‹ Les fables complètesChapitre 3 sur 110 · XIV PREFACE · texte numérisé non relu

XIV PREFACE

s'amusait à mettre les fables d'Esope en vers quand on vint lui apporter la ciguë. Platon, qui chassait les poètes de sa république, lui fit l'honneur de l'y conserver. Aristote, qui voulait tout régenter, prélendit imposer des règles de sa façon à ce nouveau genre de poésie. On s'est moqué amplement de celles-là bien longtemps avant qu'on se moquât de celles qu'il a faîtes pour la tragédie. Si on s'était borné, comme il le voulait, k faire parler les bêtes, nous n'aurions ni les Membres et f Estomac, de Ménénius, ni des milliers d'autres aftologues, car c'est maintenant par milliers qu'on les compte; et cette réflexion vint tout à coup glacer ma Terve à la vingtième fable que j'avais composée.

Le nombre des auteurs qui nous en ont donné seulement dans la langue française est incalculable. Depuis La Fontaine jusqu'au dix-neuvième siècle, il en était mort une quantité prodigieuse. Quatre ou cinq à peine avaient snrnagé dans le dix-buitième, et depuis quarante ans surtout il en jaillissait de tous les côtés. J'en trouvais à chaque coin de ma petite bibliothèque, dans les boites qui parent les rebords de tons les quais de la Seine. On semblait craindre d'attaquer de front les vices et les abns de notre temps; et, de peur d'irriter des susceptibilités puissantes, on se servait de la (able pour dire la vérité aux grands et aux petits. Quel moyen de se faire remarquer dans le nombre? On en publiait de charmantes, et elles passùent comme inaperçues. Le découragement s'empara de moi ; mais l'Académie eut encore besoin de fournir un contingent quelconque de vers à une nouvelle séance de l'Institut. On me redemanda des fables, et cette fois le snccès fut tel ,,.,,.Goo;,le

PBÉFACE. XV

qn'il n'y eat plus moyen de m'en dédire ni de m'en défendre. C'est donc la Tante du public si je me suis jeté ainsi après tant d'autres dans les ornières d'Ésope, de L* Fontaine et de Florian.

11 jade la politique dans mes apologues, c'est pent-ëtre fôcfaenx ; mais, si le but dn fabnlîste (luit être d'améliorer les mœurs de son temps, il était bien difficile de ne pas benrter en passant les petits travers que nous ont laissés les dis révolutions qui ont remué cette pauvre France. Le gonvemement constitutionnel est sans contredit le meilleur des gunvememenis possibles; mais il a ses abos, ses défauts, comme les antres. Les passions des hommes se font jour à travers toutes les lois et tontes les façons d'empire. On ne les fait point disparaître avec les dynasties ou - les républiques qu'on renverse. Les vieilles se transforment, et il en pousse parfois de nouvelles. Mais je n'ai pas exclusivement traité les passions politiques ; elles ont tout au plus fourni une moitié de mon livre, la morale a pris l'autre. J'ai glané quelques vérités négligées par mes maîtres ; et, soutenu par les applaudissements du public, j'ai traduit en apologues toutes les formes, tous les déguisements que prennent aujourd'hui les passions humaines pour tourmenter notre pauvre siècle et notre malheureus. pays. La fable, n'étant d'ailleurs qu'une satire ' indirecte, est la manière la moins blessante que les moralistes aient encore trouvée pour corriger leurs contemporains. Mais il est douteux que les Esope y réussissent mieux, que les Juvénal , les Bossuet et les Molière. Je crains que le monde ne soit incorrigible. Il y a bien par-ci par-là des conversions particulières, mais il y a aussi des

D,niz=rtNGoi.)«.^lc

xvi PREFACE.

perversions, et la masse présente à peu près la même physiouninie. Il y a longtemps que cela dure. Le geare humain est sujet cependant à traverser par intervalles des époques plus difficiles, plus turbuleaies que les autres. L'atmosphère a ses jours de calme et ses jours de tempête; et le monde est soumis ans mêmes lois. Il y a seulement cette différence que, ne sachant pas encore bien po^tivement d'où viennent les vents qui troublent les airs, nous sommes excusables de ne savoir comment nous en garantir; tandis qu'il nous est facile de remonter à l'origine des opinions qui font les tourmentes politiques, et que nous ne sommes pas plus habiles à les conjurer.

Quand on a eu le malheur de naître dans une de ces tourmentes, il est triste de découvrir que ces fléaux s'usent d'eux-mêmes plutôt qu'on ae les arrête. Ils font leur temps; et après avoir été ballotté, bousculé, ruiné, décimé, ensanglanté, le genre humain se remet à bàlir sur le terrain qu'a bouleversé l'orage, et s'accommode comme il peut de ce qui lui est resté.

Quoique entièrement convaincu de l'impuissance des moralistes à réprimer le désordre moral qui nous mine, il ne m'était pas donné d'assister en amateur aux extravagances de mon siècle ; il m'était impossible de ne point blâmer tout haut l'arrogance des uns, la sottise des autres, les mauvais desseins de ceux-ci, l'aveuglement de ceux-là, ta folie de tous ; et c'est ce que j'ai fait constamment dans mes épttres, dans mes fables et dans mes discours de tribune. J'ai même prophétisé comme tant d'autres, et on a mis vingt ans à connaître la justesse de mes prophéties; mais ma fable du Faitteau en péril, qui termine mon qua-

D,niz=rtNGoi.)«^lc

Page 1