PRÉFACE. XVII
trième IWre, n'a point empêché le naufrage dn vaisseau de l'État en Février; et aucun des événements qne la Providence tient encore dans ses mains pour nous châtier □e sera ni détourné ni accéléré par mon apolggue des Deux boxeurs, qui termine mon septième.
Le diable est toujours là, sous la forme d'une passion quelconque, prêt à ressaisir le pécheur que te moraliste ébranle; mais ce diable m'a mis une plume à la main, et j'ai déjà dit qu'il ne m'était pas possible de retenir une vérité. Je suis à cet égard tout aussi incorrigible que les fous et les vicient que ma muse gourmande. J'avais choisi un autre terrain pour prêcher la morale et la sagesse. Mon goût m'entraînait vers le théâtre; il m'a été fermé par le despotisme intéressé des fantaisistes, et par l'étrange dictateur qu'ils ont imposé an plus noble de tous. La tragédie y est devenue impossible; ei, sur le dire des feuilletons de la coterie, les acteurs et le public se sont accordés pour la proscrire. Us ont séduit jusqu'à l'excellente interprèle que le dieu du goût avait créée et mise au monde pour la faire revivre. Il souffle là comme partout on veut de désordre qu'il faut laisser passer. Je n'envie point la gloire de ceux qui en proQtent; mais la bienveillance que le public m'a montrée dans nne circonstance importante me donne le droit de dire que mon exclusion de la comédie francise ne dent pas tout à fait à la faiblesse de mon talent dramatique. J'en atteste mon drame de Michel Brémond, que les directeurs de la Porte-Saint-Martin ont eu la bonté d'accueillir ; j'ai trouvé là un de ces comédiens d'élite qui assurent le succès des pièces de théâtre, que je remercie en passant du service qu'il m'a rendu. Eh
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bienl sept sociétaires du Théâtre-Français, rénnis en comité de lecture, avaient refusé ce drame à rimaniniité. Mais on ne retronve pas deux fois de ces bonnes fortunes ; OD n'a pas tonjonrs à sa disposition un de ces grands acteurs qae tous les auteurs se dispatent; et je n'ai pas le conrage de rimer des tragédies et des coniédies pour les entasser dans un portefeuille qui en regorge. J'avais pris jadis la route de l'Académie ro^^ale de mnsîqne. Rossini avait choisi mon Sardanapale pour s'y introniser; on peut le lui demattder, il vît encore. Une foule d'incidents, parmi lesquels étaient des intrigues et des mensonges, l'ont détourné de cette bonne action. L'opéra qu'il avait adopté sans me connaître est resté dans mes tiroirs, et l'auteur du Prophète l'a rendu impossible en lui prenant son dénoâmeat.
Cependant le r6Ie de poëte en serre chaude ne convient point à mon caractère. J'appartiens à cette espèce de créatures hmnaines qai ont besoin de renommée ou de ce bruit qu'on prend même pour de la gloire. J'avais dû une première réputation à mes épltres ; elle a subi, comme je l'ai dit, une éclipse de huit aimées. Mes fables m'en ont fait une seconde, et je tAche de l'entretenir, quoique les fables ne soient pas une rareté dans le monde littéraire; on en fait encore partout et à toute heure. La production en est considérable ; j'en reçois des ballots d'imprimées et de manuscrites; les feuilles d'annonces eu sont pleines; et dans le nombre, il en est beaucoup de charmantes, qui feraient honneur à des fabulistes dont plusieurs générations ont confirmé le mérite.
Avec tous ces recoeils, on ferait un des jolis volumes
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de notre littérature; te crois, en choisissant bien, qu'il ferait passer qnelques noms de plus h la postérité. Mais que parlé-je de postérité, d'il! nst rat! on, de gloire à propos de fiibles? pauvres gens qne nons sommes de nous évertner ainsi h. la suite de La Fontaine et d'Ésope, quand Ésope et La Fontaine ont été frappés d'anathènie, mis au ban dn Parnasse par un de nos ^'rands hommes vivants; quand l'auteur des Deux pigeons a été traité de cynique, de vieillard égoïsie et dur, de méchant homme, de mendiant; quand ses vers ont été déclarés boiteux, disloqués, saDS symétrie, rebutants, barbares!
Ces exagérations sont vraiment inconcevables, et l'on ne comprend pas qu'on ait osé s'attaquer ainsi an poêle qui, comme fabuliste, n'a pas fait un vers inutile, qui nous revient sans cesse à la mémoire, dans toutes les situations, à toutes les époques de notre vie! Est-il un noble sentimeDt qne La Fontaine n'inspire, nue passion qu'il n'essaye de corripfer, un vice, un travers qn'il n'attaque? C'est la sagesse même qui parle par sa bouche. Celte douce philosophie qui en découle pénètre notre Ame, s'insinue dans toutes les facultés de notre esprit; c'est la vérité dans sa simplicité native. La familiarité même de sa poésie est le moyen le plus sur d'arriver au but qu'il se propose.
