‹ Les exploits de Digénis AkritasChapitre 8 sur 78 · INTRODUCTION. XXXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXXVII

seulement de cent soldats, il va à l'endroit indiqué. Il salue avec affection le jeune héros, et il admire sa haute stature et son air martial. Il l’'engage à demander tel présent qu'il lui plaira. Digénis répond que l'affection de l’empereur est tout ce qu'il ambitionne, et 11 donne au monarque d’utiles conseils pour le gouvernement de l'État. Romain, satisfait des réponses de Digénis, lui accorde la permission de parcourir en tous sens la Romanie, c’est-à-dire les provinces erecques de l’Asie-Mineure; en d’autres termes, il le nomma, comme on disait alors à Byzance, Domesticus Scholarum (1).

Sirième livre. — Dans ce livre, comme dans le suivant, c’est Digénis lui-même qui raconte ses aventures à ses amis intimes.

Lorsque le grand émir Haplorrabdis, dit-il, guerroyait contre l'empire et ravageait les provinces helléniques, 1] eut pour adversaire le fils d'Antiochus, général byzantin qui fut massacré par les Perses. L’émir le vainquit et le fit prisonnier. Pendant trois ans il le retint en captivité; mais sa fille en étant devenue amoureuse, elle le délivra de ses fers en l'absence de son père, et, non contente de lui avoir donné la liberté, elle le créa prince et lui fit jurer qu'il la prendrait pour femme. Cependant le fils d'Antiochus, redoutant le retour imprévu de l’émir, résolut de fuir secrètement avec son amante. Des chevaux furent préparés, et l’on se mit en route par une nuit obscure. Après un assez long trajet, accompli sans rencontre fâcheuse, ils firent halte auprès d’une source. Mais, au bout de quelques jours

(1) Δομέστιχος τῶν σχολῶν, domesticus Scholarum, seu militiæ Palatinæ præfectus, cujus dignitas dicitur ñ τῶν σχολῶν ἀρχή (Du Cane, Gloss. med. et inf. græcitatis, colonne 320).

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consacrés au repos οἱ à l'amour, le fils d'Antiochus, parjure à ses serments, s'enfuit furtivement, abandonnant la jeune fille dans le désert.

Ceci se passait, continue Basile, à l’époque où je me séparai de mes parents pour aller aux frontières, qui étaient alors infestées par un brigand fameux, nommé Mousour. Celui-ci, ayant vu passer le fils d’Antiochus, se mit à le poursuivre pour le frapper de son épée. Mais, m'étant trouvé là par hasard, je fondis sur Mousour et le tuai. Je remis ensuite le jeune homme à la garde de mes compaenons. Ensuite je continuait ma route; mais la soif me prit et je me dirigeai vers une oasis où j'espérais trouver une source. En approchant de cet endroit, j’entendis des sémissements, et j’aperçus, assise sous un palmier, la fille de l’'émir. Cette jeune fille vint au-devant de moi, et je lui demandai pourquoi et comment elle se trouvait seule dans cette solitude. Elle me raconta en détail toutes ses aventures ; elle me dit que son père s'appelait Haplorrabdis, sa mère Mélanthia, et qu’elle était originaire de Merféké (Martyropolis). Elle ajouta que, désespérée, dénuée de tout, n’osant plus retourner chez ses parents, elle avait résolu de se donner la mort. Je la consolai de mon mieux et je lui dis qui j'étais ; je lui promis même de la conduire auprès de son séducteur et d'obliger celui-ei à l’épouser, si elle consentait à abjurer l’islamisme et à se faire baptiser. Elle me dit qu'elle avait déjà embrassé la religion chrétienne par amour pour le fils d'Antiochus.

Alors, je la pris en croupe et nous nous dirigeâmes vers Chalcogourna. Pendant le trajet, le démon alluma dans mon cœur de criminels désirs. Aveuglé par la passion et séduit par la merveilleuse beauté de la jeune fille, je la

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contraignis de se donner à moi, malgré ses supplications et sa vive résistance. Cette honteuse action m'inspira les plus cuisants remords.

Cependant, nous arrivämes à Chalcogourna. J'y retrouvai le fils d’Antiochus avec mes compagnons. Je lui reprochai sa conduite et je l’engageai à réparer sa faute en épousant celle qu'il avait trompée. Je les mis ensuite en liberté tous deux et leur donnai l'argent que la jeune fille avait enlevé de chez ses parents.

