‹ Les exploits de Digénis AkritasChapitre 21 sur 78 · INTRODUCTION, LXXXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION, LXXXIX

leurs chevaux dans l'église de Saint-Jean, en dérision des pratiques du christianisme. Vis-à-vis de leurs nouveaux alliés, les Arabes, l'hypocrisie des Pauliciens ne connut plus de bornes; ils simulaient une profonde vénération pour Mahomet, mais, au fond du cœur, ils ne détestaient pas moins les Musulmans que les Byzantins (1).

En présence de pareils faits, il est permis de supposer que, pour s'unir plus étroitement avec Ambron, Chrysochéris épousa sa fille en secondes noces, et que cette fille n'est autre que la Spathia du poëme (2).

Indépendamment de cela, nous avons une preuve à peu près sûre que l'épouse de Chrysochéris s'appelait bien Spathia. Presque toutes les forteresses bâties sur l'Euphrate par les Sarrasins et les Pauliciens portaient le nom de leur fondateur; ainsi, il y avait Amer (de Amer ou Ambron), Carba (de Carbéas), Abdala (d'Abdallah, fils d’Ambron). Une de celles bâties par Chrysochéris s'appelait Spatha, très-certaimement en l'honneur de sa femme, Spathia (3).

La longue et sanglante guerre entre les Grecs et les Arabes de Syrie continuait avec un redoublement de fanatisme et de rage. « Chose singulière, dit M. Rambaud, dans cette lutte acharnée 1] n'y ἃ pas d'interruption; on trouve seulement moyen de négocier des échanges de prisonniers (4).

(1) ᾿Εσέδοντο μὲν τὰ αὐτῶν, ἐσέδοντο δὲ χαὶ τὰ ἐχείνων (des Arabes), ἀλλὰ τὰ μὲν ἐχείνων θεατρίζοντες, τὰ δὲ οἰχεῖα μνστηριαζόμενοι (Photius, Contre les Manichéens, 1).

(2) Des mariages mixtes de cette nature n'étaient pas rares alors entre chrétiens et musulmans. Ainsi notre poëme (vers 1665) nomme Mélanthia la femme de l’émir de Merféké. Ce nom indique une Grecque qui avait sans doute abjuré sa croyance pour s'unir avec Haplorrabdis.

(3) Continuateur de Théophane et Georges Cédrénus, loc. cit.

(4) L'Empire grec au dixième siècle, page 425.

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Dans cette terrible guerre, lémir Mousour, père de Basile Digénis, se signala en combattant avec ses oncles, . Abdallah, émir d'Anazarbe, et Abouchafs, émir de Mélitène, le premier fils, et le second petit-fils d'Ambron. Par malheur, cette partie de l'histoire byzantine nous manque entièrement. Les chroniqueurs de l’époque, ayant sous les yeux les récits spéciaux de cette guerre, se sont contentés d'y renvoyer le lecteur, en se bornant à donner quelques détails très-succincts. Aïnsi il n’est fait aucune mention particulière de Mousour, et ses oncles, les émirs d’Anazarbe et de Mélitène, sont simplement cités comme ayant fait leur soumission aux Byzantins.

Selon notre poëme, Mousour, remarqué d'abord parses oncles, et nommé ensuite émir et gouverneur de Syrie, prit le commandement de trois mille hommes d'élite et continua les incursions traditionnelles sur les terres byzantines. Dans une de ses expéditions, il fit prisonnière la fille du général grec Andronic Ducas. C’est sur ce fait qu'est basé notre poëme, ainsi que tout le cycle de chansons populaires dont nous avons parlé précédemment.

Mais, avant d'aller plus loin, il nous faut reprendre l'histoire de la famille à laquelle appartenait la jeune Grecque qui fut femme de Mousour et mère de Basile Digénis Akritas.

Nous avons dit que le général Andronie Ducas avait été l'un des exécuteurs du sanglant mandat de l’impératrice Théodora contre les Pauliciens (855).

Quel profond changement! Environ eimquante ans auparavant, l'aïeul d'Andronic, Alexis Mousélès, à la tête des Cappadociens, soutient l’iconoclasie , tandis que Chryso-

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chéris, grand-père de notre Chrysochéris, combat, au nom de l’orthodoxe Irène, les iconoclastes révoltés, est vaincu, pris et aveuglé. Mais les croyances religieuses professées par les grands-pères ne l’étaient plus par leurs petits-fils.

