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V. par ex. lo Directoriiun, éd. Deronbourg, p

2. Massinger, Tlie Guardian (liccnsed 1633), IVorks cdited hy Gifjord and lient. -colonel Cunningham. — Seul l'acte III intéresse notre conte ; les quatre autres présentent un fouillis d'aventures qui lui sont étrangères, empruntées notamment à Corvautes 6t maladroitement juxtaposées.

taillade à coups de poignard les bras de l'amie complaisante avant de lui couper le nez ^.

Voilà donc quatre versions modernes, dont trois occidentales — et sans doute il en existe d'autres — qui remontent sans conteste à des livres indiens.

Est-ce bien cela que l'on veut démontrer, lorsqu'on soutient que nos contes populaires viennent de l'Inde? Est-ce pour mener à cette conclusion qu'on cite et qu'on analyse minutieusement ces formes ? Si oui, la conclusion est trop aisée, et la démonstration trop évidente. Mais ne voit-on joas que ces versions doivent, de toute nécessité, être considérées comme non avenues? Autant démontrer qu'une traduction russe du Cid est d'origine française : on ne trouvera pas beaucoup de contradicteurs.

Le Kalilah a été traduit, nous le savons, dans toutes les langues qui s'écrivent; dans les diverses littératures, quelques conteurs à court d'invention ont trouvé commode d'emprunter à ce vaste recueil certains récits qu'ils se sont appropriés; le fait n'a rien d'étrange, et le contraire seul pourrait nous surprendre. Qu'on cite ces versions comme des preuves surabondantes du succès universel des livres indiens, soit; mais qu'on sache et qu'on dise que ce sont là de simples plagiats, parfaitement conscients.

Qu'on sache et qu'on dise, lorsqu'on cite ces formes, qu'on ne prétend nullement ajouter quelque chose à la science des traditions populaires, mais simplement à la bibliographie.

Qu'on dise qu'on a affaire à des copistes et qu'on passe.

1. Pour persuader parfaitement au lecteur que ces quatre versions ne sont que des copies directes du Kalilah, il n'y aurait d'ailleurs qu'à lui soumettre les quatre textes. Pour éviter ces fastidieuses redites, je me borne à copier une même phrase des diverses versions. Quand le mari a coupé le nez de celle qu'il croit sa femme, on se souvient que le Kalilah lui fait dire : « Porte maintenant ce beau présent à ton amant. » Campcggi dit de même : « Prends-le et donne-le à ton amant, et que cette figure charmante plaise aux adultères. » — Verboquet : « Or va, misérable et meschante femme, tiens, voilà ton nez, fais-en un présent à ton amy. » — Les Mille et une Nuits : « Je t'apprendrai à m'obéir : tu peux maintenant faire à ton amant un nouveau cadeau. » — La preuve est donc faite : ces formes nous ramènent immédiatement au livre de Kalilah, et il serait aussi facile qu'inutile de rechercher quelle est précisément la traduction dont se servait chacun de nos quatre conteurs.

Nous connaissions cinquante traductions du livre de Kalilah ; quand nous avons lu les Mille et une Nuits, Verboquet, Massinger et Campeg-gi, nous en connaissons, pour notre conte, cinquante-quatre, et voilà tout. Comparer ces versions est un exercice qui offre précisément le même genre d'intérêt que de comparer, à propos d'une ode d'Horace, les traductions du général Dupont et de M. Patin.

Ainsi, jusqu'à présent, nous n'avons rencontré qu'une même et unique forme du conte. 11 n'a rien gagné, rien perdu à passer pendant quinze siècles d'un livre à l'autre. Il n'a subi aucune de ces évolutions qui sont la condition même de la vie. Il n'a pas plus voyagé que ne voyagerait la Belle au Bois dormant, si on la transportait en litière à travers le monde. Il n'a pas vécu; il a été transcrit, rien de plus.

Mais, outre cette existence inorganique, livresque, il a connu aussi d'autres destinées. Il nous apparaît sous des formes multiples, ondoyantes, dans un grand nombre de versions, toutes occidentales ^. La théorie orientaliste prétend que ces formes occidentales se rattachent toutes à celle du Pantchatantra. Pour le démontrer, il ne suffît pas de faire voir que le Pantchatantra a été écrit avant que Boccace fût né, ce qu'on accorde volontiers. Il faut prouver que ce n'est point là le seul argument de l'Ecole. Il faut prouver que l'une quelconque des formes européennes, le fabliau par exemple, suppose la forme indienne.

