LE 'FABLETIER £T LE MINISTRE
Dans un coin de son atelier,
Va fort habile tabletier Avait en un monceau balaye ses rognures.
C'étaient fragments de buis, de frêne, d'ébénier,
Du bois de toutes les natures.
t Que faites-vous de ces ordures?
Lui disait un noble chaland.
Le ministre d'un roi que je place en Asie , Qui venait commander à son rare talent
Un meuble de marqueterie.
— Tout sert à qui sait l'employer, >
Répond le malin ouvrier, Qui, le bonnet en main, avec cérémonie.
Jusqu'au bas de son escalier
Reconduisait Sa Sei{;neurie ,
iz=rtNGoo«^lc
Tont en révani à la façon De lui donner une leçon.
Le vcntà donc qoi s'ingénie , Qui reprend ses fragments antrefois rebutés,
Et par le ministre insultés, U les tourne et retourne et si bien remanie, Nuance leur couleur avec tant d'harmonie, Qne de ces bois divers, avec art ajustés
Sort us chef-d'œuvre d'industrie.
Il apporte son meuble , et chacun se récrie.
Le ministre lui-même accourt ; et monseigneur Du tablerier admire le labeur,
« C'est pourtant ce tas de rognures,
Que Votre Grâce appelait des ordures,
Dit t'artisie en se rengurgeant.
Chacune est à sa pUce et concourt à l'enseaible.
C'est ainsi que tout va dans l'État, ce me semble,
Ajouta-t-il en ricanant.
— Vous ave* raison, noire maître, Lui répond le minisire, en riant à part soi ; L'art de l'homme d'État consiste à bien connaître Des hommes de son tempi la valeur et l'emploi. C'est ainsi qu'à Paris tout se passe peut-être. Hais en Asie on suit une autre loi.
L'esprit de corps, le patronage, L'a|>ostille surtout nous gâtent le métier ;
D,niz=rtNGoi.)«^lc
Et j'en connais plus d'nn qui chei nn Ubiel Devrait faire un apprentissage. •
FABLE XV
LES DErX BATEAUX ET LE SINGE .
Deux bateaux descendaient des riantes s.
Où de l'Enropéen les cités ei les bourgs Avaient des vieux Natchez remplacé les cabanes, Et du Meschassébé suivaient en paix le cnnre. Un singe par hasard s'était mis dn voyage ; Domestique animal par son maître égaré.
Et dans une des nefs par un mousse attiré, U anansait l'un et l'autre équipage.
Quand, au gré des vents et des eaux.
Se rapprochaient les deux bateaux.
Appelé , tiraillé par cent voix discordantes , D franchissait d'un bond les vagues bouillonnantes, Courait après les fruits, fondait sur les gâteaux Offerts des deux cAtés par des mains agaçantes ;
Et l'infatigable sauteur, De l'un à l'autre bord promenant ses gambades, Changeait à chaque instant, au gré de son humeur.
De navire et de camarades; Et chacun des bateaux, triomphant ik son tour, Par des transports joyeux saluait son retour.
iz^mnCqU'^Ic
I8t LITRE V.
Quelques singes d'une antre espère, Qui, parambiiion, sonvent même par peur, De partis en partis voltigenl sans pndenr.
Vanteront et pent-étre envîront son adresse.
Attendez la fin de la pièce Pour être pris à ce jeu périlleux ,
n ne fallait qu'une imprudence.
Dans an élan malencontreux, Mon ^nge des deux nefs jugea mal la distance ,
Rt disparut entre les deux.
• Il pouvait, dira-t'On, se sauver à la nage. > Sans doute ; mais le ciel ne permet pas toujours
Que l'homme adroit passe pour homme sage.
Un tournant l'engloutit; et, comme c'est l'usage.
Ceux qui s'amusaient de ses tours
S'amusèrent de son naufrage.
FABLE XV [
DHE BATAILLE DK CHIBNS.
Deux chiens s'étaient pris de querelle.
Et pour moins qu'une bagatelle S'aboyaient l'un à l'autre et se montraient les dents. De tous les quartiers de la ville, Cent autres couraient à la file Prêter main-forte aux contendants; Et, sans savoir d'où venait la dispute,
D,niz=rtNGoi.)«^lc
Quel était l'agresseur, qni des deux avait tort,
Les survenants se jetaient dans la lutte, Et mordaient l'ennemi que leur offrait le sort.
