Du clos, Considértitivns sur les mœurs
vous quitter pour toujours. Je reviendrai expier mes erreurs et prendre de vous des leçons d'indulgence et de sagesse. Je suis d'ailleurs retenu ici par beaucoup de Gens. Je veux partager ma vie entre le monde parisien et mes occupations champêtres, je passerai l'hiver avec tous.
— Hélas, dit Roland, avant que les feuilles soient tombées, ce chalet aura peut-être un autre maître ; je ne cueillerai pas les fruits de mon jardin. « Nos patriam fagmus, » Ce qui veut dire que je serai probablement expulsé avant peu de ma chère résidence d'été par le nouvel acquéreur, car avec toute l'imprévoyance d'un homme de lettres, je n'ai pas la moindre garantie pour l'avenir, et....
— Mon cher, interrompit Pornic, s'il peut voue être agréable de conserver la jouissance de votre chalet, je suis assez heureux pour pouvoir vous la garantir. Pendant que vous étiez complice d'Hermann pour me couvrir de confusion,
« Des dieux que nous servons connais la différence. »
je ne songeais qu'à me rapprocher de vous. Je vous tiens maintenant. Apprenez que l'acquéreur
dont vous aviez si grand'peur n'est autre que votre ami Pornic. Je serai votre voisin. Je me fais un plaisir de vefnir souvent vous déranger; cependant, si j'avais un peu de conscience, je devrais être plus discret.
— Aucune nouvelle ne pouvait m'être plus agréable, lui répondit Roland en lui tendant la main. Vous nous restez et je suis chez vous ; c'est une double surprise. « L'amitié d'un — proprié* taire — est un bienfait des dieux. »
— Mais enfin, dit Pornic, vous recevez les indifférents, vous retenez vos amis, vous allez dans le monde ; comment faites- vous pour noircir tant de papier !
— Je vous ai dit mon secret; il ne s'agit que de connaître les sources; voici mes complices, ajouta Roland en montrant sa bibliothèque; en consultant celui-ci ou celui-là, je parle de tout.
— Vous êtes bien modeste; et les jolies histoires que vous inventez?
— Tout le monde me vient en aide ; quelquefois même on.me donne la réplique. L'autre jour j'avais imaginé une querelle de ménage entre M. et Mme B.... avec intervention d'un M. X...
c'était de pure invention. J'ai été bien surpris de voir entrer chez moi un gros monsieur de fort mauvaise humeur qui me reprochait d'avoir divulgué les malheurs de son ménage. — J'ai protesté de mon innocence ; mais il tenait à se reconnaître.
— Vous étiez trop poli pour lui faire Gette concession.
— Aussi avons-nous eu de la peine à nous entendre, mais cela m'a procuré de la copie. Et puis j'ai bien d'autres ressources, j'ai là un carton de matériaux, de communications, de lettres signées ou anonymes, je n'ai qu'à y puiser.
Quelquefois un incident, un simple fragment, un rien me suffisent pour reconstituer une histoire.
— Vous êtes compositeur, dit Pornic; il ne vous faut qu'un motif pour improviser des variations. J'ai bien peur que vous ne vous amusiez un jour à raconter au public les mystifications que vous avez fait subir à l'enfant de l'Armorique.
— Vous m'y faites songer, reprit Roland en riant, mais tenez : ma pénétration se trouve
quelquefois eu défaut. Le hasard, le grand veut qui lui aussi veut être mon complice, a apporté jusque sur la table de mon jardin le fragment d'une lettre pleine de sentiment et de mystère. Jusqu'à présent, je n'ai pu deviner cette énigme; il faut que je vous fasse voir cette curiosité.
— Non, dit Pornic, je reconnais mon incompétence.»
Le chroniqueur insistait et cherchait toujours la feuille fugitive dans le dossier des matières premières.
« Attendez, dit-il, c'est vraiment une pièce curieuse, il s'agit de lettres brûlées, et d'encens, et des clefs du paradis, et de je ne sus quoi encore.
— Gomment? dit Pornic en se levant pour aider son ami dans ses recherches, de Y encens, dites-vous, de la porte du paradis? et qui a écrit cette lettre?
— Je n'en sais trop rien, il semble que ce soit une fille qui écrit à sa mère.
— Ce n'est pas ce que je supposais, dit Pornic avec regret; je songeais à une orpheline...*
— Mais que dites-vous d'une fille qui brûle
l'énigme. 171
ses lettres ayant de les envoyer? c'est à n'y rien comprendre. Ah ! voici précisément cette étrange épître, lisez cela; lisez sans crainte, il n'y a pas d'indiscrétion. »
Pornic s'était emparé du papier et il le parcourait avec avidité. Puis il se retira dans un coin de la chambre et s'installa dans un fauteuil pour le lire encore.
