‹ Les fabliauxChapitre 101 sur 257 · Pantchatantra, Irad. Lancereau, p. 65, ss · texte numérisé non relu

Pantchatantra, Irad. Lancereau, p. 65, ss

a) Le conte du Pantchatantra,

« Un tisserand, avec sa femme, partait un soir de son village pour aller boire des liqueurs spiritueuses à la ville voisine. Un religieux mendiant, Devasarman, qui cherchait un gîte, l'arrêta et lui demanda l'hospitalité. Le tisserand dit alors à sa femme : « Ma chère, va à la maison avec cet hôte, lave-lui les pieds, donne-lui des aliments, un lit et les autres soins de l'hospitalité, et reste là. Je t'apporterai beaucoup de liqueur. » Sa femme, qui était une libertine, rentra chez elle, donna à son hôte une couchette sans matelas et toute brisée, fit toilette et sortit pour aller trouver son amant. Aussitôt arriva en face d'elle son mari, le corps chancelant d'ivresse, les cheveux flottants et tenant un pot de liqueur spiritueuse. Dès qu'elle l'aperçut, elle retourna bien vite, rentra dans la maison, mit bas sa toilette et fut comme auparavant. La voyant se sauver si bien parée, le tisserand, qui avait déjà des soupçons antérieurs, rentra tout irrité à la maison et lui dit : (( Eh! méchante coureuse, où es-tu allée? » — u Nulle part; je n'ai pas quitté la maison et tu parles dans l'ivresse. » Le mari, furieux, lui rompit le corps de coups de bâton, l'attacha à un pilier avec une corde solide, et, chancelant d'ivresse, tomba dans le sommeil. Cependant une amie de cette femme, lorsqu'elle sut que le tisserand dormait, vint et dit : « Mon amie, ton amant Devadatta attend là-bas ; vas-y donc vite. » — « Comment y pourrais-je aller, attachée comme je suis? et mon méchant mari est tout proche. » — « Mon amie, dit la femme du barbier, il ne se tient plus d'ivresse, et il se réveillera quand il aura été touché par les rayons du soleil. Je vais donc te délivrer; lie-moi à ta place, et dès que tu te seras entretenue avec Devadatta, reviens bien vite. » — « Soit, » dit la femme du tisserand. — Quelques instants après que cela fut fait, le mari se réveilla, dégrisé, et offrit à sa femme de la délivrer, si elle voulait promettre de ne plus parler à un autre homme. La femme du barbier, par crainte de la différence de voix, ne répondit rien. Il lui répéta plusieurs fois les mêmes paroles; mais comme elle ne donnait aucune réponse, il se mit en colère et lui coupa le nez. Puis il se rendormit. — Cependant, le religieux Devasarman écoutait et voyait toute la scène, de sa couchette.

(( La femme du tisserand revint à sa maison après quelques instants, et dit à la femme du barbier : « Te portes-tu bien? Ce méchant ne s'est pas levé tandis que j'étais sortie? » — « Excepté le nez, le reste du corps va bien. Délie-moi donc vite. » — Après que cela fut fait, le tisserand se leva de nouveau et dit à sa femme : <( Coureuse, même maintenant, ne parlerastu pas? faut-il que je te coupe les oreilles? » Celle-ci répondit : « Fi! fi! grand sot! qui peut me blesser ou me défigurer, moi femme vertueuse et très fidèle? Si j'ai de la vertu, que les dieux me rendent mon nez intact et tel qu'il était; mais si, par pensée seulement, j'ai désiré un autre homme, alors qu'ils me réduisent en cendres ! » Lorsqu'elle eut ainsi parlé, elle dit encore à son mari : « Hé! méchant! regarde! par la puissance de ma vertu, mon nez est redevenu tel qu'il était. » Puis le tisserand prit un tison, et comme il regardait, le nez était tel qu'auparavant, et il y avait une grande mare de sang à terre. Saisi d'étonnement, il délia sa femme, l'enleva, la mit sur le lit et chercha à l'apaiser par cent cajoleries.

<( Le religieux mendiant, témoin de toute cette conduite, passa la nuit très péniblement. L'entremetteuse, avec son nez coupé, alla à sa maison, et sur le matin, son mari, pressé de sortir, lui dit : « Ma chère, apporte vite

la boîte à rasoirs, que j'aille faire mes affaires à la ville. » Mais la femme, avec son nez coupé, resta debout au milieu de la maison, tira un seul rasoir de la boîte et le jeta devant lui. Le mari, saisi de colère, le rejeta. Dans cette action réciproque, la coquine leva les bras en l'air et sortit de la maison pour crier en sanglotant : « Ah! voyez! ce méchant m'a coupé le nez, à moi dont la conduite est honnête ! » Les hommes du roi arrivèrent, lièrent le barbier et le conduisirent aux juges qui le condamnèrent à être empalé. Mais Dévasarman, le religieux mendiant, lorsqu'il le vit conduire au supplice, alla raconter aux juges tout ce dont il avait été témoin et le barbier fut remis en liberté. »

b) Le même récit dans différents remaniements du Kalilah et Dimnah.

