LE FLAMBEAU BT LA TORCHE
Entre deux champs couverts d'une riche moisson, Où, plein de joie et d'espérance.
Un père de famille, un paisible colon
Voyait de ses labeurs la juste récompense.
De la ferme au prochain hameau.
Par nne nuit d'éié voyageait un flambeau.
Nul zéphyr ne troublait sa marche régulière.
L'air était calme et pur, le ciel brillant el beau ;
Et, quoique réTeJllÉ par sa vive lumière,
£d le voyant passer, le plus timide oiseau
Refermait en paijt sa paupière; Lorsque, par un sentier qui croisait son chemin.
Grondant, sifQant, menant grand train,
Vint une torche étincelante L'aborder sans façon en l'appelant voisin, Troultlant la paii de l'air dans sa course bruyante, Effrayant des deux champs les botes emplumés; Allant à droite, à gauche, et de sa tête ardente Secouant au hasard les débris enflammés.
< Voisin, dit le flambeau, puisque ainsi tu m'appelles, Tes airs évaporés me semblent dangereux.
Crains pour ces champs d'épis les eRets désastreux
De tes brûlantes étincelles.
Pour ses riches moissons le colon tremblera,
Et dans ses vengeances cruelles
Sa colère nous confondra, * la torche n'en tient compte; et le traitant de lâche. Grand mot qui fait marcher au rebours du bon sens
Une foule d'honnétcs gens.
Elle poursuit sa course et ses airs de bravache.
Mais le flambeau n'avait que trop raison.
La torche en accomplit le sinistre présage.
Ses flammèches bientôt porlèrent le ravage, La ruine, la mort dans ce riche vallon.
Cette moisson si belle, en proie h l'incendie. N'offrit en un moment qu'an spectacle d'horreur,
D,niz=rtNGoi.)«^lc
FABLE Vin.
Qu'un océan de flamme, où pérît en(,'loutie
La fortune du laboureur.
Il accourt l'ceil en pleurs, jure, se désespère,
Hurle de rage, et sons ses pieds.
Li torche et le flambeau, que confond sa colère.
Sont foulés, éteints et broyés.
Il eut tort, j'en conviens, j'aime k le ,
Mais, quand on perd le fruit de ses ti D'an premier mouvement le moins fou n'est pas maître. Et nous si sûrs, si fiers de nos cerveaux.
Dans ce siècle de pamphlétaires.
De tribunes et de journaux, Qu'on nomme siècle des lumières.
Dans nos faveurs comme dans nos colères, Savons-nous distinguer les torches des flambeaux? L'uQ prétend éclairer qui sème l'incendie.
Dès qu'il voit la lumière, un autre crie au fen. A leur gré, quoi qu'on fasse, on fait trop on trop peu; F.t notre bon pays qui sans cesse varie.
Qui de tout pour un rien et s'engoue et s'ennuie. Ne veut plus de juste milieu.
FABLE Vffl.
l'agmeau teint em noib.
Favori d'une châtelaine, Un innocent et bel agneau
Blanc comme neige et doux comme Sa laine,
Des antres bêles du chAte*n
Excitait l'envie et la haine.
Le chien, le chat, le perroquet,
Tout le poursuivait, l'attaquait.
Heureux qui de la dent, du bec ou de la griffe. De la robe laineuse emportait un flocon !
La belle et soyeuse tobon
Était souvent comme une chifie.
Ce n'éiait point assez. Pour perdre un favori.
Toute cabale est intraitable; Et, quand par mn vieux cbat le «miplot est ourdi,
Autant vaudrait avoir affaire au diable.
Le matou, devinant que de cette faveur Cette blanche fourrure était la cause unique. S'embusqua près d'un pot, qu'un garçon barbouilleur Avait rempli de noir et d'essence caustique; Et le pauvre agnelet, que guettait sa fureur, Poussé contre le pot par le chien son complice. Dans les flots ruisselants de la noire liqueur.
Roulé, saucé par leur malice.
Ne fut pluj qu'un objet de dégoût et d'horreur.
La maîtresse accourut au récit d'un tel crime; Et dans on limpide ruisseau
Fit laver, éponger et brosser la victime.
Vains efforts ! le gros noir fut emporté par l'eau ; Mais, hélas! la laine et la peau En gardèrent toujours la teinte.
Telle est la calomnie; et de ses traits de feu
FABLE iX.
Vons aurez'beau gratter et nettoyer l'empreinte, Il en reste toujours un peu.
l'ivrogne et la bobne.
Au bord d'un précipice un ivrogne passant Heurta ses deux genoux contre une grosse pierre. La douleur fut poii^nante; et roulant en arrière, Par un juron retentissant Il exhala, sa colèrt; première.
Pais sur ses pieds tremblants bien on mal se dressant : ( Une borne ! dit-il en froitant sa rotule ;
• Une borne ! fi donc 1 ils en mctient partout :
Aux champs, aux près, à chaque bout !
Quelle invention ridicule ! > Et répétant d'un ton qu'un tribun envîrait Ses doctrines de cabaret :
• Des bornes I poursuit-il ; <[ue c'est aristocrate ! Ça Tait honte au prt^rès comme à l'humaDité.
Si l'on veut être libre, il faut qu'on les abatte. A bas les bornes donc, vive ta liberté I •
A ce i^toment arrive une lourde voilure,
Que laisse aller à l'aventure
Un malhabile conducteur.
Par la roue en trottant la pierre est accrochée ;
m UVRE VI.
Et, par le choc de sa base arrachée, Au grand ébattement du bachique orateur, A demi sur le gouffre elle reste penchée,
' Hourra pour la charrette et pour le charretier ! S'écria moD ivrogne en trépignant de joie.
Pour me venger c'est Dieu qui le» envoie.
Dieu ne veut point de borne et je vais la noyer. > A ces mots des deux mains il l'ébranlé, il la pna^e ;
Et dès la premiéi-e secousse La borne avec fracas dans le gouffre a roulé. Hais, hélas ! emporté par le poids de sa léte.
Ne trouvant plus rien qui l'arrête.
Mon ivrogne la suit ; et, broyé, mutilé, Poussant au fond de l'eau, que son sang a rougie,
Le dernier hoquet de sa vie,
11 pouvait dire aux casse-cous Qui pensaient nous flétrir de ce Dom satirique, Qu'en certains cas, surtout en |>olitique.
Les bornes sont des garde-fous.