1. Benfey et Lancereau, après lui, rattachent à notre conte une histoire du Touti-Nameh, dont voici le résumé. Une jeune femme, Chunder, imagine, pour rester en compagnie de son amant, d'envoyer à sa place dans la maison conjugale un Arabe, ami du galant, qu'elle a affublé de son voile et de ses vêtements. Le mari offre une tasse de lait à la personne qu'il croit être sa femme ; l'Arabe la refuse, pour ne pas être obligé de découvrir sa figure. Le mari, impatienté de son silence, le bat comme plâtre, et l'Arabe « riait et pleurait en même temps », Le mari, afin d'attendrir la personne voilée et de la décider à rompre son silence obstiné, lui envoie d'abord sa mère, qui n'a pas plus de succès, puis sa sœur à qui l'Arabe se découvre et qu'elle récompense largement de cette marque de confiance. — Ou voit que ces deux contes peuvent être indépendants ; ou, s'ils dérivent l'un de l'autre, le conteur persan avait si imparfaitement retenu les données primitives du récit, qu'il n'en reste, peut-on dire, rien. — Les quinze contes d'un perroquet, contes persans, traduits sur la version anglaise par Mi"" Marie d'Heures, Paris, 1826, conte XII, p. 95.

On pourrait le démontrer de deux manières : ou bien on trouverait dans un autre conte indien le germe du conte des Tresses et l'on aurait ainsi la preuve que le conte s'est primitivement développé sur le sol indien; ou bien, comparant le Pantchatantra avec le fabliau, on montrerait que les traits sanscrits sont logiquement les plus archaïques.

d) Que le germe de ce conte n'est pas un récit du recueil intitulé le Vetâlapantchavinçâti .

Benfey a tenté le premier de ces deux ordres de démonstrations ; il croit avoir trouvé le germe primitif du récit du Pantchatantra.

Il ajDplique aux Tresses les mêmes théories qu'aux autres contes, c'est-à-dire qu'il voit dans le récit du Pantchatantra, sinon nécessairement la forme première, du moins une forme très voisine du récit original. Il admet fort bien que ces contes pouvaient déjà vivre sur les lèvres du peuple au moment où l'auteur du Pantchatantra les recueillit pour leur donner place dans l'agencement à la fois subtil et indécis de son roman. Pourtant sa théorie de prédilection est que les contes, au moment de la rédaction de ces vastes recueils, étaient très voisins de leur naissance. C'est bien dans l'Inde même qu'ils avaient été imaginés; inconnus des autres peuples, ils avaient été créés pour les besoins de la prédication religieuse ; en un mot, si ce n'est pas l'auteur de l'original sanscrit du Pantchatantra qui les a inventés, c'est donc son frère, c'est-à-dire un prédicant bouddhiste comme lui. Aussi arrive-t-il souvent à Benfey, et spécialement pour notre conte, de chercher dans l'Inde le germe des contes du Pantchatantra. La tentative est ingénieuse, et si elle réussissait, l'origine indienne des contes serait, par là même, mise hors de discussion, et la question vidée.

Qu'on veuille bien, en effet, y réfléchir. Voici dans le Pantchatantra un conte, celui des Tresses, logiquement ordonné, complètement développé, vivant de la vie à la fois multiple et une de ces organismes délicats que sont les œuvres d'art; je prétends que c'est l'auteur du Pantchatantra, c'est-à-dire un Indien bouddhiste qui vivait vers le iii^ siècle de notre ère au

plus tard, qui l'a inventé. Ce n'est là qu'une affirmation sans preuve. Mais si je puis découvrir comment il l'a inventé ; si je puis décomposer et recomposer le travail de son imagination créatrice; si je découvre le noyau du conte; s'il se trouve que ce noyau était un autre conte indien, que notre auteur devait connaître ; si je montre que de ce germe primitif devait logiquement se développer le récit complet, il s'ensuivra que toute forme moderne du conte remonte nécessairement au livre du narrateur indien. En deux mots, admettons qu'on trouve, dans un recueil indien très ancien, une forme a du conte dont le récit du Pantchatantra ne soit que le développement logique; il est évident que si a n'avait pas existé, le conte du Pantchatantra n'existerait pas non plus, et, partant, qu'aucune des versions occidentales n'existerait davantage.

C'est ce germe premier, cette source indéniable du conte du Pantchatantra^ que Benfey croit avoir trouvé. Il affirme cette origine, sans soupçonner même qu'on la puisse discuter. Discutons-la pourtant.

