‹ Les exploits de Digénis AkritasChapitre 5 sur 78 · ANALYSE DU POÈME DE BASILE DIGÉNIS AKRITAS · texte numérisé non relu

ANALYSE DU POÈME DE BASILE DIGÉNIS AKRITAS

Avaxr de démontrer, par des preuves puisées aux sources historiques, l'existence de Basile Digénis, nous croyons nécessaire de donner l'analyse du poëme qui célèbre ses

hauts faits.

Deuxième livre. — Un émir de Syrie, appelé Mousour,

XXII INTRODUCTION

altaque la forteresse appartenant à Andronie Ducas. Il tue toutes les femmes qu'il y trouve, sauf la fille d'Andronie, dont il tombe amoureux et qu'il sauve du massacre. ἢ] l’'emmène avec lui. Les emq fils d’'Andronic, ayant à leur tête l’ainé et le plus brave, nommé Constantin, recherchent parmi les cadavres des victimes le corps de leur sœur qu'ils croient morte. Mais, ne le trouvant pas, ils jurent de se venger et se rendent chez l’'émir.

Introduits en sa présence, ils mettent l'épée à la main et le somment de leur rendre leur sœur, sinon:ils le tueront. L'émir, effrayé, leur demande d’abord qui ils sont. Ils lui disent que leur père est Andronie Ducas, fils du célèbre Mousélom, et que leur mère descend de l’illustre race des Cinnames. Ils ajoutent que leur père a été exilé par l’empereur pour quelques folies, et qu'il se trouve actuellement aux frontières où 11 rassemble des hommes. « Nous étions absents, disent-ils, lors de ton incursion, car, si nous eussions été là, non-seulement tu n'aurais pas enlevé notre sœur, mais tu n'eusses pas même osé approcher de notre maison. » Enfin, ils réitèrent leur demande; ils veulent leur sœur, sinon, 115 vont réunir leurs troupes et tirer une éclatante vengeance de l’injure qui leur est faite.

L'émir répond qu'il est fils de Chrysocherpos (1) et de Spathia, que Caroës était son oncle et Ambron son grandpère. Après la mort de son père, ses oncles, qui étaient musulmans, l'ont élevé dans la religion de Mahomet, S'étant signalé par de brillants faits d'armes, les Arabes l'ont nommé prince de Syrie, et, à la tête de trois mille hommes, il ἃ entièrement soumis ce pays. Il a bâti Kou-

(1) Ce mot étant dans le texte à un cas oblique. il peut se faire que le nominatif soit Χρυσοχέρπης et non Χρυσόχερπος.

INTRODUCTION. XXHI

fer, il a pillé Héraclée, Amorium et [ferium. Et, lui, à qui rien n'avait résisté, 1] ἃ été vaincu par la beauté d'une femme. Cette femme, c’est leur sœur; il avoue qu'il l'a enlevée, et 1] les conjure de vouloir bien lui permettre de devenir leur beau-frère. Il est prèt, pour cela, à abjurer l'islamisme et à les suivre en Romanie.

L'émir invite les cinq frères à entrer dans sa tente. Ils y trouvent leur sœur. Cette rencontre inespérée est décrite par le poëte en termes très-émouvants. Ensuite, les Ducas acceptent la proposition de l’émir, 115 consentent à son marlage avec leur sœur, et 115 se préparent à retourner en Romanie. Partout on accueille avec des transports de joie la nouvelle que la beauté d’une jeune Grecque a subjugué le prince de Syrie.

Après que, de part et d'autre, on eut prèté serment, l'émir rassembla ses gens et partit pour la Romanie avec la jeune fille. Lorsqu'il eut pénétré sur le territoire chrétien, il mit en liberté tous ses prisonniers. Les Ducas, avant d'arriver à la maison paternelle, annoncent par courrier la joyeuse nouvelle à leur mère. Celle-ci rend grâces à Dieu, mais ne peut s'empêcher de craindre que l’émir ne soit un mari indigne de sa fille et qu'il ne la traite avec dureté. Enfin, on arrive, après un heureux voyage. La générale, accompagnée d’une grande multitude de peuple, se rend à la rencontre de ses enfants et les embrasse tendrement.

