‹ Les exploits de Digénis AkritasChapitre 23 sur 78 · PORPHYRE · texte numérisé non relu

PORPHYRE

« A-T-0N Jamais vu une mêre enfanter une fois en trente ans et donner le jour à un fils qui soit un héros et à une fille qui ait du lait?»

« Personne n’a engendré, personne n’a fait un pareil enfant. »

« Une nonne a mus au monde un tel fils dans le village de Porphyre (1). »

« Comment l'appelierons-nous ? comment le nommeronsnous ? »

(1) Χωρίον ὑπὸ τὴν AtGépav, dit M. Ioannidis (loc. cit., en note).

INTRODUCTION. CV

« Appelez-le Porphyre, nommez-le Porphyre.»

Lorsque cet enfant eut un jour, ilmangea un biscuit ; lorsqu'il eut deux jours, il mangea un pain; lorsqu'il eut cinq jours, il en mangea une fournée. Lorsqu'il eut trente jours, il sortit et dit avec fierté : « Je suis amoureux d'une jeune fille, et c’est la fille de l'empereur ! »

« © Porphyre, Porphyre, ne sois pas si fanfaron ; l'empereur a des éperviers, il les enverra te donner la chasse ! »

« Je ne crains ni Bardas, ni Nicéphore, ni Barytrachilos, dont l'épée taille en avant et en arrière ! »

L'empereur, que nombreux soient ses jours ! l'empereur apprit cela. «Otest, ditl, ce Porphyre qui ne me craint pas ? Je lui ferai la querre, et j'enverrai mes troupes contre lui. »

Il arma ses généraux et toute son armée. Le général se lève ct part en expédition. Au milieu marche le généralissime et

son armée l'environne de toutes parts.

Tandis qu'il allait, il versait des larmes, et chantait tout doucement : « Mon Dieu, puissions-nous trouver Porphyre endormi, son épée au fourreau, son cheval aux champs! Puissé-je le lier et le délier, le charger de doubles chaînes, lui coudre les yeux avec neuf fils de soie, et qu'il sorte alors de son doux sommeil ! »

Le diable se joua de lui, et on le trouva plongé dans le sommeil. On le lie et on le délie, on. lui met doubles chaînes, on lui coud les yeux avec neuf fils de sure.

Porphyre sort de son doux sommeil : « Généralissime, dit-u, Je te prie comme je prieras Dieu, conduis-mot par toutes les villes caphf et enchaïné, et à Constantinople libre et joyeux ; là j'aime une jeune fille, elle me verrait et se rirait de mot. »

Par toutes les villes on le condunsit, et il ne versa pas une larme ; on le conduisit à Constantinople, et ses pleurs coulé-

CvI INTRODUCTION.

rent; ses pleurs pourrirent ta soie. Et la fille de l'empereur la parla ainsi du haut de son palais :

«Ne Pavais-je pas dit, seigneur Porphyre : Ne sois pas si fanfaron! L'emperew a des éperviers qu'il enverra te donner la chasse? Mais, toi, tu l'es ri de l'empereur et de son généralissime lui-même. Allons, secoue tes pieds, pour que les courroies se rompent; secoue tes épaules, pour que tes habits se déchirent; ouvre tes mains, pour que tes chaînes se brisent ! »

Il secoua ses pieds, et les courroies se romprrent ; il secoua les épaules, et ses habits se déchirèrent ; il ouvrit les mains, et ses chaînes furent brisées. Etul prit dans sa main un fragment de chaîne, et il tua malle hommes en avant et dix malle en arrière ; il remplit neuf corbeilles d'oreilles et de nez, τέ en remplit neuf autres de mains et de tètes, et τί envoya ce riche présent à l'empereur.

« Saluez l’empereur et présentez-lui mes souhaits de bonne santé. Il a équipé une armée et l’a envoyée contre mot; mais j'avais mon épée, j'avais ma lance, j'en ai frappé ses soldats. Maintenant j'ai ceint mon glaive et je suis allé combattre ; si tu as une autre armée, équipe-la et envore-la au combat. » — Μ tira son épée, et il partit pour combattre. I prit aussi la jeune fille. (La fin manque.)

C'est, en somme, notre poëme qui nous fournit le plus de détails sur Digénis, car la chronographie byzantine de cette époque est pleine de lacunes, surtout en ce qui concerne les guerres contre les Arabes. Comme nous l’avons déjà dit, les historiens qui ont eu occasion d'en parler, l’ont fait d'une manière très-succincte ou se sont simplement bornés à renvoyer le lecteur à la chronique spéciale que le

INTRODUCTION. CVII

prôtospathaire Manuel avait écrite, en huit livres, sur les exploits du célèbre généralissime d'Orient Jean Courcouas (920-949 ?). Cette chronique est malheureusement perdue ; nul doute que, si elle venait un jour à être retrouvée, elle ne nous révélât de curieux détails sur notre héros.

Les chronographes byzantins, après avoir parlé avec enthousiasme des exploits de Jean Courcouas, ajoutent sèchement que Romain Lécapène, ayant conçu des soupçons sur sa fidélité et son attachement à l’empire, le priva de son grade et lui donna pour successeur Panthérius (1).

Une mention si laconique et si peu flatteuse d'un généralissime d'Orient, du seul héros byzantin dont le peuple ait gardé mémoire, pourrait sembler incompréhensible, si l’on ne connaissait pas les motifs qui obligèrent les chroniqueurs à tenir un langage tellement réservé. |

Donnons quelques explications nécessaires. Nous avons vu comment furent anéantis les derniers débris de l’iconoclasie, et comment les anciens défenseurs de cette réforme religieuse devinrent les champions de l’orthodoxie.