Il existe, en effet, en différentes langues asiatiques, en sanscrit, en mogol, en tamoul, en hindi et dans plusieurs autres dialectes modernes de l'Inde, des recueils de contes que l'on appelle d'un titre générique Les vingt-cinq contes d^un démon, et qui remontent tous, comme Benfey l'a démontré, à un original sanscrit et bouddhique perdu. Cet original aurait été composé au plus tôt au i^"" siècle de notre ère, puisque le roman tout entier est destiné à rappeler la gloire du roi Viliramâditya, qui était senment le contemporain de Jésus-Christ. Bien qu'il n'y ait pas de preuve décisive que ce livre existât avant le xii^ siècle de l'ère chrétienne, Benfey le croit pourtant antérieur au Pantchatantra. Admettons-le : l'auteur du Pantchatantra avait entre les mains un exemplaire de ce recueil. C'est là que, selon Benfey, il aurait trouvé en germe le conte des Tresses. Voici ce qu'il y pouvait lire^ :

« Dans le royaume d'Odmilsong vivent deux frères, l'un pauvre et bon, l'autre riche, avare et mal intentionné à l'égard de son cadet. Celui-ci, souf-

1. Nous citons, en l'abrégeant, la forme mogole de l'histoire, que Benfey considère comme la plus ancienne. Bergmann a le premier publié ce recueil mogol, le Ssiddhi-Kûr, Nomadische Streifereien unter den Kalmûken in den

frant de sa misère et des affronts que lui fait subir son frère, s'introduit une nuit dans la chambre où le mauvais riche gardait ses trésors et s'y cache pour le voler. A sa grande surprise, il voit sa belle-sœur se lever, préparer des viandes et des plats sucrés et sortir en les emportant. Il la suit par curiosité et la voit se diriger vers le cimetière. Là, sur un monticule, s'élève un riche tombeau : un corps y est étendu, celui de l'homme qui naguère était l'amant de sa belle-sœur. Elle vient ainsi chaque soir protéger son cadavre contre les oiseaux et les renards et lui apporter à manger. Comme ses mâchoires sont serrées par la mort, elle lui tient la bouche ouverte avec une pince de métal et y enfonce la nourriture avec sa langue. Mais tout à coup la pince tombe, les mâchoires se referment brusquement et coupent le nez et la langue de la femme. Elle rentre chez elle toujours suivie et observée par son beau-frère. Elle se couche auprès de son mari et se met à pousser des cris : <( C'est mon mari qui m'a mutilée ! » Le Chan condamne le mari, qui ne peut se justifier, à être brûlé. Mais son frère est là pour tout expliquer : sur ses indications, on se rend au cimetière et l'on trouve dans la bouche du mort le bout de la langue de la femme, dans la pince le bout de son nez. C'est elle qui est brûlée. »

Les variantes de cette répug-nante histoire ne nous intéressent pas directement. Disons rapidement que, dans les trois autres versions que nous connaissons, il n'est plus question des deux frères rivaux ; le dénonciateur est un voleur quelconque ; dans ces trois versions, il s'agit d'une jeune femme qui a pris un amant, lasse d'attendre son mari, lequel depuis des années fait le négoce au loin. Le jour oi^i il revient, elle se refuse à lui et sort dans la nuit pour rejoindre le galant à qui elle a donné rendez-vous. Mais, d'après Somadéva ^ (xii<^ siècle), elle trouve son amant au lieu fixé, mais mort, et se balançant au bout d'une corde : les gardes de nuit l'ont pris pour un voleur et l'ont pendu. Elle le dépend et lui baise le visage ; mais un vctâla, démon qui vit volontiers dans les cadavres, s'introduit par manière de plaisanterie dans le corps du mort, et d'un coup de mâchoire coupe le nez de l'amante. — Dans le Bêtàl Paiclûsî, qui est une rédaction moderne du roman en dialecte hindi ^, l'amant vient de mourir d'une

Jahren 1802 und 1803, Riga, 1804, t. I, p. 328. Benfey l'a étudié dans un mémoire célèbre du Bulletin de V Académie de St-Pétersbourg {Mélanges Asiatiques, 4 septembre 1857, t. III, p. 170, ss.). Depuis, le recueil a été de nouveau publié par B. Jûlg, Kalmûkische Mdhrchen, Leipzig, 1866.