« Eh bien? demanda Roland, après un silence, ceci parait vous captiver; que pensez-vous , de cette page de roman? »
Mais Pornic absorbé dans sa lecture n'avait rien à répondre.
« Mon ami, dit-il enfin, voulez-vous me confier cette lettre? je vous donnerai peut-être un jour l'explication de l'énigme.
— Si vous faites cela vous serez très-fort, et je vous réclame comme collaborateur. Quant à la lettre, je n'y tiens pas; le vent l'avait apportée et l'amitié l'emporte; mais ne la perdez pas; on peut en faire quelque chose.
— Je le crois, dit Pornic en enfermant le papier dans son portefeuille ; et priant son ami de l'excuser, il partit en toute hâte.
L'nfTEWDIO.
Pornic, assez embarrassé de sa découverte et ne sachant encore ce qu'il devait faire, remontait lentement les hauteurs de Passy en méditant sur cet étrange incident qu'il considérait comme un avertissement de la Providence. Quelquefois le bonheur passe ainsi près de nous;- il ne faut qu'un souffle du vent pour le faire dévier.
Quand bien même Pornic eût eu quelque oc* casion de voir l'écriture de Mlle Héva, ce qui
est douteux, il lui eût été difficile de la reconnaître, car toutes ces pattes de mouche de demoiselles semblent aujourd'hui tracées par la même main légère avec une régularité tout anglaise, sans aucun caractère distinctif ; mais il avait d'autres indices pour constater l'origine de cette feuille précieuse. H n'avait pas oublié le parfum de V encens qui s'était répandu un certain jour dans la maison du docteur.
Quant à la belle Thomassine, il eut d'abord quelque peine à se rappeler ce que pouvait être cette héroïne dont il était question dans la lettre anonyme. Ge nom ne ki était pas étranger; en cherchant bien, il se souvint enfin qu'il avait trouvé ub jour sur la table de son ami un livre de chroniques, et que* l'ayant ouvert à la page marquée d'un signet, il avait parcouru ce touchant épisode du règne de Louis XII, sans prévoir que cette histoire- sentimentale serait bientôt la sienne.
Il devina alors que la jeune fille, dans sa douleur et sa faiblesse, le considérait comme un envoyé de sa mère, et qu'entraînée pa» son? imagination, elle lui avait veoé une affection tout
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idéale et mystérieuse. Il comprit, que pour sou» lager son cœur die écrivait à sa mère ses plus seorètea pensées, qu'elle avait d'abord livré aux flammes ses confidences; mais qu'après l'épisode de Vmcms qui avait failli la trahir, elle avait renoncé à* brûler ses lettres et voulait les déchirer et les jeter au vent; ce qui ne lui avait qu'à moitié réussi.
Gomment cette dernière lettre était-elle restée inachevée; comment était-elle parvenue entre les mains de Roland? c'est bien ce qui devait échapper à, sa pénétration. Les habitudes railleuses de Roland lui faisaient encore redouter quelque malice*
L'intérêt et l'attachement qu'il ressentait pour la jeune orpheline prirent alors un autre caractère; ou plutôt, cette découverte lui révélait ce qu'il ne s'était pas avoué à lui-même. Il voulait être sqq ami, son frère, son protecteur, son intendio enfin; et pour tout dire,, il voulait «voir ^ peu* toujours ce jeune cœur qui se donnait à lui avec tant de confiance. Il entra donc résolument chez Hermann.
« Mon cher ami, s'écria-t-il en l'embrassant,
je suis à vous, je suis de la famille; vous m'aviez dit d'ajourner mes projets; mais je suis Breton, je veux ce que je veux. Dites-moi où est Héva.
— Que vous arrive-t-il donc? demanda Hermann fort surpris de cette vivacité. Quoi! ce n'est plus même Mlle Héva ?
— Non, c'est Héva, ma chère Héva, qui sera bientôt ma femme.
— Cher Pornic , vous voilà encore avec vos illusions! cette union ferait ma joie, mais l'enfant est aussi volontaire que vous. Vous le savez, je n'ai jamais pu la décider à paraître dans le monde. Elle veut se retirer dans un couvent de sœurs hospitalières ; elle est restée comme une étrangère parmi nous, et n'a pas même voulu abandonner sa coiffure bretonne qui convient du reste à sa simplicité.