Le relèvement officiel des images par Théodora et Michel ΠῚ mit un terme aux querelles religieuses, et tout le monde, hormis les Pauliciens, consentit, bon gré, mal gré, à reconnaître ce fait capital.

(1) Δομέστιχος ἀντ᾽ αὐτοῦ προχειρίζεται Πανθήριος, συγγενὴς τοῦ" βασιλέως (Continuateur de Théophane, VI, 43). Voir aussi Léon le Grammairien, page 507; Cédrénus, II, 318; Georges Hamartolus, 844. Nous ne savons quels liens de parenté unissaient Akritas et Romain Lécapène. Notre poëme est muet à ce sujet. Disons toutefois qu’un petit-fils de cet empereur s'appelait Mousélès (Cédrénus, II, 343). Rien n'empêche d'admettre que Romain avait épousé une sœur d'Andronic Ducas, par conséquent une grand’tante de Digénis ; ou, plus vraisemblablement, que la femme de Constantin, fils de Romain, Hélène la Cappadocienne, fille du patrice Adrien, était de la famille des Mousélès-Ducas.

CVIII INTRODUCTION

Michel ΠῚ n'avait pas d'enfants ; il menait une vie désordonnée, que chacun de ses courtisans s’étudiait à favoriser, dans l’espoir de devenir son successeur. Tout ce que le palais renfermait d’ambiteux s’entre-déchirait pour plaire au monarque et rester maître du terrain, au détriment de son rival.

Le chef du parti le plus influent à la cour, parti que l’on

pourrait qualifier de national, était 16 fameux Bardas, oncle de l’empereur, ancien régent, et conservant encore quelque influence sur son neveu. C'était un homme brave, généreux et grand ami des lettres ; avec lui travaillaient le patriarche Photius et le prôtovestiaire Rendakius, descendant d’une illustre famille originaire de Grèce, famille qui occupe une place importante dans les annales de l'empire depuis le commencement du huitième siècle. A la tête de l’autre parti, que l’on pourrait appeler le parti des mercenaires, figurait le palefrenier Basile, homme d’une force herculéenne, sans nom, sans patrie, entouré d’'Arméniens, de Persans, et d’autres étrangers, qui encombraient le palais.

. Basile, peu délicat sur le choix des moyens, pourvu qu'il arrivât à son but, eut bientôt conquis la faveur du monarque, en se faisant le pourvoyeur éhonté des débauches impériales. Une fois parvenu au faîte des honneurs, ce misérable assassina Bardas. Ensuite, grâce aux artifices de sa femme Eudocie, qui était en même temps la maitresse de l’empereur, 4l réussit à persuader à celui-ci qu'il devait le nommer son successeur.

Mais le parti national ne cessait pas de veiller. Il excita une révolte en Asie pour venger la mort de Bardas; ensuite 1l entoura plus étroitement Michel, et parvint, non

INTRODUCTION. CIX

sans beaucoup de peine, à lui faire désigner pour son successeur un Grec de Nicomédie nommé Basiliscien Capnogénis, rejeton d'une ancienne et illustre famille. C'est alors que Basile, qui craignait de voir sa proie lui échapper, résolut de tenter un dernier coup; avec l’aide de ses partisans, 1] assassina l'empereur, ceignit la couronne, et devint, par ce crime, le chef de la maison macédonienne.

Ce forfait eut pour conséquence naturelle de réduire au silence les adversaires du nouveau chef de l'État. Ils se retirèrent complétement de la scène politique.

Basile ne dissimulait point son aversion pour les anciennes maisons militaires. Il préféra s’entourer de mercenaires de toutes nationalités. Pendant toute la durée de son règne, de 867 à 886, nous voyons quelques vieux noms figurer à la tète des armées : ce sont l’amiral Nicétas Ooryphas (1), les généraux Mousoulice, Œniatès et Procope Crénitis. Et encore ces trois derniers, qui stationnaient, en 881, à Céphalonie, en Illyrie et dans le Péloponnèse, furent-ils, à la suite de quelques soupçons mal fondés, cruellement mutilés et persécutés.

Nous voyons aussi que Basile confia, vers la fin de son règne, une expédition contre la Sicile au général cappadocien Étienne Maxence et à Nicéphore Phocas.

Quant à la dignité de généralissime d'Orient, elle semble supprimée jusqu'en 884, époque où elle fut donnée à André le Scythe, qui servit avec dévouement Basile et son fils.

Lorsqu'on lit l’histoire du fils et successeur de Basile,

(1) Nicétas Ooryphas avait d’abord juré de venger le meurtre de Michel IIT, mais il ne tarda pas à se laisser gagner par les magnifiques promesses de Basile (Syméon le Magistre, page 6817).

ΟΧ INTRODUCTION

Léon le Sage, on se croit transporté dans le sérail de quelque monarque asiatique, tant le changement des mœurs est complet. L'empereur philosophe se laissa successivement gouverner par les renégats Gouniatzitzès et Zaoutzas, et enfin par le Sarrasin Samonas. Le premier, gendre du second, futempoisonné par son beau-père, puis celui-c1 offrit la main de sa fille, Zoé, veuve de Gouniatzitzès, à Léon, qui, pour le récompenser, le nomma Basiléopator et premier ministre. Mais ces hautes dignités ne suffisaient pas encore à l'ambition de Zaoutzas ; de concert avec Taoutzis, son fils, il essaya de tuer Léon, dans l'espoir de le remplacer sur le trône. Cette tentative criminelle échoua. Léon, à peine échappé au péril, se contenta d’éloigner momentanément le Basiléopator ; mais, bientôt après, une intervention amicale fit rentrer le favori dans les bonnes grâces de celui qu’il avait voulu assassiner.

