‹ Les exploits de Digénis AkritasChapitre 31 sur 78 · INTRODUCTION. CXXXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. CXXXIX

le grand cyele akritique ait étendu ses immenses rayons sur toute la Grèce et ait survécu à tant de tempêtes et de bouleversements

Nous ne pouvons pas dire toutefois que le poëme qui célèbre les hauts faits de Basile Digénis ait exercé quelque influence sur les littératures étrangères. On trouve bien çà et là dans les chansons francaises relatives à Guillaume au Court-Nez maints passages qui ne sont pas sans analogie avec certains épisodes de la vie d’Akritas, mais ce n’est peut-être là qu'un effet du hasard, et nous ne pouvons en faire la comparaison détaillée, le cycle français étant encore inédit. Contentons-nous d'extraire quelques faits de l'analyse que M. Paris ἃ donnée d’une branche satirique de ce grand poëme.

Quand Guillaume, après la bataille d’Aleschans, vint en France demander le secours du roi contre les Sarrasins, 1] avait remarqué dans les cuisines royales un marmiton de grande beauté, de taille gigantesque et de force miraculeuse. On l'avait acheté en Sicile sous le nom de Rainouart. On sut ensuite qu'il était fils de Desramé, émir de Cordoue, et, par conséquent, frère de la belle Orable, mariée, sous le nom de Guibour, à Guillaume au Court-Nez. Renoart, Renouart ou Rainouart était doué d’un bon naturel. Les fées avaient, à sa naissance, décidé qu'il serait grand et beau, invincible à la guerre, mais simple d'esprit, ivrogne et glouton (1). Il suffisait d’un repas pour lui faire oublier ses promesses, ses affections, ses haines et ses colères. Il souffrait assez les injures et les railleries, mais parfois le lion, en se réveillant, assommait et broyait les insolents et

(1) Comparez la chanson trébizondienne, traduite plus haut, où il est question de la voracité de Porphyre.

ΟἿΣ, INTRODUCTION

les railleurs. Ce personnage, mélange d’héroïsme et de brutalité grotesque, inspire la surprise, l’'épouvante et le dégoût. Auprès de lui Guillaume Fierabras ne semble plus qu'un guerrier ordinaire.

Pour toute arme, n'étant encore ni adoubé chevalier, ni mème baptisé, 1] ἃ choisi une énorme massue qu'il appelle &nnel.

Toutes les fois que Raïinouart n’assomme pas, et qu'il ne dort ni ne mange, 1] joue avec son tinnel, le lance en l'air, le rattrape et le balance de mille facons, si bien qu'à sa taille et à ses évolutions on reconnaitrait volontiers en lui le modèle des tambours-majors de nos régiments.

Il met à mort les géants Borel, Aprapart, Ansebier, Crucados, Malegrape et Baldus; 1] extermine les Sarrasins. Il épouse la belle Aelis, fille du roi Louis, reçoit en dot les villes de Tortelouse et de Porpaillart.

La première partie de cette chanson comprend six mille vers. Dans la seconde, le poëte parle des combats et duels de Raïinouart contre les Sarrasins géants et surtout le terrible Loquifer, géant sicilien, plus grand, plus vigoureux que Rainouart. Enfin Rainouart devint moine, c’est la troisième partie de ce cycle, le Moniage Rainouart (1).

Il y ἃ dans ce long poëme plusieurs épisodes que l’on peut croire avoir été inspirés par le poëme de Digénis. Dans le Moniage, Guillaume se vante de connaître la langue grecque,

Grizois parole, bien en fus doctrinés.….

au grand étonnement de M. Paris, qui écrit : « Nous n’en

(1) HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE, tome XXII, pages 503-550.

INTRODUCTION. CXLI

conclurons pas qu'au neuvième sièele ou au dixième la langue grecque ait encore été de quelque usage dans le territoire de ces anciennes colonies phocéennes. »

Le dernier descendant de Rainouart, Foulque de Candie, se dit d'origine crétoise.

