LE PARFUM DE L'ENCENS
La jeune Bretonne était assise un matin sous son berceau favori au bord de la terrasse qui dominait la campagne. Elle était seule et libre. Elle avait devant elle le grand ciel et son regard s'y plongeait comme (a pensée. Le vent d'est soufflait avec force et rafraîchissait l'air pur du matin. Elle avait apporté son portefeuille, et elle avait commencé cette lettre qui laissait voir l'agitation de son esprit :
« Ma bonne mère,
« Je ne brûlerai plus mes lettres; je les réduirai en mille fragments, et le vent te les portera comme des flocons de neige. Je me suis trahie; je serai punie de mon imprudence; il me semble que tout le monde lit dans mon cœur.
< J'avais gardé ma dernière lettre, tu sais, celle qui te racontait l'histoire de la belle Thomassine; craignant de l'égarer, je me suis décidée, à regret, à la brûler comme les autres. Je me sois donc enfermée dans ma chambre: j'ai mis quelques grains d'encens de plus qu'à l'ordinaire; j'ai approché en tremblant le papier de la flamme, et alors il m'a semblé que je te
voyais, chère mère, m'apparaître dans le nuage de famée odorante.
c Mais, par malheur, j'ai ouvert ma porte trop vite ; le parfum de l'encens s'est répandu dans la maison. J'ai entendu les pas de deux personnes qui montaient, et une voix disait : on se croirait à la porte du paradis....
c Tu devines bien le nom de celui qui parlait. Grois-tu donc que le parfum de l'encens ne lui aura pas révélé mon secret aussi bien que s'il avait lu la lettre! Je te dis qu'il sait tout et que.... »
La jeune fille en était là de cette lettre inintelligible, quand elle abandonna un instant son papier pour rajuster son écharpe dérangée par le vent qui s'élevait. Mais à ce moment, — fatalité 1 l'ouragan éclata avec tant de violence qu'il emporta d'un souffle tous les papiers, tous les objets qui couvraient la table ; elle les vit tourbillonner dans l'espace comme une volée de ramiers qui cherchent leur voie et puis ses yeux se troublèrent et elle ne vit plus rien, car il y avait bien de quoi perdre la tète.
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Elle resta les bras étendus, comme si elle pouvait rappeler et ressaisir les feuilles fugitives. Elle essaya de sortir pour aller les chercher dans les jardins voisins, entreprise impraticable, car ils étaient bien au delà ; et elle retomba presque inanimée sur son banc.
N'est-ee pas Joseph de Maietre qui disait : « Un* sebfcise va bien loin quand eSe prend des ailes de papier ? » Il en est de même d'une imprudence — les pattes de mouche de Mlle Héva avaient pris des ailes de papier.
Il y a pourtant un proverbe qui dit : verba volant; scripta manent.... Chacun sait que cela veut dire : les paroles s'envolent; les écrits restent ; et voilà précisément que les écrits s'étaient envolés 1 mais peut-être un
jour le proverbe devait reprendre tous ses droits.
Il faut bien qu'un papier tombe quelque part. Les feuilles fugitives étaient éparses dans les jardins d'alentour; il y en avait jusque dans le potager de Roland ; car le vent d'est avait dirigé de ce côté la flottille ailée.
Le jardinier voyait souvent son maître écrire en plein vent. Ils travaillaient ensemble ; aussi une certaine familiarité lui était permise. Il lui était recommandé de ne détruire aucune écriture ; il rapporta donc avec une certaine ostentation tout ce qu'il avait trouvé dans ses salades.
« Voilà, dit-il, comme monsieur prend soin de ses affaires. Et puis on dira encore que c'est moi, comme l'autre fois. Si je n'étais pas là pour tout ramasser, tout l'esprit de monsieur s'envolerait par-dessus le mur.
— C'est bon, maître Thomas, dit Roland en prenant les papiers ; vous voilà content de nie trouver en faute. A charge de revanche, quand vous ne ramasserez pas vos feuilles mortes. »
En mettant de l'ordre dans ces papiers épars, il se disait encore : s'il osait, le mauvais plai-