‹ Les extrêmes: légendeChapitre 18 sur 38 · L'AGENT VOTER · texte numérisé non relu

L'AGENT VOTER

faisait saillie sur le trottoir.' Je lui en ai demandé la suppression; j'ai fait signer une pétition par tous les habitants de la rue, rien n'y faisait. Soyez tranquille, disais-je an récalcitrant, la marche sera rasée. — Je vous en défie, répondait-il en se moquant. — J'ai si bien fait ; je suis tombé tant de fois sur cette malheureuse marche, j'ai déchiré tant d'habits, je me suis tellement couvert de boue, j'ai fait dresser tant de procèsverbaux qu'un beau jour un agent de police s'est présenté avec une escouade d'ouvriers et a fait enlever la marche; depuis ce temps, mon voisin ne peut plus me souffrir.

— Voilà ce que j'appelle un succès, dit le docteur.

— Que chacun en fasse autant, reprit l'inspecteur volontaire ; la ville sera mieux gardée et les abus disparaîtront. Mais je vous quitte, car il me reste de l'ouvrage. »

En partant, le petjt homme se heurta contre un marchand qui était assis devant sa porte et qui lisait tranquillement son journal.

* Si vous regardiez devant vous! dit le marchand de mauvaise humeur.

— Si vous n'étiez pas en travers de la chaussée! répondit le réformateur ; et il passa.

— Sa maladie ne me paraît pas dangereuse, dit Ponric, c'est tme idée fixe.

— Sans doute, dit Hermann, c'est une des variétés les pins innocentes des mécontents dont nous verrons d'antres exemples. H importe sans doute de réformer les abus, mais quand tout s'améliore et s*embelïit, c'est une faiblesse d'esprit de se préoccuper de si petites choses, de ne pas s'élever k de plus hantes aspirations.

— Je le trouve admirable, dit Pierre Roland qui avait pris des notes. On lui donne l'espace, faïr, ïa lumière, la santé, la vie; onr ouvre devant lui des perspectives infinies à la place des ruelles pernicieuses on niveHe les montagnes, et il vient se heurter à un grain de sable ! J

— Vous nous quittez déjàf dît Hermann.

— Oui, sans doute, répondit Te chroniqueur, mon affaire est faite. H ne m'en farat pas davantage pour éciire les six colonnes de mon prochain feuilleton.

L HOMME ATT GOtTORON,

— Si vous avez le temps de voir un autre mécontent, dit le docteur à Pomic, vous n'avez qu'à me suivre.

— Je ne suis pas venu pour autre chose, répondit Pomic, et je tiens à continuer une étude sr instructive, »

Le client que le docteur Hermann allait visiter éiait bien loin de se croire malade ; il prétendait au contraire guérir tout le monde,

Hermann présenta son ami comme un étran-

ger qui était venu à Paris pour suivre le progrès de la science ; il pria le philanthrope d'expliquer un système qui, selon lui, devait régénérer l'humanité.

« C'est bien simple, dit le mécontent; vous reconnaissez avec moi que la classe la plus intéressante est celle des travailleurs. Or quelle est la cause de la ruine d'un grand nombre d'ouvriers, de la misère de leur famille? ce n'est autre chose que le cabaret.

< Sans les marchands de vin, l'ouvrier serait presque riche. Combien en voyons-nous qui fêtent le dimanche et le lundi, et qui entrent le mardi à l'hôpital ! Ils ont beau obtenir une augmentation de salaire, ils n'en seront jamais plus riches; donc je supprime les cabarets. Voici ma pétition au Sénat.

— Et que vont dire les vignerons?

— Ils diront bien ce qu'ils voudront. La santé publique, l'aisance générale, la moralité des classes malheureuses, tout cela comptera bien pour quelque chose.

— Et la liberté? Celui qui travaille n'a-t-il pas le libre emploi du produit de sa peine? Con-

l'homme au goudron. 69

venez que les hommes ne peuvent être mis en tutelle comme de petits enfants. La Providence a doté la France de trois ou quatre sortes de

vins qui font l'admiration de tous les pays, qui donnent peut-être à l'esprit français sa grâce, sa vivacité, son caractère tout spécial; faut-il donc brûler nos vignes et semer du houblon?

— ■ Je ne dis pas cela. Je ne demande que la suppression des maisons publiques où tant de malheureux vont perdre la raison; les vins seront réservés pour la table, ou exportés à l'étranger.

— Et que ferez-vous boire k ce pauvre populaire, à ceux qui, sans pouvoir attendre le repas du soir ont besoin de se réconforter pour leurs rudes travaux?

— Ceci, dit le réformateur, en montrant avec orgueil quelques bouteilles d'eau de goudron qui étaient rangées sur sa table; vous connaissez, vous, docteur, la vertu du goudron ; je n'ai rien à vous apprendre.

— Il y a certaines afïections pour lesquelles ju le prescris, mais..,.

— Certaines affections ! ne connaissez -voua pas

le livre du R. I> Berkeley, évêque de Cloyne 1 ? vous y verrez que c'est un spécifique contre toutes les maladies, tontes les épidémies ; voulez-vous que je les éniimèreî Un de mes amis n'a pas soigné autrement sa femme pendant sa dernière maladie.

— Elle en est donc morte? demanda le docteur, avec intérêt, J'asrais bien quelques objections à présenter contre votre système ; votre gendre» ne sera peut-être pas du goût de tout le monde, nous y reviendrons. Je ton» souhaite bonne chance, soignez-vous, et ne vous retirez pas à Àrgenteuil; les vignerons voue feraient un mauvais parti. »

Bermann s'était hâté de dore «ne discussion bien inutile, et ayant pris congé, il continua librement l'entretien avec Pornic.

« Si c'était, lui dit-il, un spéculateur vulgaire comme ceux qui proclament des remèdes merveillera, je n'aurais pas k m'en occuper. Mais

1 . Recherches sur les vertus de Veau de goudron, etc., etc. La traduction de ce livre curieux, qui est devenu assez rare, a été imprimée à Amsterdam, chez Pierre Mortier, en 1748.

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celui-ci est un philanthrope sincère et désintéressé. C'est un sentiment louable qui entraîne ce pauvre homme à Terreur et c'est pour cela qu'il m'appartient ; c'est un spécimen caractérisé de ce que nous appelons les extrêmes. L'exagération est un signe de faiblesse, tout le monde sera d'accord avec notre malade sur les inconvénients et les dangers du oabaret; mais en ce temps de liberté, la seule chose qui était à faire, c'est ce qu'on fait aujourd'hui.

« Ces lectures, ces cours publics, ces classes d'adultes, ces bibliothèques populaires, ces sa* ciétés de secours, même ces journaux populaires, malgré ce qui leur manque, tout cela élève l'on* vrier, lui fiait prendre goftt aux plaisirs de l'esprit, lui donnela dignité de lui-même, le rattache à la famille*

c Emile Ghevé, ce héros qui a donné toutes ses forces et sa vie elle-même pour apprendre au peuple à lire la musique comme il lit dans un livre, Emile Chevé et ses collaborateurs 1 ont enlevé autant de pratiques aux cabarets que s'ils

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