LES TABLES
LE MEUNIER, SON FII^ ET L'aNE (III, 1).
Cette fable qui semble avoir pour origine un conte oriental se rencontre en français dès le XIII* siècle :
Un homme vynt jadis chiva;;haunt son asne del marchee e son fitz lui suist a piee. Et de ceo fus juggé des uns qe passèrent par le voye. Quant il les oy, il voleit eschure ]ur parlaunce : si descendi : « Montez, fet-il a son fitz, et jeo m'en irray a piee ». Mes rien ne lui valust, qar tantost fust des autres juggee. La tierz manere vont assaier, e tist son fitz descendre e amena le asne en sa meyn. Mes par tant ne pout uncore eschaper, qar fust dit qe il fust si gelons del asne qe il ne osea lui monter. Il pensea qe uncore vont assaier se il pout en autre manere lur parlance eschaper : si montea mesmes son asne et son fiz ensement, mes par tant ne eschapa nient : fust dit que cruel esteit quant de deus hommez le asne chargereit. « Ore ne say, » fet lui penseant « en autre manere assayer e lange de foux eschaper, si jeo ne pusse le asne sur mon dos porter. Maudit seit » fet-il « qepur lur emparlance force ne fra ! Dye chascun ceo qe il vodera ».
(Nicole Bdzou, Contes moralises, 158, A. T.)
Huet^ le savant évêqne d'Avrancbes a traduit cette fable en hexamètres latins, sans doute fort peu de temps après l'apparition du premier volume de La Fontaine.
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Forte sonex nato (]uoiidiuii comitatus asellum Ibat agens, aberat vaciio oimiis sarcina dorso ; Qiiaiido prœteriens quidam non notas : « Ineptos, Exclamât, piilclirum quibiis est sic parcere onagro ! » Audiit, assensitque senex, conscenditin armos Ipse prior, lumbis puer insidet, atque ita pergunt. Vix({ue via' paulum confectum erat, obvius alter Occurrens : « Pecudi cur ilia rumpitis ? », inquit, « .'Egre animum trahit, et jam jam pondère fessa Decidet » : id metuens, asinum miseratus onustum,
Ire senexnatum peditem jubet, ipse superstat. Tertius adveniens : « Ne sic tua commoda captes Dure senex, ast aetatis miserere tenellœ. » Protinus accipiens con vicia sœva bénigne Paruit, exiliit que bonus, sudore fluentem
Apprendit puerum, pecudisque imponit in armos ; Ipse sequebatur, costasque dolabat aselli. Ad primum lapidem venit alter naris aduncœ : « Hercule, non pecudis tibi sunt c?edenda flagello Tergora, vir bone, sed pueri, qui vectus asello, Pergit, et efîaetum pedibus sinit ire parentem. » Talibus at placidi verbis patientia tandem Ls'sa senis, veras jussit depromere voces : « Pol, miser est hominum quisquis convicia curât : Quo pede cœpisti, hoc securus pergere discas, »
(Pétri Danielis Huetii ])oemata icUina et graeca, 39. édit. 1694.)
LES MEMBRES ET l'eSTOMAC ( III,2) .
('Tiiillaume de la Perrière traduità sa façon, avec des longueries habituelles aux écrivains du XVP siècle, cet apologue tant de fois cité : « Messenius estant bien instruict de sa charge, se transporta au Mont Sacré, où estant devant le dict peuple, sans faire plus long exorde (voulant adapter son oraison à la qualité des auditeurs) leur narra l'ancien apologue delà sédition de tous les membres du corps humain, contre le ventre, par semblables paroles. Jadis, ditil, les membres du corps humain avoient chacun son conseil, et son advis à part, et n'estoient pas tous d'un consentement, comme ils sont à présent. Advint qu'iceux voyant qu'ils estoient toujours en travail continuel, pour nourrir le ventre, et que le ventre ne faisoit rien que se reposer et faire grand chère, aux despens et labeur des autres membres, et que s'il se vouloit remplir il falloit nécessairement qu'il travaillast comme eux, et de faict feirent entr'eux un monopole, qu'ils ne luy donneroient plus à manger. Les pieds dirent qu'ils ne tracasseroient plus pour aller chercher victuailles : les mains et bras dirent qu'ils n'apporteroient plus le morceau à la bouche : la bouche dit qu'elle ne recevroit plus la viande: les dents dirent qu'elles ne macheroient plus pour nourrir le ventre oisif. Or estant les dicts membres ainsi émeus contre le ventre : et le voulant laisser mourir de faim, ils sentirent peu a peu qu'ils se debilitoient eux-mêmes, et devindrent si maigres qu'a peine les pieds pouvoient soustenir le corps :
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les bras estoieiil si débiles, ({u'ils nescpouvoinnt pbis lever vers la bouclie, les dents aussi croiiloient dedans icelle. Par ainsi, dit-il, les membres secuidant ven^^or du ventre, se tuoîent eux-mêmes. Par telle similitude et comparaison des membres contre le ventre, et du populaire contre le Sénat, le dict Ambassadeur miti52;a la fureur du populaire, et le réduit a s'en retourner eu la cité. »
(Guill. de la Perrière, i\f/ro?;' politique, ^42 \°,é([it. 1567.)