalisé ; c’est aussi et surtout le dernier et illustre rejeton de deux familles puissantes et glorieuses, de deux familles qui brillèrent pendant des siècles entiers dans le monde byzantin, et qui seules représentèrent, à son agonie, cette grande réforme religieuse connue dans les chroniques ecclésiastiques sous le nom d’iconoclasie. |

Les aïeux de Digénis, Chrysochéris, le Chrysocherpe de notre poëme, et Andronic Ducas personnifient véritablement la grande lutte entre l’iconoclasie et l’orthodoxie byzantine, et l’on peut dire que ce schisme suivit dans tous ses caprices la fortune de ces deux familles.

Au neuvième siècle, Chrysochéris combat, au nom de l’orthodoxie, les Ducas iconoclastes, et le Ducas du siècle suivant se distingue par son fanatisme orthodoxe contre les derniers partisans de l’iconoclasie, qui s'étaient rangés sous le drapeau des descendants de Chrysochéris.

Ensuite, par un concours de circonstances extraordinaires, Les deux familles prennent les armes contre la mai-

INTRODUCTION. ed

son de Macédoine, et lui disputent avec acharnement la couronne et l'empire. Successivement écrasées dans une effroyable lutte qui eut pour conséquence leur destruction totale, elles finissent par s'unir dans la personne de l’émir Mousour et de la fille d'Andronie Ducas, dont l'unique mais digne rejeton fut Basile Digénis.

Nous allons d'abord exposer succinctement l'histoire des ancètres de notre héros.

La famille des Ducas, originaire de la Cappadoce, est une des plus anciennes et des plus illustres de l'empire byzantin. Son nom lui venait, ainsi que nous l’apprennent Zonaras et Bryenne, d’un de ses membres qui aurait été revêtu, sous Constantin le Grand, de la dignité qu'il désigne (1). Elle portait en outre les deux surnoms de Cinname et de Mousélom (voyez les vers 55 et 56 du poëme). Le “premier ne se rencontre guère avant le douzième siècle, époque où 1] fut porté par Jean Cinname, l'historien bien connu des Comnènes. Le second tient une large place dans les chroniques byzantines ; 1] est étroitement lié à l'histoire de la Cappadoce, et l'attachement inébranlable que cette province lui avait voué fut pour elle la source de nombreux malheurs.

De tous les #èmes du vaste empire grec, celui de Cappadoce, que raille si cruellement Constantin Porphyrogénète, pour des raisons qui seront exposées plus loin, fut peut-être la personnification la plus sincère et la plus vraie de l'hellénisme au moyen âge. Qui ne connaît, en effet, les noms de tous les Cappadociens qui illustrèrent alors Les lettres grecques ?

(1) On trouve indifféremment ὁ Δούξ, ὁ τοῦ Δουχός, ὁ Δούχας.

LXVI INTRODUCTION

Mais, malgré son profond amour de l’orthodoxie, la Cappadoce soutint avec enthousiasme les empereurs 1c0n0clastes dans leurs tentatives de réforme religieuse, et elle ne contribua pas peu à leur triomphe momentané.

Sous le règne de ces empereurs, il ne se produisit en Cappadoce aucun mouvement hostile à la réforme, et Constantin V n’eut pas besoin d'y envoyer un général spécialement chargé de la lui faire embrasser, comme cela fut nécessaire pour les autres thèmes de l'Asie grecque.

Mais, lorsque l’Athénienne Irène voulut détruire cette réforme, pour le triomphe de laquelle tant de sang avait été répandu, les paisibles Cappadociens commencèrent à s'agiter et à se révolter. Pour cette femme orgueilleuse, l’'orthodoxie n’était qu’un prétexte spécieux destiné à servir de masque à ses ambitieux desseins.

Peu de jours après qu'elle eut pris possession du pouvoir en qualité de tutrice de son fils mineur Constantin VI (18 octobre 780), les principaux chefs de l'armée, Grégoire Mousalacius (1), logothète du Drome (2), Bardas, général des Cappadociens, et Théophylacte Rhangabé,

(1) Les chronographes écrivent très-diversement ce nom. On trouve aussi MouséLès, MouséLeM, et enfin MouséLom, au vers 56 de notre poëme. Mousélom ne serait-il pas une altération populaire d’Abessalom, nom que portait un membre de la famille des Crénitis?

(2) Du Cange (Glossarium med. et inf. græcitatis, colonne 822) donne sur ce haut dignitaire byzantin les renseignements suivants : « LOGOTHETA cUR- SUS PUBLICI, nostris le contrôleur général des Postes... Logothetæ cursus publici longe alia ac illustrior deinde fuit functio apud Imperatores. Eorum enim edicta subscribebant, cæterasque bullas aureas, eoque nomine vas, non atramentarium, sed purpurarium, seu cinnabaricum, servabat, cum cinnabari bullas suas subscriberent Augusti; quod quidem vas, cum caniculus appellaretur, inde Logotheta Dromi 6 ἐπὶ χανιχλείον dictus. Cum igitur eodem, quo apud Latinos cancellarius munere fungeretur, inde Nicetas (VII, 1) cancellarium cum Græcorum logotheta confert: »

INTRODUCTION. LXVII

amiral des Gyclades, qui connaissaient ses intentions relativement à la réforme, proclamèrent empereur un autre fils de Constantin Copronyme, le césar Nicéphore.

Mais Irène parvint promptement à comprimer la révolte. Les conjurés furent battuset bannis ; Nicéphore fut rasé et contraint d'embrasser l’état ecclésiastique (1).

L'année suivante:r(181), Elpidius et Nicéphore Ducas, accusés par lesorthodoxes d’être partisans du césar Nicéphore, durent quitter précipitamment la Sicile, où ils se trouvaient alors. [ls réussirent, non sans peine, à passer en Afrique, où 115 furent reconnus comme prétendants au trône impérial (2). |

Cependant Irène voulait, à tout prix, vaincre l'opposition que ne cessait de lui faire la Cappadoce. Pour atteindre ce but, elle résolut de s'unir à cette province par les liens du sang. Elle obligea donc son malheureux fils à rompre ses fiançailles avec la fille de Charlemagne, Rottrud (3), et à épouser la Cappadocienne Marie, qu'il détestait (4).

Mas ce mariage n'obtint pas les résultats qu’on en avait espérés; 1] n'eut qu'une seule conséquence, ce fut d’attacher les Cappadociens à Constantin, qu'ils considéraient comme le continuateur de l’œuvre de ses ancêtres. Quant à la haine dont 115 poursuivaient la régente, elle ne faisait que s’accroître chaque jour davantage.

Lorsque, voulant régner seule, Irène obligea son trop faible fils à abdiquer, les Cappadociens furent les premiers

(1) Théophañe, Chronique, année 6273, — Nous suivons Théophane préférablement äux autrés Chroniqueurs, qui ne font que le copier.

(2) Théophane, année 6274.

(3) Les écrivains byzantins ont traduit ce nom par Érvrnro, la Rousse.

(4) Théophané;, année 6281:

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