— C'est ainsi que je l'aime, mon ami; mais ses projets changeront peut-être, je vous assure qu'elle est à moi. Dites-moi seulement dans quel pays nous devons aller la chercher. Est-elle retournée à Quimperlé? vous n'avez plus à me faire de mystère.
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— Calmez-vous 1 elle n'est . pas encore si loin.
— Dites-moi donc où elle est.
— Me laisserez-vous parler? voici ce qui s'est passé : un matin, je crois vous l'avoir dit, je l'ai trouvée toute pâle et presque évanouie dans le bosquet du jardin où elle aimait à travailler.
— Et à quelle cause avez-vous attribué cet accident ?
— Je ne sais; en revenant à elle, elle paraissait très-préoccupée. Je ne la quittai que lorsqu'elle se trouva mieux, et elle se retira dans'sa chambre.
— Permettez, mon ami, je vais vous paraître bien singulier; puis -je vous demander quel temps il faisait ce jour-là?
— Quel temps il faisait, Pornic, perdez-vous aussi la raison? quel rapport.... Si cela peut vous satisfaire, je me souviens maintenant qu'il faisait un grand vent, une véritable tempête; j'ai été surpris de trouver Héva à cette place, et je l'ai aidée à rentrer bien vite.
— C'est ce que je voulais savoir ; et dites-moi encore : peut-être elle écrivait?
— .Ah! c'est trop demander 1... attendez, cependant; il y avait un portefeuille sur la table de jardin et des papiers dispersés.
— Je comprends tout; dites, où est-elle?
-r- Et moi, je ne comprends rien; mais vous
me laisserez bien achever. En rentrant je l'ai trouvée fort mal et très-agitée. C'est alors qu'elle m'a déclaré en pleurant qu'elle ne pourrait rester avec nous, et en attendant son prochain départ pour la Bretagne, elle a voulu être conduite dans ma maison de santé. Cela, était conforme à mes projets ; je me suis empressé de k satisfaire et c'est là que nous* la trouverons; mais je vous préviens que 1q plus grand calme lui est nécessaire et qu'elle ne veut voir personne.
— Je vous dis, mon ami, qu'elle me recevra et que je la guérirai. Partons, hâtons-nous.
— Je suis curieux,, dit Hermann en souriant»
de voir cette cure merveilleuse, et d'assister à mon tour à une leçon de mon élève-. »
Les deux amis furent bientôt dans le pare de la maison de santé que Pornio reconnut à peine parce qu'il ne l'avait traversé qu'à la- nuit noire. L'habitation d'Héva fonnait un pavilton isolé,
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où elle se trouvait assistée de sa femme de chambre et d'une femme de service.
Hernwum engagea Pornic à l'attendre sur un des bancs du jardin et entra seul dans le pavillon; il reparut bientôt et Pornic s'avança avec empressement au-devant de lui.
* Je la trouve trèshaocablée, dit Hermann, elle est en vérité très»faible,elle ne peut voir personne.
— Je ferai ce que vous voudrez, répondit Pornic consterné, mais il me serait pénible de partir sans la voir. Laissez-moi lui écrire un seul mot sur cette carte ; si elle ne comprend * pas, je n'insiste plue. »
Il prit un crayon et écrivît feur sa carte un mot mystérieux à la suite de son nom» Son complaisant ami, muni de ce prétendu mot de passe, rentra seul dans le pavillon; Héva fut surprise çt inquiète de le voir encore»
— Mon enfant, lui dit-il avec douceur, Pornic va partir, et il est persuadé que c'est lui qui vous a fait fuir ma maison. Il venait prendre congé de vous, mais puisque vous ne voulez pas le recevoir il me charge de vous remettre cette carte pour vous faire ses adieux.
— Pourquoi, part-il? demanda Héva, avec langueur et sans regarder la carte.
— Vous ne voulez pas le voir, et vous voulez qu'il reste? *
Héva, sans pouvoir répondre, jeta les yeux sur la carte qu'elle tenait encore à la main.
Le seul mot qui y était écrit fut pour elle une complète révélation. Elle comprit qu'elle s'était trahie, que Pornic savait son secret, elle était dans une grande confusion. Ses joues et son front jusque-là très-pâles se couvrirent d'une vive rougeur.
« Qu'avez- vous, mon enfant, dit Hermann qui ne pouvait se rendre compte de ce changement subit, voulez- vous le voir encore? je puis vous l'amener. »
Une pâleur mortelle avait fait place à cette animation passagère.
« Non, dit-elle à voix basse, il est trop tard. »
Elle ne dit rien de plus, elle laissa tomber la carte quelle tenait encore à la main, se renversa sur son fauteuil et resta sans mouvement. Hermann, très-alarmé, appela du secours, l'entoura de soins, veilla longtemps près d'elle.