Voilà donc la forme que le Pantchatantra donne à notre conte, et c'est, à proprement parler, la seule que l'Orient paraisse avoir jamais connue. Pour faire voir comment les différentes versions restent fidèles à ce type, il serait ici tout à fait disproportionné de comparer entre eux les quinze ou vingt remaniements du Pantchatantra et du Kalilah. Ceux-là seuls peuvent s'intéresser à une pareille besogne qui étudient l'extraordinaire odyssée de ce recueil. Pourtant il ne sera pas indifférent de montrer au lecteur moins familier avec ces livres combien les divers remanieurs furent des êtres passifs, exclusivement voués à leur tâche de traducteurs, et combien insignifiantes sont les variantes qui distinguent tous ces textes les uns des autres. Mais, si quelque lecteur veut m'en croire sur ma seule parole, il peut négliger la longue analyse qui suit, et passer deux pages; il se fatiguerait à les lire, sans grand profit.

Je donne donc, en opposition au texte du Pantchatantra, le texte de trois versions du Kalilah et Dimnah, dont je note soigneusement les variantes. On aura ainsi en présence deux textes qui sont sortis d'un original commun il y a quinze ou dix-huit cents ans, mais qui, depuis, n'ont jamais eu aucun rapport réciproque. Je donne la traduction du texte latin du Directorium humanae vitae ^, qui fut composé par le juif Jean de Gapoue, entre les années 1263 et 1278, d'après un texte hébreu du xiii^ siècle : c'est la plus ancienne forme de l'ouvrage qu'on ait pu connaître en France. J'indique entre parenthèses

1. Directorium, éd. J. Dereubourg, 72e fasc. de la Bibliothèque de l'Ecole dos Huutcs-Études, 1887» chap. Il, p. 54-6.

les variantes de deux autres versions, que je choisis arbitrairement : VAnwâr-i Souhailî (A) qui est un texte persan de l'an 1494 1 et le Livre des lumières (L), traduction du précédent ouvrage et qui est le livre où La Fontaine apprenait à connaître les fables de Bidpaï -. Voici donc ci-dessous trois textes bien éloignés dans le temps et dans l'espace : un texte latin du xiii*^ siècle, un texte persan du xv*', un texte français du xvii^; j'y ajoute [H) les variantes de V Hitopadésa ^ qui devrait a priori en dilférer bien davantage, puisque V Hitopadésa est un remaniement d'une forme relativement moderne du Pantchatantra, et n'a, comme lui, de commun avec les versions du Kalilah que le très ancien original sanscrit perdu. Et pourtant tous ces textes, si distants les uns des autres, se ressemblent infiniment entre eux, comme il est aisé d'en juger :

« Un religieux reçut Thospitalité chez un de ses amis [AL un cordonnier, /f un vacher; Benfey fait remarquer '* que, dans l'original bouddhique, le mari devait être un cordonnier ; les brahmanes remanieurs du Pantchatantra ont fait de lui un tisserand ou un vacher, parce que le métier de cordonnier était considéré comme impur, et que le religieux se serait souillé, s'il eût passé la nuit chez un homme de cette caste). Cet ami ordonne à sa femme de le recevoir avec honneur; quant à lui, des amis l'ont invité, et il ne pourra revenir de la nuit (//le mari va à ses pâturages). La femme avait un amant; une voisine, la femme d'un barbier, lui servait d'entremetteuse; elle pria donc celle-ci d'aller demander à son amant de venir la trouver cette nuit et d'attendre à la porte qu'elle vînt lui ouvrir. Il fut ainsi fait, et l'amant attendait à la porte [L heurtait à la porte) quand le mari revint; (// comme dans le Pantchatantra, l'amant n'intervient pas en personne; le mari voit simplement à son retour sa femme causer avec l'entremetteuse). Comme il avait déjà des soupçons antérieurs, il entra chez lui [LU il battit sa femme), attacha sa femme à un pilier et s'en alla dormir [A le religieux, témoin de la scène, donne en lui-même tort au mari brutal). L'amoureux, las d'attendre, dépêcha la femme du barbier à son amante [LAH l'entremetteuse vient d'elle-même), qui lui dit : « Que veux-tu que devienne cet homme qui se morfond à ta porte? » Elle lui répondit : « Fais-moi cette grâce de me délier et de te laisser attacher à ma place, j'irai le trouver et je reviendrai au plus vite (dans //comme dans le Pantchatantra, cette substitution est proposée par l'entremetteuse elle-même). La femme du barbier consentit, et se fit attacher au pilier. Cependant le mari se réveilla

1. The Anvar-i Suhaili, or the lights of Canopus... translated by Edward B. Eastwick, 1854, p. 106, ss.

2. Le Livre des Lumières ou la Conduite des rois... traduit par David Sahid, d'Ispahan, Paris, 1644, p. 78, ss.

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