Par la suite, Andronic Ducas se signala dans les combats continuels contre les Arabes de Syrie, et spécialement en 890, ayant alors pour compagnon d'armes l'illustre Eustathe Argyros (1). Ses malheurs l'ont toutefois rendu plus célèbre que ce dernier.

Les trois braves généraux qui sauvèrent l'empire byzantin de l'invasion arabe, Nicéphore Phocas, Eustathe Argyros et Andronic Ducas, ne trouvèrent, du reste, auprès de l’empereur Léon le Sage, que la plus noire ingratitude. Nicéphore Phocas perdit son commandement par les intrigues du favori Zaoutzas (891); Argyros, exilé injustement, s’empoisonna de douleur (906). Mais les infortunes d'Andronic Ducas nous intéressent bien davantage encore.

L'empereur philosophe caractérise très-bien, dans sa Tactique, l'esprit fourbe et inconstant des Arabes, mais cela n'empêche pas que ses actes ne soient en contradiclion avec ses écrits. Il vivait entouré de renégats, qui abusaient de l'affection qu'il avait pour eux, et qui ne cessaient d’entraver par leurs criminelles intrigues tout ce qui pouvait contrarier leurs ambitieux projets. Le sage monarque écoutait leurs conseils intéressés et se conformait à tous leurs désirs ; il ne faisait aucune difficulté de punir les plus braves généraux, dont l'unique crime consistait à se

(1) Continuateur de Théophane, VI, 22.

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montrer dévoués à un tel maître οἱ à opposer une barrière aux invasions des Arabes de Syrie.

Malheureusement, la sympathie des empereurs pour ces misérables renégats était une plaie invétérée. En méprisant les forces nationales de l'empire et en se laissant mener par les caprices de favoris corrompus et d’infidèles salariés, Léon se conformait tout simplement à une vieille coutume.

Ce fut en vain que, de Synésius à Michel Psellus, d’énergiques protestations s’élevèrent contre ce déplorable abus, rien ne fut changé; les Byzantins aimaient mieux voir à la tête de l'administration « des Spartacus déshonorés que des Thémistocles et des Aristides (1) ».

Ce fut à l’école des Byzantins que les Arabes et les Turcs apprirent comment on devenait renégat, car, bien avant l'apparition des Ottomans sur la scène historique, les janissaires existaient à Constantinople. On est réellement étonné, en parcourant l'histoire byzantine, de voir cette innombrable multitude de renégats, dont les actions d’éclat ne sont rien, pour peu qu'on les compare aux maux qu'ils ont causés. Ces renégats interrompirent brusquement la succession des grandes et illustres familles impériales, et l’idée de s'emparer du trône acquit chez eux une telle force, que l’on vit de simples domestiques, ou même des bouffons, tuer des empereurs et prendre en main les rènes de l'État.

L'empereur Léon le Sage avait à sa cour un Arabe renégat, de Tarse, nommé Samonas, qui, après avoir làchement abusé de la confiance du souverain, réunit des

(1) Micuez PserLus, Histoire byzantine, page 168, éd. Sathas.

. ΄ PRE PP τὰὐνυνν SE I EE ET

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sommes considérables, puis s'enfuit en Syrie chez ses anciens coreligionnaires (905).

Les généraux de l'Asie-Mineure étaient alors Argyros, Andronic Ducas et son valeureux fils Constantin Ducas. Ce dernier, ayant appris la fuite de Samonas, le poursuivit, le prit et le ramena à Constantinople. La fuite de ce misérable avait soulevé la colère des habitants de Byzance, et l'empereur en ressentait un chagrin violent, ear 1] craignait que le peuple indigné ne châtiàt lui-même son favori. Voulant donc le mettre à l'abri de toute punition, Léon le Sage mande près de lui Constantin Ducas et veut le contraindre à déclarer faussement devant le sénat que Samouas ne s'était pas enfui en Syrie, mais était allé dans un monastère pour y accomplir un vœu.

Constantin Ducas se présenta devant le sénat, et l’'empereur lui adressa cette question : « Dis-moi, au nom de Dieu et de mon chef impérial, si Samonas s’est enfui en Syrie, Ou non. »

Constantin répondit imperturbablement : « Oui, Samonas s’est enfui en Syrie. » Cette courageuse réponse mit l'empereur dans une rage impossible à décrire; il éloigna de lui le jeune et vaillant général, et, pour satisfaire aux exigences de l'opinion publique, 1] se résigna à interdire pour quelque temps l'entrée du palais à son favori.

