LE DÉPART
d'installation dans sa nouvelle résidence de Passy, après un court séjour en Bretagne.
Hermann, ayant l'assurance de son prochain retour , ne s'opposa pas autrement à son départ; et le jeune Breton se hâta de mettre en règle quelques affaires avant de quitter Paris
l'éMIGME.
Pornic avait formé peu de relations pendant son court séjour à Passy. Il avait été tout occupé de ses excursions à la recherche de la folie ; et dans ses moments de loisir il était retenu par la présence d'Héva, et par le charme qu'elle répandait dans la maison de son ami.
Pierre Roland avait été pour lui le plus aimable compagnon ; il ne voulut pas partir sans lui faire ses adieux. Il le trouva dans son cabinet de travail, entouré de livres nouveaux qu'il- par-
courait; il préparait ce qu'on appelle de ia copie, cette pâture qu'il faut livrer sans cesse aux appétits dévorants de la presse.
Pornic voulait se retirer par discrétion, mais Roland le retint avec toute l'affabilité d'un homme qui sait vivre et avec la familiarité d'un ami; le jeune homme raconta avec franchise les déceptions que le docteur lui avait ménagées pour le punir de sa présomption.
« Mon cher, lui dit Roland, je ne me rendais pas bien compte des intentions de notre ami Hermann, mais je le connais; il n'agit pas sans un but prémédité. Je devinais presque où il voulait en venir; aussi, loin de le trahir, je vous ai apporté mon contingent. Vous vous souvenez encore du brillant cortège que vous avez va défiler autour de nous; vous auriez pris volontiers tous ces gens pour des fous et je vous laissais dire.
— N'étais-je pas excusable? un nouveau venu pouvait s'y tromper; aujourd'hui je suda vaincu ; je pars. Je vais cacher ma défiait* i*m la solitude, en présenoe de la vraie nature, sous le regard de Dieu qui me pardonnera ma curiosité.
— Mais mon ami, dit Roland, faut-il que les fautes, les erreur*, les ridicules de quelques-uns yous éloignent de nous, et vous empêchent de jouir des belles choses? Il faut oser regarder en face tous ces travers, ne serait-ce que pour en rire; c'est encore un plaisir.
< lies exagérations du luxe vous paraissent toucher k la démence? mais il en a été ainsi dans tous les temps; le monde n'a pas changé; il n'est ni pire ni meilleur.
« Tenez, l'autre jour, ici même, je conseillais k cette bonne Mme de Saint- Se ver (qui depuis — mais alors) je lui proposais de remettre en lumière les lois somptuairea de Philippe le Bel ; j'ai manqué d'à propos; j'aurais pu invoquer une bien autre autorité; cela remonte aux prophéties; mais je vous tiens; vous m'entendrez. »
Pierre Roland, comme tout écrivain improvisateur, avait sous la main une bibliothèque qui lui tenait lieu de science. Il prit la Bible et chercha le passage.
« Écoutez, dit-il, les prophéties d'Isaïe; m'y voici : cela commence au verset 18.
« En ce temps-là, le Seigneur ôtera l'ornement des sonnettes et les agrafes et les boucles.
« Les petites bottes et les chaînettes et les papillotes.
« Les atours et les jarretières et les rubans et les bagnes à senteur et les oreillettes.
« Les anneaux et les bagues qui leur pendent sur le nez.
« Les mantelets et les capes et les voiles et les poinçons.
« Et les miroirs et les crêpes et les tiares et les couvre- chefs. »
« Vous en avez assez? rassurez-vous; je m'arrête, vous voyez mon ami que, sauf les anneaux dans le nez qui ne se portent plus, Isaïe aurait eu fort à faire dans les salons de Mme Nathan.
— Je conviens, dit Pornic, que mes protestations n'auraient pas plus de succès que celles du prophète.
— Gela est évident, mon cher, le monde a toujours été captivé par les extrêmes; la fatigue de la vulgarité nous fait rechercher le paroxysme. C'est une provocation pour toutes les folies.
J'ouvrais précisément quand vous êtes entré un livre qui après cent ans est aussi nouveau que s'il était écrit hier, écoutez seulement quelques lignes :
« Par quelle bizarrerie la même chose, à un certain degré rend-elle ridicule, et portée à l'extrême donne-t-elle une sorte d'éclat? Gela ne peut venir que du dégoût que cause l'uniformité de caractère qu'on trouve dans la société. On est si ennuyé de rencontrer les mêmes idées, les mêmes opinions, les mêmes manières, et d'entendre les mêmes propos, qu'on sait un gré infini à celui qui suspend cet effet léthargique. »
— C'est encore vrai, dit Pornic, c'est peut-être l'encouragement, des extrêmes et des novateurs et la cause de leur succès.
— Écoutez encore ceci, dit Roland continuant sa lecture : « Au lieu de se borner à n'être rien, ce qui leur convenait si bien, ils veulent à toute force être quelque chose, et ils sont insupportables; ayant remarqué ou plutôt entendu dire que des génies reconnus ne sont pas toujours exempts d'un grain de folie, ils tâchent
d'imaginer des folies et ils ne font que des sottises 1 ..*
— Je vois, cher Roland, que vous avez dans votre bibliothèque des arguments irrésistibles pour établir que le monde a toujours été peuplé d'insensés.
— HéJas, tout va de travers, et il faut qu'il en soit ainsi. Consultez un astronome ; il vous dira bien que la planète que nous habitons est ellemême tout de travers sur son axe. S'il en était autrement, la chaleur, la lumière et la fécondité seraient encore plus inégalement réparties.
— Tout est donc pour le mieux. J'aime à voir an homme satisfait.
— Eh, mon cher Pornic, il serait trop commode de s'éloigner du monde parce que tout n'y va pas à votre gré. Il faut aimer le bien et vivre avec le mai; Tout homme de courage et de bonne volonté n'est sur la terre que pour combattre le mal par le bien. Je conclus, mon cher ami, en disant que vous resterez aevec nous.
— Vous avez raison, dit Pornic; je ne saurais