Bassets, griffons, dognes et braques Hélaient leurs aboîments , confondaient leurs attaques. C'était un tintamarre à ne s'entendre pins,
Une babel de gunules glapissantes , De fémurs fracassés, de museanx pourfendus, Et de cuirs éraillés et d'oreilles sanglantes.
Mais que faisaient pendant tout ce fracas.
Les deux provocateurs de ces bruyants combats?
A cent pas du champ de bataille, Des restes d'un gigot tous deui faisaient ripaille. Et dînaient côte à côte, aussi calmes et doux Que s'ils n'eussent jamais éprouvé de ci
Bonnes gens de prorince , il faut bien vous le dire ; Au bruit de la tribune, an fracas des journaux.
Vous croyez que, sous vingt drapeaux, .
Le monde politique à Paris se déchire.
Calmes vos sens nn peu trop agités.
Tout ce tapage est peu de chose.
Le journal fait et la séance close.
Journalistes et députés S'en vont dîner ensemble el boire i leurs santés.
Faites cf»nnie eux, ne choquez que des verres. S'égorger sur parole est un métier de fous; Et, quand il pleut du fer, tous ces prêcheurs de guerres Ont toujours le secret d'être à l'abri des coups.
D,niz=rtNGoi.)«^lc
FABLE XVH.
l'bCBEVISSE et le PRBKJDci.
Vous , dont les pr^o^és et les préventions Troublent les intérêts et les ambitions.
Que l'espiitde parti tourmente et calomnie, Hésignez-vous ; rien n'est plus entêté
Que l'haniaine crédulité.
Contre elle , en pnre perte , on userait sa vie ; Et si vous en douiez, écoulez , je vous prie : L'écrevïsse un beau jour vint auK pieds de Jujiin (C etaii alors le dieu du ciel et de la terre).
Se plaindre que le genre humain
Calomniait son caractère ;
» Père des hommes et des dienu ,
Disait-elle en langue divine , Le préjugé propage un mensonge odieux, Prétend qu'à reculons notre espèce chemine, Fait même de mon nom un litre injurieux.
Qu'un homme au temps passé rende quelque justice, Et, niant le progrés des mœurs et des esprits, Soutienne qu'ici-bas tout va de mal en pis, Les méchants et les sots le traitent d' écrivisse. Nous avons trop longtemps supporté ces aOronis. Ne laisse point ainsi Iriumpher l'imposture.
Sans doute, quand je veux, je marche à reculons. C'est une faculté qu'a toute créature ;
D,niz=rtNGoi.)«^lc
PARLE XVIII. Hais l'auteur de ma race, et je m'en fie h toi,
N'a point par une injuste loi A tous nos monvements imposé cette allure.
Vois donc, et ^s défense à tout être vivant De nier désormais que je marche en avant. •>
L'écrevisse à ces mots dresse sa double antenne, Et jetant en avant sesciseanx dentelés.
Devant tous les dieux assemblés, Sous sa cotte d'acier fièrement se promène.
■ Bravo! > s'écrie alors la cour olympienne.
Et de par Jupiter un arrêt solennel Dit qu'on l'accuse à tort de n'aller qu'en arrière; Que l'écrevisse enfin dans son pas naturel
Marche la tète la première.
L'arrêt a denx mille ans; qu'en est-îl advenu?
Le préjugé s'est-il rendu ?
Je m'en rapporte à vous; et, si votre malice
Rencontre tout à l'heure un esprit à rebours,
Vous lui direz, comme toujours :
• Tu marches comme une éct
: cr l'épertier.
On opprime le faible, on ménage le fort.
C'est vrai de notre temps comme au vieux temps de Rome.
186 T.1VBE V.
Je remonterai même aa\ fils du premier homme, Dont l'un Tiit asstssin et l'antre mis à mort; El, passant par le Gange et les peuples de Chine, Qne l'Anglais empoisonne et mitraille et raine. J'irai dans l'avenir aussi loin qu'on voudra.
Cela fut et cela sera.
Tant qu'autour du soleil tourneront les planètes,
Tant qne sur ta terre on verra Des petits et des grands, des hommes et des bête.
