EXPLOSION DUE A UNE POUDRE CÏÏLORATÉE
L'incendie ayant précédé l'explosion, il est évident que Texplosion a été la conséquence de l'incendie, et qu'il devait exister dans le logement de Bréchard des substances explosives, qui, par un mécanisme dont nous avons à chercher l'explication, ont détoné et amené les accidents signalés.
Quelle a été la cause première de l'incendie? Sur ce point nous ne pouvons faire que des hypothèses. Il est à remarquer que les parties atteintes par le feu sont celles qui avoisinaienl le fourneau (porte de la cuisine, voir scellés H et 12). Or, d'après les renseignements qui nous ont été communiqués, Bréchard aurait expliqué l'incendie en supposant que des charbons enflammés seraient tombés dans le seau à ordures ou à chiffons placé sous le fourneau, et auraient déterminé l'inflammation des matières contenues dans ce seau : de là, l'incendie se serait propagé à la porte et aux planches qui surmontaient le fourneau. Parmi les faits observés, aucun n'est en contradiction avec cette explication, qui est en effet vraisemblable.
Quelle est la matière qui a produit l'explosion?
Ou sait qu'il a été trouvé, dans la chambre et dans les décombres, des carrés de papier rose provenant d'amorces fulminantes, une boîte à peu près intacte de ces mêmes amorces, enfin un assez grand nombre de débris métalliques provenant de boîtes semblables à la précédente. Le sieur Bréchard reconnaît d'aiUeurs avoir eu en sa possession des boîtes d'amorces destinées au fonctionnement de « l'avertisseur Raphaël ». Ce sont évidemment les amorces qui ont causé l'explosion.
Nous avons cherché à savoir quelle pouvait être la quantité d'amorces que possédait le sieur Bréchard. Les débris de boîtes retrouvés dans la chambre ou dans les décombres pesaient en tout 292 grammes. D'autre part, une boîte intacte, vide, pèse 7S'',90. Les débris retrouvés correspondent donc à 37 boîtes environ ; mais c'est là évidemment un minimum, car on ne peut supposer que tous les débris ont été recueillis dans la masse des décombres. Cette constatation n'a d'ailleurs que peu d'importance, Bréchard ayant reconnu qu'il avait acheté, sept ou huit mois avant l'accident, 400 de ces boîtes, qu'il en avait vendu un certain nombre et qu'en fin décompte il lui en restait peut-être 250 ou 300. Or 200 ou 300 de ces boîtes renferment 20,000 ou 30,000 amorces, soit 500 à 800 grammes de la composition fulmmante
dont nous avons donné plus haut ranal3'se (scellé 4). C'est là une quantité suffisante pour expliquer les effets constatés. Voici d'ailleurs, relativement à la force de ces amorces et à leur mode de décomposition, les expériences que nous avons faites (1) au laboratoire des poudres et salpêtres:
1. Force des amorces. — Les amorces de l'avertisseur Raphaël sont de même type que les amorces Chastin, qui ont causé il y a quelques années l'explosion de la rue Béranger.
Nous avons mesuré comparativement avec la poudre noire, les pressions développées dans une éprouvette close en acier, par un poids d'amorces correspondant à diverses conditions de chargement. Les résultats obtenus sont consignés dans le tableau suivant :
Conditions Pressions d(5veloppées par
chargement. les amorces Raphaël la poudre noire
200 grammes au litre... 1045 kilogr. 700 kilogr.
Les nombres conduisent à attribuer aux amorces une force à peu près égale à une fois et demie celle de la poudre noire, el on peut évaluer à 400 atmosphères environ la pression développée dans une boîte par l'explosion du contenu.
2. Modes de décomposition. — Les amorces Raphaël, comme un grand nombre de matières explosives, sont susceptibles de deux modes de décomposition.
Dans la décomposition lente, provoquée en général par l'inflammation à l'air libre au contact d'un corps en ignition, la matière fuse avec une décrépitation faible.
Dans le mode de décomposition rapide, lorsque par exemple on provoque la déflagration par un choc ou par l'explosion d'une capsule au fulminate de mercure, la matière détone instantanément avec une violence extrême et la décomposition se communique aux matières voisines jusqu'à des distances de plusieurs centimètres, avec une vitesse de propagation telle qu'on ne perçoit qu'une explosion unique de tout l'ensemble.
(1) Nous avons pu nous procurer, pour ces expériences, des boîtes d'amorces de tout point identiques à celles que possédait Bréchard.