Au bout de quelque temps, le lien qui unissait l’empereur à Zaoutzas fut rompu par la mort de Zoé. Elle n'eut pas plutôt rendu le dernier soupir que le Basiléopator fut chassé du palais. Cette fois, c'était sans retour. Le misérable en mourut de chagrin.

Son successeur, Samonas, moins ambitieux que lui, se contenta de travailler au profit des Arabes, ses compatriotes, en destituant les généraux qui les vainquaient. Quant au Philosophe, il ne songeait qu’à trouver une quatrième femme, et laissait les Arabes s'emparer tranquillement de Lemnos, de Démétriade ét de Thessalonique, en égorger les habitants ou les emmener prisonniers en Afrique.

Le parti national, éloigné du palais, se groupa autour d'Alexandre, second fils de Basile ; 1] trama plusieurs complots dans le but de s'emparer du trône, mais il ne put y

INTRODUCTION. exI réussir : il ne parvint au pouvoir qu'après la mort de Léon. Toutes les créatures de celui-ci furent alors destituées (1), et remplacées par des Grecs, tels que Gabriélopoulos , Jean Lasanis, Basilitzès (2). Alexandre ne régna malheureusement que treize mois et mourut, laissant comme tuteurs de son neveu Constantin Porphyrogénète, outre les trois personnages que nous venons de citer, le patriarche Nicolas, le magistre Jean Éladas, et deux autres.

Ces sept tuteurs, qui représentaient les deux parts, commencèrent par essayer de se renverser les uns les autros. Gabriélopoulos et Basilitzès comptaient beaucoup, pour réussir, sur les Grecs d'Asie, et tout spécialement sur Constantin Ducas. Ce fut pour s'opposer au succès de cette entreprise que leurs adversaires, parmi lesquels le patriarche Nicolas, complotèrent la ruine de Constantin Ducas, comme nous l'avons raconté plus haut. Nous avons également parlé de l’horrible hécatombe qui la suivit; parmi les victimes les Grecs sont en grande majorité : Constantin Helladicus , Léon Chærosphactès, Léon Catacalytzis, Arotras, Constantin Eulampius, Ægidis, etc., etc.

Après ce massacre, les tuteurs de Constantin appelèrent à la régence sa mère Zoé; celle-ci crut prudent de se tenir dans un juste milieu. Elle renvoya, il est vrai, Gabriélopoulos et Basilitzès, mais, en revanche, elle pria le patriarche de ne plus s'occuper que de sa religion. En même temps, elle s’adjoignit deux nouveaux conseillers, les frères

(1) Constantin Porphyrogénète se montre fort mécontént de cette mesure (De administrando Imperio, À, 137).

(2) Le Continuateur appelle Basilitzès Sclavésien, nom de mépris par lequel Constantin Porphyrogénète aimait à désignér les Grecs:

CxII INTRODUCTION. ?

Constantin et Anastase Gongylius, et commença à gouverner avec autant de sagesse que de modération. Elle poussa même la clémence jusqu’à amnistier deux partisans des Ducas, Nicétas Helladicus et Constantin Lips, qui avaient eu le bonheur d'échapper au poignard des assassins.

L'antagonisme des deux partis trouva des imitateurs en province. Les Athéniens tuèrent leur gouverneur Chasé Joubé, tandis que le gouverneur d'Andrinople, l'Arménien Pancratomas, voyant son parti vaincu, livra, pour se venger, la ville aux Bulgares (1).

Bientôt, cependant, la cour redevient le centre des rivalités de deux partis, l’un qui travaille pour le général Nicéphore Phocas, l’autre pour le Cappadocien Romain Abastactos, surnommé Lécapène, du nom de sa patrie. Ce dernier, qui était droungaire (amiral), avait été accusé par ses adversaires d’avoir contribué à une défaite de Phocas, et 1] s'était à grand’peine dérobé à la mort. Sur ces entrefaites, le patriarche Nicolas fait sa rentrée au palais et recommence ses misérables intrigues. Mais les partisans de Romain avaient déjà préparé l’avénement de leur candidat, et, tandis que celui-ci se présente avec sa flotte devant Constantinople, son parent Nicétas Helladicus pénètre dans le palais et en chasse honteusement le patriarche, le 25 mars 919. Romain Lécapène commence dès lors à régner conjointement avec Constantin, et il lui donne sa fille en mariage.

Jusqu'à l'époque de l’iconoclasie, la chronographie byzantine n'avait revêtu aucun caractère officiel : elle ne s’é-

(1) Elle leur fut rachetée par Nicétas Helladicus, envoyé par Zoé à cet effet.

INTRODUCTION. ΟΧΠῚ tait jamais fait l'organe ἀ ἀπο paru; elle se bornait à narrer les faits avec netteté et précision. Mais, à partir de la réforme, elle oublie de tout point ses antiques traditions d'impartialité; elle se transforme en juge sévère et trèssouvent injuste de ses adversaires. Elle chante les louanges de ses partisans et calomnie effrontément ceux qui ont le malheur de ne point penser comme elle.

Théophane surtout représente très-fidèlement cette révolution chronographique. Mais une pareille conduite de la part d'une victime de la persécution iconoclastique, d'un homme sanctifié pour cette raison par l’orthodoxie, n’a rien de bien surprenant. Ce dont 1] est permis de se montrer étonné, c'est de l'intolérance de ceux qui détruisirent jusqu'au dernier lambeau des écrits de leurs adversaires.

Si la Continuation de Théophane ne fut pas écrite par le Porphyrogénète lui-même, du moins fut-elle inspirée par lui et rédigée sous ses yeux par un de ses secrétaires. Le Continuateur ne trouve ΠῚ assez d’éloges ni assez de fleurs de rhétorique pour en couvrir la sainte et vénérée mémoire de Basile et de Léon, le premier grand-père et le second père de l’empereur, mais il prodigue les plus grossières insultes aux noms de Michel ΠῚ, d'Alexandre, son oncle, de Romain Lécapène, son beau-père et tuteur.

