‹ Les fables de La FontaineChapitre 22 sur 79 · LE REXARD ET LE BOUC (III · texte numérisé non relu

LE REXARD ET LE BOUC (III

Du Regnart et du Chevreau.

Le Regnart et le Chevreau, ung jour d'esté Duquel faisoit grand et excesssif chault, estoient altérés et mors de soif, et pour subvenir à leur altération, firent diligence de cerchier aucune rivière ou autre eaue en laquelle il peussent boire. Finablement trouvèrent ung viel trou en manière depuys assez parfond ouquel ilz descendirent et auquel ilz beurent a leur aise. Apres ce qu'ilz eurent parfaitement estaint leur soif, le chevreau se print a regarder contremont et considérer la manière comment ilz sortiraient du dit puys, ce que le regnart apperceut assez clerement, car sa nature est d'estre toujours cault et subtil. Et tantost dist iceluy Regnart au dict Chevreau : « Mon compaignon, ayez bon courage, ne te soussie point de la manière de sortir d'icy dedans, car j'ay ja trouvé le moyen par lequel nous pourrons sortir et retourner en hault. Et pour ce faire, voycy la manière convenable ; tu te dresseras tout droit et mettras les pieds de devant contre la paroy, puis après besseras la teste et les cornes entre tes jambes, tant que ton menton touchera a ta poitrine, et je monteray sur ton dos en me prenant a tes cornes et me lanseray et tireray hors de ce puys. Ce faict, je te tireray et mettray hors du dit puys. »

Le Chevreau fut simple et ignorant et creut et aquiessa au conseil du dit Regnart, lequel conseil luy sembloit estre bon, sans fraude ne simulation quel-

conque. Et incontinent le dit rognart se jetta sur le chevreau, et sortit hors facilement du ditpuys. Et, ce i'alct, so [irint le dict Regnart a danser et saulter sur le bortdu dict puys, de joye (ju'il avoit d'estre ainsi eschapé par son astuce et malicieuse callidité, et ne luy souvint ne n'eut aucun soing de tirer ne mettre hors le povre chevreau, lequel estoit demouré en la profundité et obscure tenebrosité du dit puys. Et a cpste cause le dict chevreau accusoit le Regnart de foy mentie et de ce qu'il avoit froissé et rompu sa promesse. Mais ledit regnart n'en tenoit conte, ains luy disoit par manière de moquerie : « Chevreau, se tu eusses eu autant de sens en ta pensée comme tu as de poil au menton, tu ne fusses pas descendu ou dit puy jusques a ce que tu eusses avisé et espié les moyens, voye et manière par lesquels tu te peusses tirer et mettre hors du dict puys quant bon t'eust semblé. »

Sens moral. — Ce dessus dict Apologue, fable ou facecie, quant au sens moral veult donner a entendre a cliascun homme prudent qu'il regarde bien soigneusement quant il se associera ou accompagnera avecques aucun pour quelque chose faire, que celuy avec lequel il se accompaignera ne le déçoive, en regardant lafmdel'entreprinse et la sortie de la chose avant que le faire ne entreprendre.

(Guill, Tardif, Apol. de Laurent Valla, 147, Marchessou.)

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LA GOUTTE ET l'aRAIGNÉE (III, 8j.

Vous savez, dit Polygame, l'échange que Jupiter fit des domiciles et habitations entre mes demoiselles l'Hyraigne et la Goutte. A l'Hyraigne, a qui aux maisons des grands et riches on faisoit mille maux, en abattant, balayant et rompant ses toiles et filets, fut assignée la maison du laboureur. Et a la Goutte, qui n"avaitquemal et tourment aux champs, les palais et maisons des villes; ou, depuis, bien traitée, chauffée et nourrie, elle est demeurée, ne craignant ou redoutant aucun, fors son ennemi conjuré et mortel, appelé Exercice: car l'eau, qu'on pense lui estre contraire, est sa vraie nourriture, au jugement même de Galen, parlant des maladies aquatiques.

(Noël duFail, Contes cVEatrapel, 170, Guichard.)

Dans ses Balixerneries (p. 120), du Fail revient sur le même sujet. La goutte et l'araignée présentent leurs requêtes à Jupiter qui « après avoir tonné, rouillé les yeux, grondé trois fois », rendit cet arrêt : c Le tout vu au net, fut dit et appointé que l'Hyraigne, changeant de maison, demeurerait paisiblement, sans lui faire tort ne violence, aux maisons du pauvre populaire. Sur quoi elle voulut contester je ne sais quoi, et qu'elle ne demandoit que paix; mais on lui fit signe qu'on l'envoyroit là

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dedans. Au reste, ({ue dani" (iouilc suivant sa requête et légitime et civile, laissant les maisonnettes des pauvres gens, iroit habiter aux cours des gros seigneurs, gentilshommes (j'entends des otieux) a présidents, conseillers, avocats, marchands. Et des lors fut donné commissaire pour les mettre en possession respectivement, et est la raison pourquoi vous voyez cette tant belle et bien figurée tapisserie ci-dedans ».

11 fallait aussi rapprocher de cette fable cette délicieuse épigramme de Martial.

Ad Lentinum.

Quare tam multis a te, Lentine, diebus Non abeat febris, quaeris et usque gémis. Gestatur tecum pariter, pariterque lavatur : Gœnat boletos, ostrea, sumen, aprum.

Ebria Setino fit ssepe, et saepeFalerno, Nec nisi per niveam cœcuba potat aquam. Gircumfusa rosis, et nigra recumbit amomo : Dormit et in pluma, purpureoque toro.

Sit tam pulchre, quum tam bene vivat apud te, Ad Damam potius vis tua febris eat?

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