Troisième livre. — Cependant, la mère de l’émir, qui habitait à Édesse, instruite de ce qui s'était passé, écrit à son fils une longue lettre pleine de reproches. Elle lui rappelle la haine de ses aïeux pour les Grecs, et en particulier celle de son père et de son oncle, Mousour, de Tarse ;

XXIV INTRODUCTION

elle lui énumère toutes les conquêtes de ce dernier, et les propose à son imitation. « Les Arabes, lui dit-elle, ont appris ta fuite; ils savent que tu as apostasié, et, dans leur fureur, ils ne parlent de rien moins que de nous tuer, moi, tes femmes et tes filles. » Enfin, elle le conjure de revenir et de quitter les infidèles.

Des messagers arabes, guidés par un Grec, se rendent en Romanie et campent non loin de la forteresse habitée par Ducas, dans un endroit nommé Leucopétra. De Là, ils envoient la missive à l’émir, et lui font dire qu'il faut profiter du clair de lune pour partir.

L'émir est profondément ému à la lecture de la lettre de sa mère et au souvenir de ses enfants menacés de mort: à la pensée qu'un autre va le remplacer dans le gouvernement de la Syrie, 1] est saisi d’un violent chagrin. Après de sérieuses réflexions, il entre dans la chambre où se trouvait sa charmante épouse ; 1] lui fait le tableau de sa triste position, il la supplie de l'accompagner en Syrie, pour aller voir sa mère, et il lui promet qu'ils reviendront dans un bref délai. La jeune femme, apprenant cette fâcheuse nouvelle, se met à pleurer et à se lamenter, elle veut en faire part à ses frères, mais l'émir s'y oppose. Elle se décide enfin à l'accompagner, et 1] s'occupe de préparer la fuite.

Sur ces entrefaites, le plus jeune des cinq frères voit en songe des éperviers s’abattre sur Leucopétra, et un aigle aux ailes d’or, poursuivant une blanche colombe, entrer dans sa chambre. I raconte ce qu'il a vu, et Constantin déclare que leur sœur est menacée de quelque péril, qu'il faut monter à cheval et aller faire un tour du côté de Leucopétra. Là, ils trouvent les Arabes et leur souhaitent ironiquement la bienvenue. Ils leur demandent pour-

INTRODUCTION. XXV

quoi ils ne sont point venus jusqu à la maison, et ceux-ci, effrayés, confessent la vérité.

Les Ducas enjoignent aux Arabes de les suivre et vont trouver l'émir qu'ils accablent d'injures et de reproches. Celui-ci, couvert de confusion, ne sait quoi répondre; les mouvements les plus divers agitent et bouleversent son cœur, mais ce qu'il redoute le plus, c’est d’être séparé de la jeune fille. Il va trouver sa femme, et, persuadé que c’est elle qui a tout révélé à ses frères, 1] l’accuse d’avoir trahi la foi jurée. Il ne lui reste plus, dit-il, qu à tirer son épée et à se tuer. La jouvencelle proteste énergiquement de son innocence, mais la colère de l’émir augmente à chaque instant ; il est à craindre que, arrivé au paroxysme de la fureur, il ne commette quelque acte regrettable. La jeune fille le quitte et va trouver ses frères. Elle leur déclare qu'ils ont tort, car l’émir est innocent. Si l’émir veut retourner en Syrie, c’est qu'il redoute la malédiction de sa mère. Il ne restera dans son pays que fort peu de temps, puis il reviendra en Romanie.

Les Ducas, profondément touchés des larmes de leur sœur, la consolent et lui promettent d'autoriser le départ de leur beau-frère. Ils vont trouver celui-ci et lui demandent pardon de ce qui ἃ eu lieu. L’émir leur jure de ne jamais abandonner son épouse chérie et son enfant bienaimé. Dix jours après, 1l quitte sa jeune femme et part, en lui promettant fidélité et prompt retour.