Septième livre. — Le poëte commence par célébrer les charmes du mois de mai.

Digénis, désirant jouir des beautés de la nature, va dresser sa tente dans une prairie émaillée de fleurs. Énumération des agréments de toute espèce que présente ce lieu de délices.

Un jour, Basile faisait la sieste; Eudocie se rend à une source voisine pour y étancher sa soif ; séduite par la fraicheur et la limpidité de l’eau, elle s’y baigne les pieds, lorsqu'un dragon, métamorphosé en beau jeune homme, se présente à elle et essaie de lui faire violence.

Eudocie, effrayée, pousse un cri aigu. Basile se réveille, 1l saisit son épée et vole au secours de sa bien-aimée. Le dragon reprend alors sa forme naturelle et dresse ses trois têtes. Le bruit qu'il fait en se remuant semble ébranler la terre. Il se dispose à fondre sur Basile, mais celui-ci le prévient, et, d’un coup d'épée, l’étend mort à ses pieds, puis 1l commande à ses gens de jeter au loin le cadavre.

La jouvencelle était à peine revenue de sa terreur qu'un lion sort du marécage et se précipite sur elle; mais Digénis le tue d’un coup de massue.

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Ensuite 11 rentre avec Eudocie dans l’intérieur de sa tente. A la prière de sa femme, 1l prend sa lyre et en tire de suaves accords, tandis qu'elle l'accompagne en chantant mélodieusement.

Attirés par ce doux concert, trois cents apélates s’avancent, et, frappés de la beauté de la jeune femme, concçoivent le dessein de l'enlever. Ils déclarent à Digénis, qu'ils ne connaissaient pas, que, s’il tient à conserver sa vie, 1] doit s'éloigner et leur abandonner la jouvencelle. La jeune fille, épouvantée, se couvre le visage de son voile. Elle tremble à la pensée qu’elle pourrait être séparée de son bien-aimé. Akritas la console. Il prend sa massue et son bouclier, et, comme un aigle, 1] fond sur les apélates ; les uns sont tués, d'autres blessés, et ceux qui restent s’enfuient avec précipitation. En ayant pris un vivant, Digénis apprit de lui quels étaient ces insolents. Après cette action d'éclat, il retourna promptement auprès d'Eudocie. Celle-ci lava les mains sanglantes de son époux avec de l’eau parfumée et les lui couvrit de baisers passionnés.

Digénis en vient une seconde fois aux mains avec les apélates. (Lacune.)

Il y avait alors en Mésopotamie un chef d’apélates, nommé Ankylas, que sa force corporelle et ses actions d'éclat avaient rendu fameux. Un jour, ayant rencontré Basile Digénis, 1l fondit sur lui, lui enleva sa massue, et traça dessus, avee du sang, une inscription railleuse. Akritas reprit sa massue et s’en retourna, outré de colère. Pendant toute une année, 1] médita sa vengeance. Enfin, il monte à cheval, prend son bouclier, sa massue et sa lyre, et se rend non loin de l'endroit où habitait Ankylas. Là, 1] commence une chanson moqueuse. Aussitôt Ankylas ap-

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paraît, mais Digénis lui assène un coup de massue οἱ l’étend raide mort. (/ci, dl y a encore une lacune.)

Combat d’Akritas avec trois célèbres chefs d’apélates, Philopappos, Cinnamos et Joannikios. D'abord notre héros se mesure avec le vieux Philopappos. Celui-ci descend de son cheval, et, l'épée à la main, s’avance contre Digénis. ΠῚ lui porte un coup, qui est paré par le bouclier. Akritas en évite encore un second, et frappe Philopappos d’un coup de massue à la tête. Le vieil apélate tombe à terre. Joannikios et Cinnamos, voyant la défaite de leur compagnon, se précipitent tous deux ensemble sur Akritas, qui les attend de pied ferme et les repousse avantageusement. Confus de leur échec, ils tentent une nouvelle attaque ; mais Joannikios a le bras fracassé et Cinnamos est terrassé avec sa monture.