Afin de justifier le crime auquel Basile le Macédonien devait le trône, il représente Michel ΠΠ comme un monarque imbécile, ivrogne, débauché, sans foi ni loi, athée, làche (1), bien digne enfin de sa mort tragique.

(1) Michel avait assurément de grands vices, et 1] commit bien des sottises, mais on ne saurait l’accuser de lâcheté et d’athéisme. Ses nombreuses victoires contre les Slaves, son zèle à répandre le christianisme parmi les Bulgares, les Moraves et autres populations païennes, son fana-

CXIV INTRODUCTION

On s'explique très-bien les sympathies du Porphyrogénète pour son père Léon le Sage, on excuse mème le sentüiment de piété filiale qui lui fait jeter un voile sur le règne abominable de ce saint empereur; mais ce que l’on a peine à comprendre, c'est sa haine effrénée contre son oncle Alexandre, dont l'unique crime consistait à préférer les Grecs aux barbares et aux renégats, que Léon avait pris plaisir à multiplier dans son palais (1).

Le Porphyrogénète se déchaîne avec la même aigreur et contre son beau-père Romain Lécapène et contre sa famille.

tisme orthodoxe, sa haine profonde de l’iconoclasie, démontrent surabondamment la fausseté des allégations du Continuateur. L'Église grecque, en souvenir du triomphe de l’orthodoxie, rend encore aujourd’hui à la mémoire de Michel un juste tribut de reconnaissance, tandis que la plume envenimée du Continuateur essaie de nous représenter comme seul vainqueur de l'iconoclasie l'Arménien Manuel, homme dont la foi religieuse fut toujours aussi équivoque que sa fidélité à l'empire. Ce brave général abandonna, du reste, l’empereur Théophile et s'enfuit auprès du calife de Bagdad, pour le compte duquel 1] combattit longtemps.

(1) Voici le résumé de ce que Constantin Porphyrogénète fait écrire de son oncle par la plume d’un chroniqueur stipendié. — Léon, en mourant, désigna pour lui succéder son frère Alexandre, et lui prophétisa un malheureux règne de treize mois. Alexandre était un homme sensuel, adonné à la mollesse et aux plaisirs, sans le moindre sentiment de dignité personnelle. Il prit pour conseiller le prêtre Jean Lasanis, qui creva misérabiement (χαχῶς τὸ Env ἀπέρρηξεν), Gabriélopoulos et le Sclavésien (Grec) Basilitzès, qui s’enrichirent l’un et l’autre aux dépens du trésor impérial. Peu s’en fallut qu'il ne nommäât Basilitzès son successeur ; mais des amis, et surtout l’apparition d’une comète flamboyante, l’empéchèrent de mettre son idée à exécution. Il aimait à s’entourer de gens sans aveu et de charlatans, et à se moquer, en leur compagnie, des plus saintes pratiques de la religion. Il adora même les idoles. Les Bulgares lui ayant envoyé une ambassade chargée de lui demander des présents, et, dans le cas d’un refus, de lui déclarer la guerre, 1] renvoya les ambassadeurs tels qu’ils étaient venus, en les accablant de menaces. Enfin, un jour, ayant trop bu et trop mangé, il mourut comme frappé du glaive de Dieu. (Continuateur de Théophane, VI, Vie de l’empe. reur Alexandre.)

INTRODUCTION, CXV

Il se moque, par son chroniqueur à gages, de la simplicité de l’ambitieux Cappadocien; mais c’est surtout dans les conseils qu'il adresse à son propre fils, Romain IT, que ce vertueux empereur verse toute l’amertume de son fiel. Il lui dit que son aïeul Lécapène «était un rustre, un illettré, un parvenu, un homme absolument dépourvu de noblesse et de majesté, un tyran audacieux et égoïste, enfin que sa mémoire est maudite de tout le monde, du sénat, du clergé et du peuple (1) ».

Ce n’est nullement notre intention de nous faire les apologistes de cet empereur ; nous reconnaissons que, 51] eut de grandes qualités, 1l eut aussi les grands défauts de son siècle (2).

(1) De administrando Imperio, 1, 13.— Les ancêtres de Romain Lécapèene n'étaient pas si obscurs que veut bien le dire Constantin Porphyrogénète. Le père de Romain, Théophylacte Abastactos, avait sauvé des Arabes Basile le Macédonien (872), qui, en récompense, lui fit présent de terres appartenant à la couronne. Constantin et le Continuateur ne manquent pas de passer sous silence ce trait historique, que nous ont transmis plusieurs chroniqueurs byzantins, entre autres Léon le Grammairien (p. #71) et Zonaras (XVI, 8). La poésie populaire nous a même conservé le souvenir de cet épisode, en confondant toutefois (mais peut-être à dessein) l’empereur Basile avec son fils Alexandre (voir Sakellarios, doux Θεοφυλάχτου, t. III, p. 8-11). Luitprand, dont on connait les relations amicales avec le Porphyrogénète, se fait le complaisant écho des calomnies impériales. Il se moque impitoyablement de ce « pauvre diable qui s'appelait Romain I°r » ; il affirme qu’il devait son poste d’amiral à un caprice de l’empereur Léon, qui, l'ayant vu un jour tuer un lion dans un marécage, l'avait pris à son service (Anfapo- "0515. III, 25).