1. Voyez ce texte à la page 175 du mémoire de Benfey cité à la note précédente.

2. Voir, sur le Bêtdl Patchisi, la date de sa composition et les différentes versions modernes du Vetdlapantchavincâti^ le travail de M. Laucereau,

Bédier. — Les Fabliaux, 12

piqûre de serpent, et le spirituel démon, qui contemple la scène assis sur un figuier, se comporte comme dans Somadéva, et bien plus grossièrement encore. — Dans le Vedâla Cadai ^, il n'est plus question du vetâla ; les gardes de nuit ont pris l'amant poiir un voleur et viennent de le blesser d'un coup de flèche ; c'est dans un hoquet d'agonie qu'il coupe le nez de son amante.

Dans ce conte laid, qui rit d'une gaieté macabre, on reconnaît aisément une partie du récit du Pantchatantra : dans le Vetàlapantchavinçati comme dans le Pantchatantra, une femme a le nez coupé dans une équipée amoureuse (qu'elle y soit intervenue pour son propre compte ou comme entremetteuse). Elle rentre chez elle, ameute les voisins, accuse son mari de la mutilation. On va conduire le pauvre homme au supplice, quand un témoin imprévu de toute la scène dévoile l'imposture.

C'est évidemment le même conte. L'auteur du Pantchatantra connaissait l'histoire du démon qui pénètre dans le cadavre ; il a été choqué de ces perquisitions judiciaires dans la bouche du mort, de ces plaisanteries de fossoyeur. Il a renvoyé à son figuier sacré le hideux î;f^iZa. Il a adouci le conte.

Nous ne pouvons que constater son bon goût, mais aussi son imj)uissance inventive : car enfin, à l'odieux il a substitué la sottise. Cette femme, qui prévoit qu'elle n'a cpi'à tendre un rasoir à son mari pour que celui-ci le lance par la chambre, a inventé là une bien pauvre ruse, et si sommaire qu'ait pu être la justice de l'Inde, le moindre juge de ces temps reculés ne se fût pas laissé prendre à ces malices. Toujours est-il que le conte du vetâla est bien la source des mésaventures de la femme du barbier dans le Pantchatantra.

Mais Benfey prétend voir aussi dans ce conte le germe du très

1 spirituel récit des Tresses : « L'auteur du Pantchatantra, dit-il, a

(( transformé avec une merveilleuse habileté la vieille histoire

(( macabre de son modèle ; la punition n'atteint ici que l'entre-

« metteuse, tandis que la femme mariée paraît sortir indemne de

Journal Asiatique, t. XVIII, 1851, p. 383, ss. Notre conte est aussi publié en allemand à la page 61 de la traduction allemande de H. Œsterley, Baitdl Patchisl, ode?' die 23 Evzdhlungen eines Damon, Leipzig, 1873.

1. Tlie Veddla Cadai, being the tamul version of a collection of ancient taies in the sanscrit language .. . translated by B. G. Babingtou, Miscellaneous translations front oriental languages, 1. 1, p. 43, 1831.

(( toute cette aventure. Nous y voyons apparaître le mari ridicule (( et crédule, conforme au type convenu dans ces contes, et pour « qu'il paraisse mériter son malheur, il nous est présenté comme « un brutal ivrogne. »

Dans les Mémoires de V Académie de Saint-Pétersbourg , il dit encore : « Cette forme mogole du conte nous permet de saisir ce (( fait que confirment tant de récits d'origine indienne aujour- (( d'hui répandus sur la surface de la terre, à savoir que le noyau « du conte, qui est d'origine indienne, reste intact, tandis qae « son enveloppe se modifie de mille façons, selon les besoins (( moraux et les conceptions sociales des peuples qui l'accueillent. »

En vérité, existe-t-il un rapport logique, une relation de cause à effet entre cette donnée : « une femme à qui on a coupé le nez accuse son mari de ce méfait, » et celle-ci : « une femme, que son mari soupçonne, s'échappe, à la faveur de la nuit, de la chambre conjugale et une amie y prend sa place ; le mari se trom23e dans l'obscurité, bat et mutile cette amie ; sa vraie femme rentre au matin, le corps intact, et prouve aisément à son mari que les dieux l'ont justifiée » ? Je vois bien que les deux contes sont juxtaposés ; mais je vois aussi que chacun d'eux peut vivre de son existence propre. Et ce qu'il m'est impossible de concevoir, c'est comment l'un pourrait être le germe de l'autre. Je vois bien que l'oiseau est virtuellement renfermé dans l'œuf; mais que le conte des Tresses soit virtuellement enfermé dans le conte du Vetâlapantchavinçâti, c'est ce qui m'échappe.