Molière disait, il y a deux cents ans : « Le bonhomme ira plus loin que nous ; o et il le disait à des Corneille, à des Racine, à tous les grands génies de son siècle. Comment a-t-on pn écrire que ces grands hommes n'ont rien dit de La Fontaine, ou qaiU rffn imt parlé tpCavee piité comme tfan einil enfant 1 tiaii 'Racine, son ami, traduisait ponr lui les moralistes que le bonhomme nous rendait d'une m a-
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nJère si admirable. Mais les Tables sont le premier livre ijae Racine ait mis dans les mains de soq fils. Boileau pabliait qu'avant lui on n'avait point senti la belle natare; qu'il avait vaincu l'Arioste dans le conte de Joconde, Il l'appelait le célèbre dans un temps où cette épi^ète n'était pas nne banalité, Fénelon, inconsolable de sît perte, lui consacrait en latin une saile d'oraison funèbre : < Plenrez, disait-il, pleurez, vous tous qui avez reçu du ciel ud cœur et un esprit capables de sentir les charmes d'une poésie élégante, naturelle et sans apprêt. Lisez-le, poursuit l'autenr de Télémaqae, et dites si Anacréon a su badiner avec plus de grftce, si Horace a paré la philosophie d'ornements poétiques pins variés et plus attrayants, si Térence a peint les mceurs des hommes avec plus de naturel et de vérité, si Virgile, enfin, a été plus touchant et plus harmonieux, s Mme de Sévigné l'apprenait par cœur ; elle en recommandait la lecture à sa fille; elle traitait d'esprits durs et farouclies cenx qui ne l'admiraient pas. Ces reproches, qu'il est sans doute difBcile de vous appliquer, allaient à fort peu de ses contemporains illustres.
Cet homme, qu'on a traité comme indigne d'inspirer l'amitié, avait pour amis tous les hommes du grand siècle que l'histoire a pour ainsi dire nommés : le duc de Bourgogne, les princes de Conli et de Vendôme, Larocfaefoucault, la duchesse de Bouillon, Mme de La Sablière, Mme de Lafayette, Chapelle, Chaulieu; je n'en finirais point. Et ce n'était ni sa personne ni sa conversation qu'on pouvait aimer en lui, c'étaient ces écrits, ces vers qu'on veut dénigrer, qu'on ose accuser de barbarie, et dont La Bruyère vantait l'élégance, le beau naturel et la délica-
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tesse. Un homme manqnait à ce concours d'«dmîrateurs; c'était t»ms XIV. Hais quand on C0Dna1^le grand roi, peut-on s'étonner de sa froideur, de sa rancune i l'égard d'un poète qui avait su plaindre, en vers admirables, U dîsgrAce d'un ministre que le monarque avait exilé? La cause de cette défaveur est la gloire de La Fontaine et le témoignage le plus éclatant de cette sensibilité qu'on prétend lui refnser. * A quel point il la possède, dit La Harpe, cette sensibilité, l'âme de tous les talents, non celle qai est vive, impétueuse, énergique, passionnée, et qni est faite pour la tragédie, pour, l'épopée, pour tous les grands ouvrages de l'imagination; mais cette sensibilité douce, n^ve, attirante, qui convenait si bien au genre qu'il avait choisi.... Quelle foule de sentiments aimables répandus partout! Partout l'épanchement d'une âme pure et l'effusion d'un bon ccenr.... Se lassera-t-on jamais de relire la fable des Dt-oj: pigeons, dont l'impression estai délicieuse, à qui peut-être on donnerait la palme, si parmi tant de thefs-d' oeuvre on avait la force de choisir. »
D'Olivet avait dit, quarante ans avant La Harpe, que La Fontaine avait mérité que sa mémoire fût sous la protection des honnêtes gens. Mais il n'avait pas en besoin jusqu'ici de recourir à cette protection. C'était depnïsdenz siècles un concert de louanges que n'av^t interrompu aucane voix discordante. Fontenetle, Voltaire, Marmonlel, Ducis, lui ont payé ta dette du dix -septième siècle. M. de FeleU, dans la Biographie universelle, M. Walckenaer dans un livre spécial, M. Tissot dans le Dictionnaire de la Conuersation, se sont rendus les interprètes de notre reconnaissance. Unesenle voix, il est vrai, s'est élevée contre Coogle
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H . de Lamartine depuis l'eiplosioa de soq étran^'e dialribe. C'est nn jeune écrivaio, un avocat de Dijon, M. Charles Muteau, qui, daas quatre numéros de V Union provinciale, a noblement répondu à ces accusations d'un inconcevable délire, et qoi nous a reproché notre silence. J'attendais ponr ma part une occasion de le rompre ; car j'avais aussi à me défendre contre la sentence d'un juge qui nous proscrivait en niasse. Une aussi grande autorité me faisait trembler pour moi-même. L'opinion est si variable eD France, même l'opinion littéraire, que j'ai craint ou revirement, une réaction contre les fabulistes; et j'ai appelé à mon secours toutes les grandes voix qui, depuis deux siècles, avaient chanté les louanges de mon maître.