(2) Entre autres choses, le Continuateur reproche durement à Romain Lécapène d'avoir nommé son fils, l’eunuque Théophylacte, syncelle à treize ans et patriarche à dix-sept; mais il oublie sans doute que le premier qui viola la règle en pareille matière fut le grand-père du Porphyrogénète, Basile le Macédonien; celui-ci nomma, en effet, son quatrième fils, l’eunuque Étienne, à peine âgé de six ans, successeur du patriarche Ignace (878), sous la tutelle de Photius, et, en 886, seul patriarche, après avoir destitué

CXVI INTRODUCTION

Constantin VIT avait plus d’une raison de ne pas se montrer enthousiaste du gouvernement de son beau-père. L'homme n'était pas de son goût; il n'accepta que malgré lui la tutelle de Romain, et, malgré lui aussi, il épousa sa fille. En vain pendant vingt ans essaya-t-il souvent de se débarrasser de son puissant collègue, le rusé Cappadocien déjoua toujours tous les complots et se tint toujours sur ses gardes. Constantin voyait son patrimoine devenu la proie des Lécapènes, il n’était en réalité que le cinquième empereur (1), on ne le consultait jamais, et 1] vivait retiré, se livrant à l'étude ou bien ourdissant des intrigues. En outre, s'il comparait la splendeur de l'empire sous le règne du «grossier Cappadocien » avec celle de son gouvernement si sévèrement critiqué par Michel Glycas (2), 1l avait peine à se reconnaître pour un vrai et digne successeur de Basile.

Le règne de Romain, si impitoyablement dénigré par ses adversaires, fut un des plus glorieux de l’histoire byzantine. Chaque jour il lui fallait étouffer une conspiration ou une révolte. Les chronographes n'en mentionnent pas moins de douze (3), et Dieu sait combien ils en ont passé sous silence. Grâce à sa valeur, 1l écrasa et subjugua les Russes, les Bulgares et surtout les Arabes d'Asie et de Sicile ; il réduisit les Arméniens et les Hongrois, et, d’en- Photius. D’après le Ménologe dit de Basile Il, cet Étienne jouissait de Ja

réputation d’un saint (MiGne, Patrologie grecque, vol. CXVIT, col. 124).

(1) Romain avait, en effet, associé à l'empire ses trois fils, Christophe, Étienne et Constantin.

(2) Glycas appelle le Porphyrogénète « imbécile et fainéant ». Voyez Rambaud, pages 2 et 45.

(3) Celles de Léon Phocas, de Constantin Ctématère, de l’impératrice Zoé, de Théodore Protocarabus, du magistre Étienne et des Manglavites, d’Anastase le Sacellaire, de Tatzatis, de Jean Mysticus, de Nicétas Helladicus, de Basile le Macédonien, et enfin celle de ses fils.

INTRODUCTION. CXVII

nemis qu'ils étaient, ces peuples devinrent ses-plus fidèles alliés.

Mais ce qui rendit surtout sa mémoire chère aux Grecs, ce fut ses sympathies pour la Grèce, cette pauvre et lointaine province oubliée de Byzance. Le Péloponnèse était en butte aux révolutions continuelles des Slavons, cantonnés dans les étroits défilés de l’Arcadie et de la Laconie. La Grèce continentale était devenue la « vraie proie des Mysiens », sur les incursions desquels la Vie de saint Luc Striote et la Chronique de Galaridi nous fournissent des détails pleins d'intérêt.

Romain, qui était uni par les liens du sang à la grande

famille péloponnésienne des Rendakius, confia le gouvernement des deux thèmes dont se composait la Grèce à deux braves généraux, Pothos Argyros et Crénitis, ses parents (1).

Crénitis ouvrit une longue campagne contre les Slavons, en 922; il ravagea les terres qu'ils occupaient et les sou< mit à un tribut annuel si lourd, que l’empereur lui-même crut utile de le diminuer d’un tiers. Nous ne savons quelles intrigues amenèrent la révocation de ce pacificateur du Péloponnèse.

Mais que pouvait faire la valeur des plus grands généraux, des Pothos et des Moroléon, lorsque , sans le patriotisme et le dévouement de Romain, Constantinople elle-même allait tomber entre les mains des ennemis ?

M. Alfred Rambaud a consacré à cette navrante période de l'histoire byzantine une page éloquente qu'on nous saura gré de reproduire. |

(1) Nous avons dit précédemment qu’une branche des Ducas-Mousélès portait le nom de Crénitis.

CXVIHI INTRODUCTION,

« Quand Lécapène, dit:1l, vint partager le trône de Constantin, il ne restait plus à l'empire en Europe que l’espace de terrain que renfermaient les remparts de Constantinople : Andrinople, pour la troisième fois, était aux mains de Siméon; la Thrace en proie à l'ennemi jusqu'aux faubourgs de la capitale, et Byzance, isolée de l’Europe, resserrée entre les conquêtes bulgares et la mer, n'avait plus de communication qu'avec l'Asie. C'était presque, cinq cents ans à l'avance, la situation de 1453.

«νὸς Enfin, en 924, les Bulgares parurent sous les murs de la ville. Il y avait onze ans qu'ils ravageaient la Thrace, d'Andrinople au Bosphore; 1] ne restait pas aux Grecs une seule place forte pour couvrir Constantinople. Il y avait onze ans que l’on combattait. Il n'y avait pas une légion qui ne se fût mesurée, et sans succès, contre les Bulgares, Rien ne pouvait plus sauver Byzance que Byzance ellemême et ses prodigieuses murailles.

« Chose étrange ! Siméon, au lieu de donner l'assaut, négocie. Îl s’avance jusqu'aux Blachernes et demande à voir le patriarche Nicolas et quelques-uns des grands de l'État pour traiter de la paix avec eux. On lui envoie des députés ; par une nouvelle bizarrerie, ilrefuse de les recevoir : c’est à l’empereur qu'il veut parler. Romain, quine désirait que la fin des hostilités, se rend à cette demande.