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Ces propriétés ont été mises en évidence par une série d'expériences dans lesquelles on a soumis les amorces, isolées ou dans leurs boîtes, soit au choc d'un mouton, soit à la percussion d'amorces au fulminate.
Une légère friction du pied suffit pour faire détoner avec violence les amorces prises isolément. Lorsqu'elles sont enfermées dans leurs boîtes mélalliques, la rigidité de l'enveloppe les protège d'une manière efficace et l'explosion exige alors, pour se produire, un choc assez énergique. Si le mouton tombe d'une hauteur insuffisante, la boîte s'aplatit et son contenu ne détone pas. On peut donc dire que le mode d'emballage des amorces Raphaël présente une sécurité assez grande, bien supérieure à celles qu'offraient les amorces de Chastin, réunies dans de simples boîtes en carton.
Il est donc improbable que la détonation de ces amorces ait été produite par une percussion violente; et c'est ce qui résulte aussi des constatations faites sur le lieu de l'accident et de la place qu'occupaient les amorces, sur un rayon assez élevé au-dessus du fourneau, à un endroit oîi elles ne pouvaient guère être exposées à des chocs accidentels.
Ceci posé, nous avons cherché à reconnaître si dans certaines conditions, l'inflammation simple ne pouvait pas amener la détonation.
Expériences d'inflammation. — Nous avons essayé successivement les divers modes d'infiammation résumés ci-dessous :
1° Chauffage lent, au bain de sable, de boîtes d'amorces. — On observe l'inflammation lente vers 180° ; de nombreuses amorces intactes sont projetées en tous sens;
2" Inflammation de boîtes en bois clouées sur toutes les faces et renfermant huit et dix-huit boîtes d'amorces placées côte à côte. — Ces boîtes fusent successivement sans explosion ni déformation;
3° Chauffage brusque, dans un brasier, de boîtes dont le couvercle est maintenu par des ligatures de fils métalliques. — Les parois des boîtes s'ouvrent avec une faible explosion, sans détonation;
4° Un tube de carton fort, renfermant quatre boîtes superposées, est placé sur un brasier; les boîtes décrépitent successivement S£|.np détonation ;
5° Dans une caisse en bois, on place dix-sept boîles d'amorces et au cenire une dix-huitième boîte dont les amorces sont remplacées par de la poudre de chasse (20 grammes). Cette boîte est munie d'une mèche d'inflammation. La poudre en déflagrant éventre deux boîles d'amorces, en éparpille le contenu sans les faire détoner et projette les autres boîtes intactes (On a fait cette expérience pour répondre à cette hypothèse, d'ailleurs gratuite, que le sieur Bréchard aurait pu posséder une certaine quantité de poudre de chasse) ;
6° Au milieu d'un paquet de huit boîtes d'amorces, on dispose une cartouche de revolver réglementaire. L'explosion de cette cartouche au contact d'un foyer ne fait pas détoner les boîtes. Cette expérience présentait un certain intérêt ; on sait qu'une cartouche de revolver a été trouvée dans le grenier de Bréchard, (scellé 16);
En résumé toutes les expériences d'inflammation ont donné un résultat négatif, et l'on est conduit à considérer comme anormal le fait de la détonation des amorces dans ces circonstances. En d'autres termes, nous n'avons pas réussi àprovoquer l'explosion des amorces en nous plaçant dans desconditions analogues à celles qui ont pu vraisemblablement se réaliser sur le lieu de l'accident.
Mais si la détonation de ces amorces dans de telles circonstances doit être considérée comme anormale, on ne peut dire qu'elle soit impossible. L'expérience acquise dans le maniement des explosifs montre qu'il y a lieu de compter avec ces faits anormaux et que, dans certains cas exceptionnels et mal définis, il y a explosion alors que l'inflammation simple de diverses substances ne devrait que fuser ou déflagrer sans détonation. Voici quelques exemples de faits de ce genre:
Le coton poudre et la dynamite qui, par inflammation, brûlent, en général, avec lenteur, sont susceptibles lorsqu'ils sont en masse suffisante, de prendre à la suite d'une combustion partielle le mode de décomposition détonant.
En 1873, au polygone de Vincennes, de la dynamite dont on opérait la destruction par combustion à l'air libre a donné lieu h une violente explosion.
Récemment, en Angleterre, des expériences destinées à mettre ne évidence l'innocuité du coton-poudre humide en cas d'incendie, se sont terminées par une violente explosion.