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En ramassant la carte de Pornic, il eut la curiosité bien permise à un docteur, de chercher quelle était la cause (Tune impression si vive * il lut le seul mot : « Intendio » auquel il lui fut bien impossible d'attacher aucun sens. Il avait oublié Pornic; il ne songea aux inquiétudes de son ami que lorsqu'il fut plus rassuré sur l'état de la malade. Il remarqua que le premier soin d'Héva en revenant à elle fut de chercher et de recueillir la carte qu'elle avait égarée* et comme il était très-habile, ce symptôme de réaction ne fut pas pour lui sans quelque valeur.
En effet, pour un homme de Part accoutumé, à la recherche des causes, le moindre indice a une signification évidente. Pourquoi Héva s'étaitelle emparée de cette carte qu'elle paraissait dédaigner, pourquoi cherchait-elle à la dissimuler dans un pli de son corsage, sinon parce que ce nom mystérieux avait pour elle plus d'intérêt qu'elle ne voulait le laisser voir?
Ce fut pour Hermann un sujet de méditation profonde. Il sortait pour aller rejoindre enfin son jeune ami et pour le relever de cette longue
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faction, lorsque celui-ci se trouva au devant de lui à la porte de l'appartement.
« Non, s'écria Pornic, je ne puis plus attendre ; il faut que je la voie , que je lui parle, que je l'entraîne loin d'ici..».
— Voue êtes un habile homme ! dit gravement le docteur en l'interrompant. M'expliquerezvous pourquoi ce seul mot que tous lui avez bit passer par mon entremise a été la cause d'une crise si pénible, peut-être dangereuse?
— • Il faut donc que je la rassure, mon ami,
que je lui demande pardon , que je la console.
Ce seul mot dont vous ne comprenez pas le seps
. yous fait voir cependant l'action que j'exerce sur
sa destinée. Elle m'appartient, vous dis-je. »
Hermann réfléchit un instant. Il espérait quelque chose de l'incident qui se présentait. A son point de vue y il s'agissait plutôt d'un soulagement moral que d'un traitement médical dont il reconnaissait l'impuissance. H accepta donc à titre d'essai le concours de ce confrère improvisé, qui, sans avoir passé ses degrés, en savait peutêtre plus que lui sur l'art de guérir les cœurs blessés.
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« Venez donc, lai dit-il , et tâchez de réparer le mal que vous ayez fait. »
11 poussa Pornic dans la chambre, sans autre préparation , et il attendit avec la curiosité d'un expert et avec une émotion tonte paternelle le résultat de cette épreuve décisive.
La jeune fille était encore sur son fauteuil ; elle relisait le mot Intendio qui , pour elle, voulait tout dire.
« Chère Hé va, lui dit Pornic en s 'avançant et en osant lui prendre la main, je vous ai affligée et je voulais vous guérir. Si vous ne voulez plus me voir, il faut du moins que vous me pardonniez.
— Monsieur Pornic, dit Héva à voix basse et avec effort, je suis encore bien faible, ce que j'ai à dire est difficile. U faut que je convienne devant vous que mon esprit est malade ; le lieu même où vous me retrouvez vous l'atteste.
— Et pourquoi m'avez- vous abandonné par surprise , et sans me dire adieu ?
— Je me suis éloignée parce que j'avais besoin de solitude. Mais pour cela faut-il que vous priviez mon oncle de votre présence et de votre amitié ?
— La carte que vous tenez encore, chère Héva, ne vous dit-elle pas qu'il y a aussi entre nous un lien d'amitié , un engagement irrévocable? »
Héva baissa la tête et resta un moment silencieuse ; elle faisait un effort ; elle voulait encore résister. Elle, la naïve et sincère Héva, elle osait mentir pour cacher sa défaite.
c Ce mot étranger? demanda-t-elle en montrant la carte qui était sur la table, je cherche vainement à m'en rappeler le sens; peut-être l'ai-je écrit un jour dans un moment de faiblesse , mais mon esprit distrait et mobile passe si vite d'un objet à un autre ; je ne sais plus ce que j'ai voulu dire ; et même en ce moment, pardonnez-moi, je ne sais plus....
— Non, chère Héva, ne vous troublez pas ainsi, ne cachez pas votre cœur à celui qui vient au nom de votre mère, à votre ami, à votre frère. Vous êtes orpheline, et moi ne suis-je pas seul? La Providence nous a réunis. Votre oncle demande que nous ne soyons plus qu'une seule famille , et votre mère le veut aussi! Direz-vous que c'est seulement le hasard qui nous a appelés
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tous les deux de notre cher pays de Bretagne , et qui a fait tomber dans mes mains la confidence de votre plus secrète pensée que moi seul je pouvais comprendre. Souvenez-vous du parfum de l'encens.