«€. Le jour de l’entrevue arrivé, on vit bien le caractère différent des deux princes. Tous deux se trouvaient acculés à une impossibilité : Siméon ne pouvait prendre Constantinople, Romain ne pouvait chasser les Bulgares de la Thrace.»

Mais, tandis que le premier s’abandonnait à toute la violenca de ses passions et se vengeait sur les hommes et les

INTRODUCTION. CXIX

monuments de la ruine de ses espérances, « Romain, au lieu d'être abattu, se laissait aller à une sorte de résignation mystique. ΠΟ lui semblait beau de se courber devant un barbare, au nom d’un maître commun, et pour arrêter l'effusion du sang chrétien. Contre l’humiliation, il cherchait un refuge dans une humilité volontaire. La paix, qui lui était nécessaire, il la demandait au nom de Dieu et de la fraternité chrétienne.

« Tandis que Siméon paradait sous les yeux des Byzanins dans une sorte d’apothéose impériale et qu'il s’enivrait des acclamations de ses barbares, l’empereur était prosterné, les mains jointes, auprès du tombeau de la Vierge, arrosant le pavé de ses larmes et suppliant la Théotokos d'amollir le dur cœur de ce barbare. Il prit dans le tombeau de la Vierge le maphortum miraculeux et le plaça sur sa poitrine « comme une cuirasse qu'aucun trait ne pouvait percer; sa foi en la Vierge immaculée lui servait de casque ».

« Sur le lieu de l'entrevue, l’insolence du barbare se manifesta de nouveau. D'abord, il se donna le plaisir de faire attendre l’empereur; puis des Bulgares vinrent examiner les barrières avec un soin outrageant: enfin il descendit de cheval et s’avança vers Romain.

«.… Lui qui, tout à l'heure, s'était cru si près de se substituer aux Césars, qui maintenant s’en trouvait si éloigné, 1] comprenait quelle grande chose c’était que l'empire byzantin. Celui qui lui parlait en ce moment, ce vieillard qu'il avait pris plaisir à insulter et à braver, ce prince qui, avec une faible escorte, un cilice sur le corps, était venu sans frayeur le trouver au milieu de sa puissance et de son triomphe, qui, les yeux humides des larmes versées au

Cxx INTRODUCTION.

pied des autels, lui parlait de piété et d'humanité, ce n'était point un prince ordinaire, C'était l'Empereur par excellence, le monarque-type, l'héritier de la plus vieille royauté de l'univers, un prêtre-roi et le vrai patriarche du christianisme d'Orient. Son âme hautaine et insolente « éprouva de la pudeur devant l'humilité de celui qui parlait », sa fougue tomba devant la révélation d’une puissance morale si considérable qu’elle pouvait s’abaisser sans déchoir. « De retour auprès des siens, il leur parlait de la sagesse et de l'humilité de Romain », tout étonné sans doute que ce fussent là les vertus impériales. « [lexaltait sa majesté, sa grandeur d'âme, son courage inébranlable. » IL s'éloigna de Constantinople comme Attila s'était éloigné de Rome, troublé, confus, étonné de céder... En ce jour il fut décidé que jamais Constantinople ne serait la capitale d’un empire bulgare; et c’est de ce moment qu'il faut dater la rapide décadence de la Bulgarie (1). »

Les Bulgares une fois partis et 16 péril conjuré, Romain ne cessa pas pour cela de surveiller Siméon; 11 travailla d’abord à l’isoler de toute alliance avec les ennemis de l’empire, qu'il tâchait de gagner à sa cause. Ce fut probablement lui qui souleva contre Siméon les Hongrois et autres populations, qui finirent par le débarrasser de ce formidable adversaire (927).

Après la mort de Siméon, Romain entra en relations très-amicales avec ses fils Pierre et Jean ; 11] donna même comme femme au premier sa petite-fille Marie, et au second une de ses parentes de Cappadoce (2). Grâce à cette

(1) Constantin Porphyrogénète, l'Empire grec au dixième siècle, par ALFRED RAMBAUD, pages 333-336.

(2) Continuateur de Théophane, IX, 28.

INTRODUCTION. CXXI

sage politique, l'empire ne cessa de jouir d'une paix profonde, pendant toute la durée de son règne. Le Continuateur lui-même ne peut s'empêcher de reconnaitre la sagesse dont Romain donna tant de preuves dans ses démêlés avec les Bulgares. Mais, comme nous l'avons dit, le Porphyrosénète ἃ pris sa revanche ailleurs. Ce n’est, du reste, pas uniquement contre Romain que Constantin dirige le pamphlet dont nous avons cité un fragment, c’est aussi contre un Grec de vieille race, le Péloponnésien Rendakius.

C'est au patrice et général Sisinius Rendakius que le premier empereur iconoclaste, Léon IIT, d’abord simple conducteur de caravanes, devait sa carrière militaire. Mais nous n'avons à parler ici que du Rendakius qui fut le protovestiaire de Michel ΠῚ. Adversaire déclaré de Basile le Macédonien et ami de Photius, 1) fut, après l'assassinat de son maître, disgracié et puni par le meurtrier. Basile légua sa haine pour Rendakius à Léon le Sage, et celui-ci à Constantin Porphyrogénète; mais elle s’accrut encore en passant dans le cœur de ce dernier.

Nicétas Rendakius avait été un des principaux partisans de Constantin Ducas. Échappé au massacre, il fut amnistié par Zoé, et, après la reprise d'Andrinople, 1] recommencça à travailler contre Constantin en faveur de Lécapène, son parent (1). Ce fut Rendakius qui assura le triomphe de Lécapène.

La petite-fille de Nicétas, Marie, épousa Pierre, fils et successeur du roi des Bulgares, Siméon. L'union de cette demi-Péloponnésienne avec ce prince inspira au Porphy-

(1) À cette époque, le fils de Lécapène, Christophe, avait déjà épousé la fille de Nicétas Rendakius, nommée Sophie.

