PRÉFACE. VII
Je n'ai pas la prétention d'avoir satisfait à la double nécessité que je viens d'indiquer. J'ai marqué le but à atteindre, j'ai tenté de grouper les éléments de cette étude, j'ai réuni les documents fort peu nombreux, épars dans les recueils médico-légaux, j'ai utilisé les observations que j'ai recueillies dans les enquêtes qui m'ont été confiées, j'ai analysé et reproduit les rapports qui ont été gracieusement mis à ma disposition par MM. Ch. Girard, Ogier, Socquet, Bordas. Je les remercie très vivement du concours qu'ils m'ont prêté, ainsi que M. le docteur Reuss, qui cette fois encore a bien voulu rédiger mes leçons.
Je me suis efforcé de préciser dans chacun des chapitres les caractères des blessures propres aux diverses explosions, mais je n'ai pas osé faire un exposé dans lequel ils auraient été didactiquement résumés. Je craindrais^ n'ayant qu'un trop petit nombre de faits, de considérer comme probants des signes qui pourraient, suivant des circonstances variables, se trouver accidentellement réunis.
Si, comme je l'espère, ce travail provoque des critiques, si mes confrères publient les enquêtes auxquelles ils auront pris part, il sera possible de faire dans quelques années cette description didactique, que je considère aujourd'hui comme prématurée.
P. Brouaudel.
18 octobre 189G.
ET
Messieurs,
Depuis le commencement du siècle, l'industrie a successivement utilisé: comme source de force motrice, la compression des gaz ou des vapeurs ; comme source de lumière, les combinaisons chimiques des gaz, des liquides, des essences; comme moyen de briser les matériaux, la puissance expansive résultant de la décomposition brusque de corps capables de fournir en un instant une quantité considérable de gaz.
Celte substitution d'agents mécaniques ou chimiques à l'emploi de la force humaine directe ou accumulée par des systèmes de leviers, de contrepoids, etc.,acréépourla collectivité des dangers inconnus à nos prédécesseurs. Il n'est pas sans péril d'emmagasiner des vapeurs ou des gaz comprimés, d'utiliser des substances qui, répandues dans des espaces à peu près clos, constituent des mélanges détonants, de manier des produits dont la décomposition instantanée brise tout ce qui fait obstacle à l'expansion des gaz produits.
Pendant la première moitié du siècle, le médecin expert n'avait guère eu à intervenir que devant les tribunaux civils. Po Brouardel. — Les Explosifs. 1
Il s'agissait de délerminer la gravilé et les conséquences de blessures par imprudence ; le constructeur ne s'était pas conformé aux prescriptions réglementaires, un ouvrier maladroit avait mal conduit la machine qui lui était confiée, ou quelque imprudent avait négligé de prendre les précautions indispensables dans le maniement des substances explosives. Aussi les recueils médico-légaux sont-ils extrêmement pauvres sur l'étude de ces questions. L'intérêt de l'expertise était tout entier dans l'enquête des ingénieurs et le corps médical est trop peu familier avec les recherches techniques de cet ordre pour que le médecin expert, uniquement chargé de constater les conséquences des blessures, ait pensé à publier des enquêtes qui médico-légalement ne présentaient rien de spécial.
Depuis quarante ans et surtout pendant ces dernières années, les substances explosives ont été utilisées dans un but criminel. Le rôle du médecin légiste s'est modifié. Dès 1858, Tardieu a publié une étude fort intéressante sur l'attentat d'Orsini (1). Depuis lors, les faits analogues se sont multipliés et l'ignorance sur les différents modes de lésions produites par les explosifs, tolérable antérieurement, ne saurait se perpétuer sans grave inconvénient.
Il importe en effet à la justice de savoir, dès les premiers instants, quelle est la nature de l'explosion, s'il s'agit d'un accident ou d'un crime; or les caractères des blessures présentent dans un grand nombre de cas des différences qui permettront à l'expert d'éliminer de suite quelques-unes des hypothèses qui au premier abord semblaient légitimes. C'est un des côtés par lesquels l'étude de ces questions s'impose au médecin légiste. Sans empiéter sur le terrain réservé aux ingénieurs et aux chimistes, il peut recueillir des débris, qui
(1) Tardieu, Relation médico-légale sur Vatlental du Xk janvier 1858 {Ann. dlvjg., 1858, t. IX, p. 395).