Comme Digénis Akritas, Guillaume se retire dans une espèce de solitude; 1] y fait planter des vignes et faire des jardins où abondent toutes sortes d'arbres fruitiers; 1] meurt dans son domaine après avoir vu mourir son père et sa femme.

Une comparaison minutieuse du cycle akritique avec les chansons de geste relatives à Guillaume au Court-Nez démontrerait sans doute d’une façon plus évidente l’analogie qui existe entre ces deux productions. Nous laissons à d'autres le soin d'étudier cette question, qui ne saurait manquer d'être intéressante.

Mais il est une production des derniers temps de la littérature byzantine qui a surtout beaucoup emprunté au poëme de Digénis. Nous voulons parler du curieux poëme allégorique de Méliténiote publié par M. Miller dans le tome xix (seconde partie) des Nofces et extraits des Manuscrits de la Bibliothèque nationale. M. Miller, après avoir passé en revue tous les membres connus de la célèbre famille des Méliténiotes, ajoute ceci : « Reste donc Manuel Méliténiote, sur lequel nous ne savons absolument rien, si ce nest quil vivait au commencement du quatorzième siècle. Que ceux qui se contentent d’une simple conformité de nom admettent que ce Manuel est l’auteur de notre poëme, je n'ai rien à objecter contre une semblable hypothèse ; mais je ne vois rien non plus qui puisse lui donner du poids et de la consistance. Quoi qu'il en soit,

CXLII INTRODUCTION

l’auteur se nomme Méliténiote, et il paraît avoir écrit à peu près vers la même époque, c'est-à-dire à la fin du treizième siècle ou au commencement du quatorzième (1):»

Le fond de ce poëme, purement allégorique, n’a rien de commun avec celui qui célèbre Les exploits de Basile Digénis ; mais Méliténiote s’est certainement servi du poëme vulgaire comme d’un canevas sur lequel il a brodé plusieurs morceaux, qui ne sont qu'une pompeuse amplification de mauvais goût, ainsi qu'il estfacile de s’en convaincre. Parfois mème 1] copie, sans se donner la peine de déguiser son plagiat. D’autres fois il ramène ἐπὶ τὸ ἑλληνιχώτερον, comme on dirait aujourd’hui, le langage simple et populaire du chantre de Digénis. Il arrange les mots d’une facon plus savante et plus conforme aux exigences de la syntaxe du grec littéral. Il polit le vers politique, un peu libre dans ses allures, dont fait usage la poésie vulgaire; 1] transpose les termes, afin que son vers ait bien tous les accents nécessités par la prosodie savante et plus raffinée, dont les lettrés sont les inventeurs.

Comparons, d’abord, cette description du mois de mai avec celle qui se trouve au début du septième livre de Digénis Akritas :

ωὩ 3 - .L Ἔν τῷ καιρῷ τοῦ ἔαρος, τῇ πρώτῃ τοῦ μαΐου, (οὗτος δὲ κρείττων τῶν μηνῶν τῶν δώδεκα τυγχάνει, ὡς ὅτι κόσμος πέφυχε πᾶσι τοῖς ὑφ᾽ ἡλίου \ - CU \ πῆ 2 à 2. y" 7... \ / χαὶ τῶν φυτῶν καὶ τῶν ἀνθῶν ἀγλάϊσμα καὶ κάλλος’ ἐρώτων γὰρ ἀνάμεστος οὗτός ἐστι χαὶ πόθων,

(1) Notices et extraits des manuscrits, tome XIX, page 9:

INTRODUCTION. CXLHI

ὅταν ἣ γῆ λαμπρύνεται ταῖς χλοεραῖς βοτάναις, etc.

L'imitation est flagrante; Le vers 1867 du poëme d’Akritas est reproduit ici mème avec une très-légère modification.

Dans notre poëme, les vers 1641 et 1642 sont ainsi CONÇUS : :

Et, dans le poëme de Méliténiote, on trouve ces deux vers (140-141) :

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