CXXII INTRODUCTION

rogénète les plus sombres pensées et les plus vives inquiétudes (1). Le jour même du mariage, les Bulgares demandèrent que leur princesse eût la préséance sur Constantin, qui devint ainsi troisième empereur et subalterne de Christophe.

C’est après la mort de Rendakius que Constantin Porphyrogénète se venge du passé en calomniant sa famille et sa patrie. S'il se déchaîne avec tant de violence contre la Grèce, ce n’est pas que cette pauvre province lui porte quelque ombrage, c’est uniquement parce qu'elle était la patrie de son ennemi personnel, et parce que ce dernier se vantait souvent de ses illustres ancêtres (2). Il l'avoue même avec cynisme (3). Il conseille à son fils, Romain II, de regarder comme une simple parvenue la petite-fille de Nicétas Rendakius. Il ne recule pas même devant un men-

(1) Le Continuateur explique très-bien les craintes du Porphyrogénète. Il raconte que, après l’entrevue de Romain avec Siméon, deux aigles parurent, dont l’un se dirigea vers Byzance et l’autre vers la Bulgarie.

(2) Tandis que le Porphyrogénète nous donne une description très-détaillée des autres thèmes de l'empire byzantin, il se borne à copier, pour ce qui est de la Grèce, les notes confuses rédigées par Hiéroclès, du temps de Justinien. Il ne dit rien de l'état dans lequel se trouvaient alors les provinces helléniques, mais il ajoute complaisamment que, « conquises par les Romains, elles étaient devenues esclaves ».

(3) Voici le fameux passage sur lequel Fallmerayer a basé son absurde théorie de la slavisation de la Grèce : Πᾶσα à Ἑλλάς τε nai ἡ Πελοπόννησος ὑπὸ τῶν “Ρωμαίων σαγήνην ἐγένετο, ὥστε δούλους ἀντ᾽ ἐλευθέρων γενέσθαι * ἐσθλαδώθη δὲ πᾶσα ἣ χώρα καὶ γέγονε βάρθαρος, ὅτε ὁ λοιμιχὸς θάνατος πᾶσαν ἐδόσχετο τὴν οἰχουμιένην " ὁπηνίχα Κωνσταντῖνος, ὃ τῆς χοπρίας ἐπώνυμος, τὰ σχήπτρα τῆς τῶν Ρωμαίων διεῖπεν ἀρχῆς ὥστε τινὰ τῶν ἐχ Πελοποννήσου μέγα φρονοῦντα ἐπὶ τῇ αὐτοῦ εὐγενείᾳ, ἵνα μὴ λέγω δυσγενείᾳ, Εὐφήμιον, ἐχεῖνον τὸν περιδόητον γραμματικόν, ἀποσχῶψαι εἰς αὐτὸν τοντοῖ τὸ θρυλλούμενον ἰαμδεῖον *

ἮΝν δὲ οὗτος Νικήτας, ὁ χηδεύσας ἐπὶ θυγατρὶ Σοφίᾳ Χριστοφόρον τὸν υἱὸν τοῦ χαλοῦ Ῥωμανοῦ χαὶ ἀγαθοῦ βασιλέως (De Thematibus, II, 6).

INTRODUCTION. 4 ΟΧΧΙΙΠ

songe, car il dit que Christophe, père de cette princesse, était son inférieur, son subalterne, son serviteur (1).

Nous pourrions citer ici une foule de faits des plus graves pour prouver que Constantin Porphyrogénète ἃ fait sciemment et de parti pris falsifier l’histoire à son profit personnel et dans l'intérêt de sa famille; nous pourrions multiplier les contradictions et les inexactitudes du Continuateur, il nous serait facile de le prendre en flagrant délit d'ignorance, mais cela nous entrainerait beaucoup trop loin. Nous avons simplement voulu, par cette digression, indiquer les raisons pour lesquelles le Continuateur, historien vendu au Porphyrogénète , passa sous silence les exploits contre les Arabes d’un homme qui fut pendant trois ans généralissime d'Orient. Il ne dit rien non plus de l'oncle de Panthérius, Constantin Ducas, qui, lui aussi, fut pendant deux ans revêtu de la même dignité que son neveu (910-912). Le Porphyrogénète a préféré taire ces noms glorieux plutôt que d’être obligé d’en dire du bien (2).

Sa haine se traduit de toutes les façons; il va même jusqu'à dire qu'il eût voulu ne jamais régner sur les Cappadociens et les Paphlagoniens, qui sont «la honte et l’opprobre du genre humain », et auxquels il doit son grossier beau-père, ce Lécapène dont les guerres ne lui ont pas permis de jouir en paix de sa couronne et d'étudier ses livres (3).

(1) De administrando Imperio, cap. 13.

(2) M. Rambaud fait une remarque pleine de justesse, et à laquelle nous souscrivons très-volontiers : « Il faut, dit-il, qu'il ait existé, à cette époque, une histoire écrite dans un esprit fort différent de celui du Continuateur, une histoire dont les princes macédoniens n’ont pas cherché à multiplier les exemplaires, et qui est perdue pour nous. » (L'Empire grec, page 2.)

(3) Πομπή εἰσι καὶ ὄνειδος χαὶ ἐξουθένημα τοῦ ἀνθρωπείου γένους (de Thematibus, I, 7). Nous croyons que sa haine contre les Paphlagoniens venait de

CXXIV INTRODUCTION

Mais si le Porphyrogénète a essayé, sans y parvenir toutefois complétement, d’altérer l’histoire, une tradition des plus respectables est venue jusqu'à nous comme une protestation contre les mensonges et la haine du fils de Léon le Sage.