Cependant Philopappos, témoin de l'infériorité de ses deux amis, prie Akritas de cesser le combat, et lui demande s’il veut prendre le commandement de tous les apélates. Akritas leur fait grâce de la vie, mais refuse la proposition du vieillard. (Nouvelle lacune.)

Mais Philopappos n'avait qu’une pensée, celle de prendre une éclatante revanche. Il tente, à l’aide de fanaux, de réunir tous les apélates dispersés dans les montagnes et les défilés. [ls exhortent leur chef à aller trouver une femme nommée Maximo, qui était réputée pour sa valeur guerrière, et à lui demander aide et assistance. La renommée la faisait descendre des antiques Amazones ; elle s’était rendue célèbre par son humeur belliqueuse et par ses actions d'éclat. Philopappos se rend auprès d’elle et lui expose le but de sa visite.

ΠῚ lui dit qu'il s’agit d'enlever une jeune fille dont Joan-

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nikios désire faire sa femme. Elle est aux mains d’un guerrier vaillant qui se divertit avec elle en un lieu nommé: Trôsis. Il faut la lui ravir à tout prix.

Maximo appelle aussitôt son premier pallikare, Mélémendzis. Elle lui ordonne de rassembler tous ses hommes et de choisir les cent plus braves, pour aller prêter mainforte à Philopappos. Bientôt on fut prèt à partir. La petite troupe, guidée par Philopappos, se met en route et ne tarde pas à arriver près de l'endroit où se trouvait Akritas, On se sépare en deux bandes, et on prend des mesures pour tomber à l’improviste sur Digénis. Mais le jeune héros avait prévu l’attaque etse tenait sur ses gardes. Il s’était posté en sentinelle sur un rocher d’où il suivait tous leurs mouvements.

Philopappos l’aperçut et le montra de la main à Mélémendzis. [Il décida que, au lieu d’attaquer Basile, 1] serait plus prudent d’essayer l'enlèvement d’Eudocie. Mais le courageux Mélémendzis déclare que e’est là un procédé indigne d’un brave et se refuse à agir de la sorte.

Maximo arrive à son tour; Philopappos lui montre Digénis, et elle demande s’il ne sait pas qu’on va l’attaquer, puisqu'il n’a pas avec lui ses compagnons d'armes. Apprenant que, confiant dans sa force, Akritas erre seul avec sa jeune épouse, Maximo s’emporte, elle accable de reproches le vieux Philopappos ; elle lui dit qu'il n’était pas besoin de venir avec une armée contre un seul homme, à qui elle se charge de trancher la tête.

Sans vouloir écouter une parole, l’'Amazone s’élance pour traverser l'Euphrate et aller attaquer Digénis qui se tenait sur l’autre rive. Mais Basile l’arrête, il lui crie de

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ne pas se donner la peine de passer l'eau, que c’est aux hommes à se déranger pour les femmes.

ΠῚ met son cheval à la nage et a bientôt atteint le bord, où l'attend Maximo. Celle-ci lui porte un coup de lance ; mais, comme l’armure d’Akritas était solide, la lance vola en éclats. L’héroïne essaie de tirer son épée, Digénis ne lui en laisse pas [6 temps; 1] lève la sienne et d’un coup abat la tête de la jument que montait Maximo.

L'intrépide guerrière tombe à terre et supplie Digénis de lui faire grâce de la vie. Le fils de l’émir, touché de compassion, épargne sa belle et courageuse adversaire. Puis, se tournant contre les apélates, il tue les uns, terrasse les autres, et met le reste en fuite.

Les cinq chefs des apélates, Philopappos, Joannikios, Léandre, Cinnamos et Mélémendzis, essaient de résister.

Espérant que Digénis, fatigué de combattre, ne pourrait

leur tenir tête, ils font un retour offensif. Bientôt ils reconnaissent leur erreur. D'un coup de massue, Basile précipite Léandre dans l'Euphrate; les quatre autres s’enfuient; mais tout-à-coup Mélémendzis fait volte-face, 1] s'élance sur Akritas, et reçoit, entre les deux épaules, un formidable coup de massue, qui le renverse de son cheval. Ne pouvant atteindre les autres, Digénis retourne auprès de Maximo, et l’engage à ne pas se montrer si fanfaronne à l'avenir. L’Amazone avoue n'avoir jamais rencontré un aussi vaillant homme, et le supplie de vouloir bien lui permettre de revenir le lendemain matin, au même endroit, se mesurer avec lui dans un combat singulier. Akritas accepte la proposition.