Cependant Ducas allait payer de sa tête son héroïque conduite ; et, comme si sa mort n'eût pas suffi, sa famille tout entière devait être sacrifiée aux rancunes impériales. Bientôt Samonas revint à la cour, et l’aveugle attachement que Léon avait pour lui ne connut plus de bornes. II fut nommé patrice et 11 tint sur les fonts baptismaux le fils de Léon, Constantin le Porphyrogénète. Samonas gou-

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verne au lieu de Léon, il exile les patriarches, il persécute les généraux grecs qui se signalent dans les guerres contre ses coreligionnaires ; mais sa haine s'exerce surtout contre la famille d’'Andronic Ducas. |

En 908, le général Himérius recoit l’ordre de préparer une flotte contre les Sarrasins et de s'adjoindre Andronic Ducas. Mais Samonas fait écrire par un de ses familiers une lettre à Andronic, dans laquelle il lui conseillait amicalement de ne pas s’embarquer, « parce que, disaitl, Himérius avait reçu de l'empereur l’ordre de le saisir et de lui crever les veux (1) ».

Le malheureux Andronie, qui avait des motifs de se délier de l’empereur, croit à la sincérité de cet avertissement et refuse de suivre Himérius dans son expédition. Celui-ci part sans lui, attaque les ennemis et remporte une éclatante victoire. À cette nouvelle, Andronic, comprenant la ruse dont il ἃ été victime, est pris d’un accès de désespoir, 11 rassemble toute sa famille et ses serviteurs, va s’enfermer dans la forteresse de Kabala, en Syrie, et v attend la décision de l’empereur à son égard (908).

Samonas, voyant triompher ses intrigues, dit à Léon : « Vous le voyez, je vous l'avais bien dit, voilà Ducas en rébellion et ennemi déclaré de votre empire ! »

L'empereur envoie contre lui une armée commandée par le général Grégoras Ibiritzis, beau-père de Constantin Ducas. Andronie, informé de la déchéance du patriarche Nicolas, sur l'intervention amicale duquel il espérait pour se

(1) Ὃ Σαμωνᾶς ἀδιάλλακτος ἐχθρὸς ὧν τοῦ Ἀνδρονίκου βόθρον αὐτῷ ὑπώρυτ-: tev χαὶ τοῖς ποσὶ παγίδας ὑπετίθη, δυσμενῶς ἔχων αὐτῷ διὰ τὴν ὑπέρθεσιν τῆς φυγῆς (Continuateur de Théophane, VI, 26); Cf. Georges Cédrénus et Siméon le Logothète: Æ

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réconcilier avec l'empereur, prit enfin la résolution d'aller demander asile et protection au calife de Bagdad , Mouktaz. On le reçut à bras ouverts (1).

A la nouvelle que le Calife avait fait une brillante et affectueuse réception à Andronic Ducas, l’empereur Léon fut grandement effrayé, et 1l chercha les moyens de conjurer le péril. |

Il adressa à Ducas une bulle d’or et chargea un des renégats de sa cour d'aller la lui porter. Samonas, en ayant été informé, fit venir le messager et lui dit : « Sais-tu ee que tu tiens entre tes mains? C'est la perte de la Syrie ! » Il lui donna une grosse somme d'argent et lui recommanda vivement de remettre la lettre impériale ἃ Uzir, général du Calife. Quand ceux de Bagdad eurent lu le message de Léon, ils se saisirent immédiatement d'Andronie, et le jetèrent en prison avec toute sa famille. Ensuite on les contraignit à embrasser la religion de Mahomet.

Son malheureux fils Constantin refusa d’abjurer et réussit à s'échapper de Bagdad. Il revint à Constantinople et se présenta devant l'empereur, qui l’accueillit avec 1016.