Le nom de Romain Lécapène est gravé sur les murs de la moderne Byzance (1), etles moines de Stiri, en Phocide, continuent de prier Dieu chaque jour pour l’âme de celui qui sauva la Grèce des invasions bulgares, et y construisit un des chefs-d'œuvre de l’art byzantin.

Nous avons dit que, après avoir raconté les héroïques exploits de Jean Courcouas contre les Arabes, le Continuateur ajoute sèchement que ce vétéran fut destitué par Romain [* et remplacé par Panthérius.

Nous ne saurions mettre en doute l’héroïsme du brave Courcouas , mais il nous semble pourtant que les éloges décernés à ce général arménien sont empreints de quelque exagération (2).

l'affection, dont les frères Gongylius, ses tuteurs, tous deux Paphlagoniens, entouraient Romain Lécapène.

(1) Bœckh, Corpus inscriptionum, n° 8791.

(2) On connaît les rivalités qui existaient entre les Cappadociens et les Arméniens, aussi bien que les sympathies de la maison macédonienne pour ces derniers, sympathies fondées sur cette vaine prétention que l’ancien palefrenier de Michel III descendait des Arsacides. Les empereurs Héraclides favorisèrent une colonisation d’'Arméniens en Cappadoce, et ces étrangers y parvinrent à un tel degré de prospérité que toute la province prit le nom de « thème des Arméniaques ». Constantin songeait même à partager toute l'Asie hellénique en deux grands thèmes, dont l'un aurait porté le nom des Arméniens (voir Rambaud, page 181); mais cette idée fut abandonnée, car nous trouvons mentionnés dans le même livre « les thèmes anatoliques et les thèmes de Cappadoce » (De Cerimoniis, II, 23). Constantin exalte sans cesse dans ses écrits la bravoure des Arméniens, et nous donne force renseignements sur les plus humbles d’entre eux, tandis qu'il tait les

INTRODUCTION. CXXV

Le Continuateur nous dit que Courcouas conquit sur les Arabes plus de mille villes et forteresses, et qu'il fit régner une paix profonde sur les bords de l’Euphrate. Nous ne demandons pas mieux que de l'en croire sur parole, mais nous trouvons au moins étrange que les historiens arabes ne disent pas un mot d’un homme qui leur infligea tant de sanglantes défaites ; nous ne nous expliquons pas non plus pourquoi les chroniqueurs arméniens, ses compatriotes, ne mentionnent point les hauts faits de celui que le Continuateur appelle, dans son enthousiasme, un nouveau Trajan et un autre Bélisaire.

Mais des faits plus graves, faussement allégués par le Continuateur, nous donnent le droit de suspecter sa véracité d’historien.

1° Il affirme que Romain avait l'intention de s’unir avec Courcouas par les liens du sang, en donnant la fille de celui-ci pour femme à son petit-fils, nommé comme lui Romain, mais que, cette alliance ayant été empèchée par des intrigues, Courcouas fut pour cette raison destitué, et sa place donnée à Panthérius. Cela serait arrivé en 942, après la déroute des Russes, venus contre Byzance.

Or le même chronographe nous ἃ dit auparavant que Constantin, fils de Romain, épousa, en janvier 941, Hélène la Cappadocienne, et que celle-ci mourut un mois après son mariage. Constantin épousa alors en secondes noces Théophano (1), dont naquit Romain, surnommé Mousélès,

noms et les exploits des généraux grecs qui versèrent leur sang pour lui et pour ses ancêtres.

(1) Probablement proche parente, peut-être même fille de Constantin Ducas. C’est pour cette raison, sans doute, que Romain prit le surnom de Mousélès, qui appartenait à la famille de Ducas. Par cette Théophano, Digénis était parent des Lécapènes.

CXXVI INTRODUCTIOX.

et, suivant Muralt (1), ce nouveau mariage eut lieu après le mois de février 941. On ἃ peine à comprendre comment, en quelques mois, ce Romain vint au monde, arriva à l'âge viril, et put, au commencement de l’année 942, épouser la fille de Courcouas, Euphrosyne. ᾿

2 Le même Continuateur raconte que, après la déroute des Russes, Jean Courcouas, étant encore généralissime d'Orient, fondit tout à coup sur ceux d’entre eux qui s'élaient réfugiés en Asie et les massacra jusqu’au dernier. Or le chronographe russe Nestor, dont la véracité en ce qui touche l'histoire de ses compatriotes ne saurait être suspeclée, raconte ce désastre avec des détails beaucoup plus précis que le Continuateur, détails tirés d'un document contemporain, et, chose curieuse , il ne cite pas même le nom de Courcouas , mais mentionne, au contraire, notre Panthérius. Voici le passage : « Maïs arrivent les troupes d'Orient : le général Panthir est à la tête de quatorze mille hommes; il est suivi du patricien Phocas qui conduit les Macédoniens, du stratilat Théodore, que suivent les Thraces, et d'une foule d’autres illustres boyards (2). »

En 944, les armées d'Orient dévastent Amide (Diarbékir), pénètrent jusqu’à Nisibis et mettent le siége devant Édesse. Dans cette ville se trouvait le saint Suaire, ou Image d'Édesse, envoyé, selon la tradition, par Jésus luimème à Abgare. Ce prince avait appliqué cette précieuse

(1) Chronographie byzantine, page 512.

(2) Chronique de Nestor, traduite par Louis Paris, 1, page 54, — Cette traduction a été faite sur l'édition du fameux texte de Kænigsberg. D'autres manuscrits nomment Panthérius Pamphile. (Voyez Muralt, page 513, où Panthérius est appelé Domesticus Pamphir, et conduit quarante mille hommes au lieu de quatorze mille. Comparez aussi Rambaud, l'Empire grec au dixième siècle, page 371.)

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