Dans sa route, il rencontre un lion. A la vue de cette bête féroce, ses pallikares, effrayés, cherchent un refuge dans les bois voisins ; mais, lui, il assomme l'animal d’un coup de massue. Il enjoint ensuite à ses gens d’arracher les dents du lion, ainsi que les ongles de sa patte droite,

NX VI INTRODUCTION.

afin de les donner comme jouets à son fils Basile, lors de son retour en Cappadoce.

Enfin, au bout de quelques jours de marche, on arrive à Édesse (Roha). L'émir dresse sa tente en dehors des murs de cette ville, et envoie deux hommes de son escorte annoncer son retour à sa mère, Celle-ci ne peut contenir sa joie. Elle se rend, avec ses parents et une foule de peuple, au-devant de son fils. Elle l’embrasse, elle 16 félicite, elle le complimente sur son retour. Un festin magnifique l'attend, et le son des instruments annonce à tous le plaisir que l’on éprouve de le voir revenu.

La mère de l’émir lui demande les motifs de sa longue absence ; elle s’informe de la jeune fille qui a captivé son cœur, et pour laquelle 1] ἃ abandonné sa foi, son pays, sa mère, ses femmes et ses enfants. L’émir raconte à tous les convives que ses beaux-frères ont découvert, 1] ne sait comment, l’intention qu'il avait de fuir ; 1] décrit la scène de violence qui a eu lieu à cette occasion, etc.

Ensuite, s'adressant tout particulièrement à sa mère, il lui expose les principes de la religion chrétienne qu'il proclame supérieure à celle de Mahomet. Il lui récite le Credo, et l'engage fortement à embrasser cette religion et à le suivre en Romanie, pour y voir son épouse. Si elle persiste à rester en pays musulman, il la prie de lui donner sa bénédiction, ear il est décidé à partir.

Par amour pour lui, sa mère confesse la foi chrétienne et se déclare prête à l'accompagner où 1] voudra. L’émir continuant à catéchiser sa mère, les personnes présentes s'écrient que, elles aussi, il leur plaît de se faire chrétiennes et qu'elles veulent recevoir le baptème. L’émir rend grâces à Dieu de ces conversions mespérées.

INTRODUCTION, XXVH

Avec sa mère, sa famille, et une escorte de pallikares, 1] se met en route et se rend à Bagdad, où il rassemble tous ses prisonniers. De cette ville, il envoie à son épouse deux cents chameaux et cent mulets chargés de nombreux et riches présents.

Arrivé aux frontières de la Cappadoce, et voulant être le premier à annoncer à sa femme la nouvelle de son retour, l'émir se coiffe d’un turban enrichi de diamants, 56 revêt d’une tunique brodée de perles fines, monte sur un magnifique cheval, et, accompagné seulement de trois pallikares, il vole vers sa bien-aimée. Arrivé près de sa demeure, il s'écrie plein de joie : « Sors, ma jolie blonde, pour voir ton cher époux et le consoler de sa longue absence ! »

Les servantes annoncent à leur maîtresse le retour de l’émir; elle se montre incrédule et les envoie s'assurer de la vérité. Mais l’émir arrive, entre chez la jeune fille qui se jette à son cou et l’embrasse tendrement, en versant des larmes de joie. L'émir la serre doucement dans ses bras, et ils restent longtemps confondus et comme anéantis dans de voluptueuses étreintes. La mère de la jouvencelle les voyant en cet état, et craignant qu'il ne leur arrivät quelque chose de fâcheux, les asperge d'eau et les rappelle au sentiment de l'existence. Les servantes leur jettent de l’eau de roses et félicitent leur maîtresse de son bonheur. Quant à la jouvencelle, elle remercie Dieu du retour de son bien-aimé.

Cependant les Ducas, instruits du retour de leur beaufrère, entrèrent dans sa chambre pour le saluer, mais, le voyant prodiguer à leur sœur les plus tendres caresses et les plus doux baisers, ils eurent honte et se retirèrent.

Page 1