— Le chagrin et la maladie avaient troublé mon esprit, et maintenant, monsieur Pornic, votre dévouement et votre amitié vous égarent. Je me rends bien justice; je ne suis pas faite pour le monde , j'ai dit depuis longtemps à mon oncle mes humbles projets d'avenir.
— Moi aussi, je les lui ai confiés, mes projets; mais écoutez encore, Héva , voici cette lettre que le vent du ciel, que le souffle de la destinée a arrachée de vos mains pour la jeter dans les miennes. C'est un secret entre Dieu et entre nous. Relisez-la, si vous la reniez, si vous la gardez, souvenez-vous que vous manquerez à la Providence , et à l'ordre de votre mère qui vous parle par ma* voix. Si vous la gardez, je partirai; je ne me pardonnerai jamais la peine que je vous ai causée ; dans ma solitude , je regretterai le bonheur qui, un jour, a passé si près de moi.
— Non, dit encore Héva, à moitié vaincue en
parcourant la lettre; cela n'était qu'un rêve — c'est par une bonté dont je suis touchée que vous vous prêtez aux fantaisies d'une pauvre insensée! mais ma raison est revenue.
— Eh bien, chère Héva, dit Pornic en suppliant, c'est à votre raison et à votre cœur que je m'adresse. — Si vous me rendez cette lettre , vous me rendrez la vie, vous aurez fait une action généreuse, vous aurez obéi à Dieu , à votre mère et à moi. »
Héva ne savait plus résister; ce dernier mot emporta la victoire.
« A vous? dit-elle en lui rendant la lettre; à vous, cher Pornic? vous savez bien qu'il faut que je ?ous obéisse comme à mon irtiendio.
— Levez- vous donc, chère Héva, chère amie, chère fiancée, levez-vous et marchez; car vous êtes guérie. » „
La malade se leva en effet sans effort et s'appuya sur le bras de Pornic.
« Bravo! dit Hermann qui avait suivi cette scène avec un intérêt croissant, et qui n'en avait guère compris que le dénoùment; voilà ce que j'appelle une cure miraculeuse. — Cher Pornic,
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rien ne vous résiste; je vous demanderai votre secret, car vous êtes passé maître. »
Les deux jeunes gens prirent tendrement les deux mains du docteur. La tempête qui avait arraché son secret à la jeune Bretonne était apaisée et oubliée.
L'enfant pleurait et riait tout ensemble; selon la ravissante expression d'Homère, elle riait des larmes.
Dans cet asile consacré à toutes les douleurs, à tous les désespoirs, la sérénité, l'espérance et les plus tendres sentiments remplissaient les cœurs reposés et charmés.
roua vr saoessb.
Quand l'assiégeant est entré par la brèche, quand la place est rendue après une vaillante résistance, le vaincu dépose les armes, il se soumet aux conditions du vainqueur, et la paix est faite. — C'est ainsi que Pornic, triomphant de toutes les résistances, s'était emparé du cœur d'Héva; il y régnait en souverain.
La jeune fiancée, tout à fait rétablie et florissante, demeurait encore dans la maison de santé ; mais les entretiens devenaient plus fréquents et
plus intimes, en attendant le grand jour qui se préparait.
Pornic lui avait confié ses projetsde séjour alternatif en Bretagne et à Passy ; — il lui avait fait visiter le joli domaine qu'elle habiterait dans le voisinage de son oncle et de leur ami Pierre Roland ; îls édifiaient ainsi leur échafaudage de bonheur, comme des enfants jouent aux châteaux de cartes.
Pornic se plaignait un jour, car il faut toujours demander; Pornic se plaignait donc d'entrevoir à peine la blonde chevelure d'Héva, car elle portait encore la coiffe bretonne qui lui donnait l'apparence d'usé jeune novice.
« Chère enfant, lui disait-il, vous serez toujours sœur de charité, les pauvres vous reconnaîtront à votre doux regard; dans notre pays de Bretagne vous ferez comme vous voudrez; mais ici, il ne faut pas attirer F attention par un costume particulier*
— J'avais promis, dit-elle, de garder la coiffure de mon pays; mais n'êtes-vous pas mon seigneur et maître? — Aussitôt, détachant quelques épingles, — faites ce que vous vendrez, » dit-elle en rougissant.