Une perdrix, qu'en ses ongles d'acier Tenait un méchant épervier, Lni disait d'une voix plaintive :
t Mon doux seigneur, permettez qne je vive.
Mes petits sont à peine éclos.
Ils ont besoin de moi ; pitié pour ma couvée I Je n'ai d'ailleurs que la plume et les os, Comnie toute couveuse à peine relevée ; Mais tenez, regardez Ib-bas.
Ailei manger cet oiseau gros et gras, Qui, sur le dos d'un cerf abattu dans la plaine, Vit à gogo depuis une semaine.
Vous ferez un meilleur repas.
— Merci de ton avis, répond l'oiseau rapace.
Cet autre est un vautour, et je n'en mange pas. J'ai beaucoup de respect pour son illustre race; Et si tu demandes pourquoi, Je te dirai qu'il est plus fort que moi. ■ A ces mots, en vertu de ta loi naturelle,
D,niz=rtNGoO«^lc
De sa faible victime il étouffe les cris ; Et, vers lé bois vAisin fuyant à lïre-d'aîle. Sans pitié ni remords va croquer la perdri:
l'oie qui VSND 8iS PLUMES.
Une oie, ayant appris par la rumeur publique, Que du Tibre au Pérou, du Cap i la Baltique, Des plumes de son aile on faisait grand débit, Voulant pour elle seule avoir tout le pro6t, Se mit à voyager et courir la pratique.
Elle alla tout d'abord droit chez la Vérité,
£t crut se mettre sur la voie D'un siècle d'abondance et de prospérité.
Elle raisonnait comme une oie;
Et la pauvre divinité
Eut bientôt rabattu sa joie, c A mes discours, dit-elle, on met fort pen de prix.
On parle encore de ma gloire ;
Mais on lit peu ce que j'écris ; Et bien des gens sans moi font même de l'histoire. Si quelques grains de mil.... >
La marchande à ces mots Dédaigne de répondre, ei, Ini tonmanC le dos, Chez la Raison trottinant se transporte.
D,niz=rtNGoi.)«^lc
La Raison se mourait, ei les fous et les sots Aux médecins avaient fermé sa porte.
Chez le Bon Goût elle eut accès ; Mais ce dieu du grand siècle avait pen de succès. Trois banqueroutes de libraires.
Quatre refus au Théâtre-Français, A faire prose et vers ne l'encourageaient guères. ■ Va chez la Nouveauté, dit-il, tu reviendras. > Le conseil était bon à suivre; Elle y courut, car enfin il faut vivre; Et la gent porte-plume aime les bons repas.
Ia Nouveauté menait joyease vie.
Sons les lambris dorés d'un hôtel opulent,
Dans un salon coquet, étincelant.
Elle avait à souper sa mère Fantaisie,
L'Extravagance et la Bizarrerie, Le Sans-Façon et le Faux Goût, La Curiosité, sa plus fidèle amie;
Le Diable enfin, qui se fourrait partout.
Mon oie y fut reçue et lai'gement fêtée.
Elle y trouva des chalands à foison.
On lui servit dans un plat du Japon
' La plas succulente pâtée.
La Vogue l'adopta : U publique faveur De ses plumes bientôt eut doublé la valeur.
Le prix en fut triplé par une compagnie Exploitant à gros intérêts.
Sous la raison Mensonge et Calomnie,
D,niz=rtNGoi.)«^lc
FABLE XX
Une fabrique de pamphlets.
A les chalands pins tard se joignant le Scandale, Qleeut des colliers d'ambre, et d'agate et d'opale; Et l'esprit de parti, ce patron sans pareil, Ne loi permit enlîn de manger et de boire Qoe sur de beaux tapis, dans des cages d'ivoire,
Et dans une ange de vermeil.
La mort vint cependant mettre nn terme k ses joies. C'est le destin commna des hommes et des oies. La mienne se souvint, en ce jour de douleur, Qa'nn avis du Bon Goût avait fait son bonheur ;
El sa gratitude posthume
Lui tégna sa dernière plume.
Ce fat la seule, hélas I que le grand jnsdder.
Le temps fit consacrer au temple de mémoire.
Les antres, ne laissant ni souvenir ni gloire,
Avaient pourri sur un fnniier.