Après une nuit de repos, les deux adversaires se rencontrent de nouveau. Maximo monte un cheval blane

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comme la neige, elle porte une brillante cuirasse, au dessous de laquelle flotte une robe magnifique, enrichie de perles et de pierres précieuses. D'une main, elle tient une lance arabe; de l’autre, un bouclier d'argent, cerclé d’or, au milieu duquel scintille un lion en pierreries. Après quelques passes sans résultat, ils abandonnent la lance, et, mettant l'épée à la main, 115 fondent l’un sur l’autre. Maximo est blessée aux doigts, elle laisse échapper son épée, et se met à trembler. Digénis, voyant son effroi, et prenant en pitié une femme aussi belle, lui dit d’être sans crainte; mais, voulant toutefois donner une preuve de sa vigueur, fend en deux parts les reins du cheval de Maximo.

Après avoir imploré la clémence du vainqueur, Maximo lui déclare qu’elle ἃ fait vœu de garder sa virginité, jusqu'au jour où elle pourrait la donner à un homme plus vaillant qu'elle. Digénis l'ayant vaincue, elle lui appartient. Basile lui dit qu’elle n’a rien à redouter de sa part, mais que, possédant une femme légitime, il ne peut accomplir le désir qu’elle lui exprime.

Néanmoins Digénis finit par se rendre aux pressantes sollicitations de Maximo. Ensuite 115 se séparent. Elle paraît affligée de cette brusque séparation. Quant à Basile, 1] va retrouver sa bien-aimée.

Hutième livre. — Ce livre contient la description détaillée des immenses jardins et du magnifique palais que se fit faire Akritas sur les bords de l’Euphrate.

Le poëte nous apprend que, lorsque son héros se retira dans cette somptueuse demeure, il avait pacifié entièrement la Romanie. Tous les apélates le regardaient comme leur maître. Reconnu, ainsi que nous l'avons dit plus haut, gouverneur du {ème akritique situé sur les bords de l’Eu-

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phrate, et confirmé dans cette haute dignité par l’'empereur Romain [°*, 1] faisait partout respecter l'autorité impériale ; il payait les impôts au trésor byzantin avec la plus grande régularité. L'empereur Nicéphore Phocas le confirma dans sa charge et lui fit, en récompense de sa fidélité et de son dévouement à l'empire, les plus riches présents. Tant que vécut Digénis, la paix ne fut pas un instant troublée dans ces régions.

Le poëte décrit très-minutieusement le genre de vie que menait Akritas. L’émir son père étant venu à mourir, il lui fit de magnifiques funérailles. Il reprit ensuite ses paisibles opérations, partageant ses journées entre sa mère et sa jeune épouse.

Neuvième livre. — Ce livre est consacré au récit de la mort de la mère d’'Akritas. Le poëte raconte la douleur

que le héros ressentit de cette perte cruelle. Curieux my-

riologue qu’il prononce sur le cadavre de sa mère. Il l’ensevelit dans le tombeau de l’émir. Dès lors Digénis concentre tout son amour sur le seul être qui lui reste, sa chère Eudocie, qu'il ne cessa d'aimer jusqu'à sa mort.

Dixième livre. — Ce livre est malheureusement tronqué d'une façon déplorable.

Cependant l'argument placé en tête nous apprend ce qui y était contenu. La lacune est d'autant plus à regretter qu'il est probable que le poëte se nommait dans les derniers vers et y donnait peut-être sur sa personne de curieux renseignements.

Dans ce qui reste du livre, nous voyons Basile Digénis Akritas atteint d'une très-grave maladie. Les médecins désespèrent de le sauver, et lui déclarent même que sa dernière heure est arrivée. Akritas les fait mettre à la

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porte. Il mande auprès de son lit de mort sa bien-aimée Eudocie et s’entretient longuement avec elle.

L'argument nous fait savoir que la femme de Digénis ne lui survécut pas. Cette assertion du poëte est pleinement confirmée par une chanson populaire que nous donnerons plus loin, et où nous verrons de quelle mort mourut la ravissante créature.

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