Je vois au reste que l'antipathie de mon illustre confrère n'a découragé personne. Je remercie pour mon compte les lecleursqui ont accueilli mes fables avec tant d'indulgence, et leur demande la même faveur pour leur nouvelle édition. Elle parait sous des auspices moins favorables et dans un temps moins propice aux publications littéraires; on n'a plus le temps d'écrire des livres. La mnltiplicadon des journaux tuera la librairie; leur lecture absorbe tous les loisirs de l'homme d'afTaires, toute l'attention des hommes qui s'intéressent à l'avenir du pays. Je compte sur ceux qui cherchent encore des distractions dans la lecture des poètes, ou une soi'ie de vengeance dans la critique indirecte des travers et des folies qui troublent leur sommeil. Je n'ai la prétention de corriger âme qui vive. Mon apologue de la Corneille et la Frésaie n'empêchera point nos hommes politiques de faire comme ministres ce qu'ils auront blimé comme opposants, ïlon Mouton révolté ne ,,.,,.Goo;,le
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changera point le caractère de ceux qaî voudraient bien être garantis contre la licence des antres en retenant pour eux-mêmes la liberté He tout faire, Aprè!> avoir lu ma Bataille de chiens, les provinciaux continueront à se pasisiouner pourles journalistes (]ui vont rire et dîner ensemble après s'être déchirés à coups de plume. Mon Jne c/iargé de vessiet ne les guérira point de leur croyance aux réputations soufflées que les journaux de Paris leur imposeront. Je voudrais cependant les mettre en garde contre les dangers du compérage et de la camaraderie. Ce scandale est poussé à tel point qu'il n'y a plus de réputation possible, si le savoir-faire ne vient au secours du talent. Jeunes auteurs, écoutez les conseils de ma vieille expérience :
Failes-voui dei amis prompts à vous proclamtr.
Je demande pardon à Boileau de dénaturer son vers et sa pensée; mais si ses nouveaux disciples n'ont pas des hérauts tOut prèis à les annoncer comme des aigles, ils mettront comme moi vingt ans à faire leur réputation. Qu'on publie des vers ou de la prose, il faut avoir à tout prix l'amitié d'un journaliste en crédit. II découvre vingt, trente vers ou trente lignes irréprochables, et les jette au public comme im échantillon de tout le livre. Les chalands accourent, ils lisent et sont tout surpris, quelquefois même indignés de n'y trouver de bon que le passage cité par le compère; mais le livre estvendu, et il est permis k l'auteur de se croire une lamière de son Mècle.
Le lendemain arrive un pauvre diable qui a veillé, sué, maigri pendant deux ans dans sa mansarde pour rimer un poëme, un recueil quelconque de poésies. Il a foi dans leur
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mérite, et, s'il trouve no libraire qai partage ses espéraoces, il lance ses vers à la garde <te Dieu. Ud jonnialiste les lit par hasard ûx mois a|H^, avec une nonchalance qu'aucnne recommandation ne stimule. Le livre est bon cependant, et la consdeoce du ju^'e se réveille^ Il looe; mais le pnblic est malin, la louange sans correctif le fatigue; il faut lui servir des épigrammes. Le critique remarque des négUgences et les met en relief. L'amateur lit le compte rendu; et, comme il a été trompé par le livre qu'on a loué sans restriction, il n'achète point celui dont l'analyse est mêlée de bien et de mal; et, faute d'mi patronage complaisant, le meilleur des deux reste chez le libraire. Je ne sais si c'est la première fois qa'on dit cela, mais il y a cinquante ans que je le vois faire.
Je dois un autre conseil aux jeunes gens qui ont soif d'un nom, et qui veulent en jouir de bonne heure. Il faut qu'ils apprennent la science des éditions. C'est da charlatanisme, d'accord; mais l'effet en est sdr. Je tiens d'un éditeur en renom qu'avec dix -sept cents exemplaires il avait fait dix- sept éditions d'un recueil de vers. Cela pose un homme sur-le-champ; cela classe un poëte. Il me revient en mémoire une anecdote assez plaisante. C'était en i8ï8, pendant qu'on imprimait mon poème de Philippe Auguste, Je reçus un beau jour une épreuve enveloppée dans un papier d'imprimerie. C'étaient 4es colonnes d'un même lîire, et ce titre est devenu assez célèbre ; mais quel fiit mon étonneroeat de voir sur cette unique feuille l'annoace de cinq éditions diverses] Deux colonnes par édition ! Toilà du savoir-faire I Ne me demandei pas le nom, je ne vous le dirai pas; mais je dirai
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