Léon le Sage était, comme on sait, fort ami de la divination; 1] nous a laissé un recueil d’oracles qui nous

(1) Les historiens arabes nous fournissent sur ce fait de curieux détails, qui manquent complétement dans les chroniques byzantines. Ils disent que Andronic Ducas, gouverneur des forteresses de la frontière, ayant demandé la protection du Calife, sortit de sa forteresse avec deux cents musulmans qu'il avait fait prisonniers, et que, poursuivi par les Byzantins, il arma ses Arabes, en vint aux mains avec les troupes impériales, et tua le général qui les commandait. Grâce à l'appui de ses nouveaux alliés, il pénétra dans la province d’Iconium, où les troupes byzantines qui le poursuivaient n’osèrent s’aventurer. Plus tard il revint dans sa forteresse, que les musulmans avaient occupée, il y retrouva sa famille et se rendit avec elle à Bagdad (Weux, Geschichte der Chalifen, 11, 534):

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montrent que ce Calchas couronné croyait à la chute prochaine de Byzance.

Le peuple, qui n'atmat guère l’empereur, commença à tourner les yeux du côté de ce valeureux Constantin Ducas, Le seul capable, à son avis, de sauver l’Asie menacée par les Arabes. Léon n'ignorait pas la sympathie dont Constantin était l'objet; effrayé en outre des oracles qui promettaient l'empire à un Constantin, il erut prudent d’adresser un conseil à Ducas, à son retour de Bagdad. Il lui dit donc devant l’image de Jésus-Christ : « Ne te berce pas de l'espoir de monter un jour sur le trône. Les oracles disent, 1] est vrai, que l'empire appartiendra à un Constantn. Mais tu n'es pas ce Constantin, c'est à mon fils chéri que Dieu destine le sceptre de ses aïeux. Tout ce qu'il y a d'hommes sages et saints sont d'accord avec moi là-dessus. Cependant, si jamais tu oses penser à l'empire, je t'avertis que ta tête, séparée du: tronc, entrera par cette porte (1). » Après cette admonestation, l'empereur envoya Constantin Ducas en Orient, avec le grade de général.

Mais, avant de passer à l'histoire de Basile Digénis, on nous saura peut-être gré de terminer celle de son oncle Constantin, que le poëme nous représente veillant avec tant de soin sur la jeunesse de notre héros.

Après la mort de Léon et celle de son frère et successeur Alexandre (913), le peuple de Constantinople, les grands personnages de la ville et surtout le patriarche se soulevèrent, réclamant Constantin Ducas comme le seul homme

(1) Continuateur de Théophane, 312-3714. — En effet, ajoute le même chroniqueur, cette prophétie s'accomplit quelque temps après, et la tête de Constantin Ducas, souillée de sang et de boue, entra par la porte que l’oraculiste avait indiquée.

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capable de tenir les rênes du gouvernement dans les circonstances extraordinaires que traversait l'empire. Les conjurés lui écrivirent de revenir en toute hâte, ou pour prendre la tutelle de Constantin Porphyrogénète, alors âgé de sept ans, ou pour cendre la couronne, si tel était son désir (1). Mais Ducas refuse, déclarant qu’un pareil fardeau esttrop lourd pour ses épaules. On lui écrit de nouveau, on redouble d'instances, on lui dit que son nom est dans toutes les bouches, que tout le monde l'appelle.

Il cède enfin et se met en route pour la capitale. Il y entre et est salué empereur. C'est alors que ses infidèles amis jettent le masque; 115 lui ferment les portes du palais et lui déclarent la guerre. Le malheureux Constantin, s'étant rendu à l'hippodrome, découvre la fourberie dont il est victime. Α la tête de ses nombreux partisans, il se dirige vers le palais, et leur défend énergiquement de faire usage de leurs armes. Mais il y arrivait à peine qu'il voit les gardes disposés à le combattre. Il est blessé, et 1l s’en retourne avec quelques compagnons. Il errait à l’aventure dans les rues de Byzance, lorsque son cheval le jette à terre. Des soldats, sortis du palais, le trouvent dans cette position, ils lui tranchent la tête ainsi qu'à son fils Grégoras, et les portent toutes deux au patriarche Nicolas, principal machinateur de cette infernale trahison.

La tête de Constantin fut plantée sur une pique et portée

(1) Ducas, dit un contemporain, fit vraiment preuve d’habileté et de vaillance dans ses guerres contre les ennemis de l'empire. Lorsqu'on demandait aux Sarrasins pourquoi un seul homme les mettait en fuite, ils répondaient avec confusion : Quand Ducas vient nous combattre, il nous semble que c’est la foudre qui fond sur nous, et le hennissement de son cheval nous brûle et nous jette à terre (Vie de saint Basile le Jeune, chap. VI. Migne, Patrologie grecque, vol. 109).

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