LES DEUX TAUREAUX ET LA GRENOUILLE (II
Dans la Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, le P. François Garasse cite cette fable :
« Il est écrit dans les fables sesopiques de Phœdrus l'affraiiehy d'Auguste, qu'un jour les grenouilles voyant deux taureaux qui se battoient dans la prairie voisine de leur lac, commencèrent a démener grande teste, mais il y en eut une plus sage et plus expérimentée que les autres, laquelle s'appercevant de la sotte joye de ses compagnes, leur dit en cholere : vous ne sçavez ce que vousfaictes.et vousestesbien loingde vos contes, car la guerre de ces messieurs ne signifie autre chose que nostre mal'heur, d'autant que celuy d'entr'eux qui perdra son procès, vous fera payer les despens. »
Après quoi le Père Garasse tire cette conclusion tout à fait inattendue :
« J'ose dire qu'il est arrivé quasi le mesme en la dispute qui est entre les catholiques d'une part, et les hérétiques de l'autre, touchant le nombre des livres canoniques de l'EscritureSaincte, car ces deux partys estant en querelle par un sujet de si grande importance, il y a des grenouilles semblables a celles de l'Anthologie, grenouilles de taverne, qui se noyent dans le vin, lesquelles démènent unegrande
fcste, et dressent un grand trionii)lie sur la mauvaise intelligence des (catholiques et des Hérétiques, comme si de leur procez on devait tirer cette conséquence : donc que il n'y a point d'Escriture Saincte, depuis qu'on void un tel desordre parmy les Esprits, que les uns disent blanc et les autres noir, que ceux-cy reçoivent le livre pour canonique, et ceux-là le renvoyent comme estant apocryphe, et ces grenouilles tavernieres ne s'appercoivent pas ({u'elles ne peuvent tirer autre avantage de nostre mauvaise intelligence que leur entière ruine ».
{Doctrine curieuse, 661, édit. 1623.)