Supposez, en effet, qu'on enferme dans des cellules tous les conteurs passés et futurs, en leur proposant comme canevas le conte du Vetâla^ avec charge d'en tirer tous les développements logiques qu'il contient en germe. Qu'on les enferme tous, les bons plaisants et les subtils narrateurs, Schéhérazade, Till l'Espiègle, et les aimables conteurs florentins du Décaméron, et les Vénitiens que les Facétieuses nuits de Straparole réunissent autour de Lucrèce Sforze, et les spirituels gentilshommes de la reine de Navarre. Qu'on enferme encore avec eux les Sept Sages de Rome, Bacillas, Caton et Malquidas, et aussi le charmant perroquet du Touti-Nameh\ et qu'on enferme Roger Bontemps, et ceux qui, dans mille ans, diront encore la Matrone d'Ephèse aux races à venir. La captivité durât-elle des siècles, et le tra-

vail de tous ces ingénieux esprits fût-il incessant, le conte des Tresses ne germerait pas du conte du Vetâla.

Il s'est simplement produit ici un phénomène qui n'est point rare dans l'histoire des contes : une contamination. Deux contes, primitivement étrangers l'un à l'autre et qui suivront d'ailleurs des destinées ultérieures distinctes, s'agrippent souvent l'un l'autre. Ce phénomène est fréquent, et nous verrons tout à l'heure que notre conte des Tresses s'est ainsi temporairement attaché, en Europe, une dizaine de contes divers. On n'a jamais imaginé de rechercher, dans tel de ces éléments adventices et caducs, la source première du conte. Pourtant, tel récit contaminé, français, allemand, italien, pourrait, avec autant de vraisemblance c[ue le Vetâla^ être présenté comme l'original des Tresses. Mais quoi! ces contaminations étaient françaises, allemandes, italiennes — non indiennes ! Le plus souvent , il est difficile de savoir où, quand, pourquoi deux contes se sont ainsi soudés : la fantaisie individuelle d'un conteur, un vague trait commun dans les deux récits, souvent le simple désir de dire une histoire plus longue, le caprice de l'association des idées provoquent ces

1 rapprochements. Mais, ici, ce qui est vraiment curieux et ce qui aurait dû faire réfléchir Benfej, c'est que, dans le récit du Pant-

\ chatantra, l'on découvre fort bien les intentions intimes du

\ narrateur : la soudure des deux contes y est visible, et les causes

' de la contamination flagrantes.

On se souvient en effet que, dans le récit du Pantchatantra, un religieux mendiant, Devasarman, observe de sa mauvaise couchette toutes les péripéties du drame. Or, ce Devasarman, les lecteurs du Pantchatantra le connaissent bien : cet épisode de la vie conjugale n'était pas la première scène bizarre dont il eût été le témoin ; déjà on l'a suivi, avec une surprise toujours croissante, dans une série d'aventures entre lesquelles on ne remarquait d'abord aucun lien. Ce lien existait pourtant, et l'auteur réservait au religieux Devasarman de tirer de ces épisodes disparates une seule et même leçon. Il lui fallait donc trouver une sorte de mise en scène qui permît à Devasarman de raconter ses aventures et d'en tirer la morale.

C'est alors que l'auteur du Pantchatantra s'est souvenu do ce conte du Vetâla où un témoin imprévu venait révéler à des juges

l'innocence d'un mari condamné. Dans le conte primitif des Tresses — nous le montrerons plus loin — l'entremetteuse, une fois châtiée et blessée par le mari, devait disparaître de la scène et ne plus nous occuper. Mais l'auteur du Pantchatantra avait encore besoin d'elle : il fallait qu'elle accusât et fît condamner son mari, à seule fin que le religieux Devasarman, sur la place du supplice, en présence du peuple et des juges assemblés, pût survenir, dérouler la série de ses aventures et dire aux juges : « Suspendez votre jugement, parce que ce n'est pas le larron qui * a emporté ma robe, ny ce n'est les moutons qui ont tué le renard, \ ny le jeune homme n'a tué la méchante femme, ny non plus ce n'est pas le cordonnier qui a coupé le nez de la chirurgienne, mais c'est nous-mêmes qui avons tiré ces maux sur nous... etc. ^ )> D'où la contamination du Vetàla et des Tresses.

En tout cas, on voit qu'il n'y a primitivement rien de commun \ entre les deux récits. Plante associe en une seule pièce une comédie de Diphile et une comédie de Ménandre. L'auteur du Pantchatantra associe deux contes populaires, le Vetàla et les Tresses. Ce sont là des faits similaires : le Vetàla n'est pas plus la source des Tresses que la comédie de Ménandre n'est la source de Diphile.

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