iVre des Lumières, 1644, p
a) Le fabliau comparé aux formes orientales. Supériorité logique du récit français.
Voici le récit de l'un de nos fabliaux ^ :
Un chevalier a une femme et cette femme a un amant. Les amoureux profitent de ce que le mari est grand coureur de tournois pour se voir en secret chez la sœur du galant. Un jour que l'on annonce le retour du mari, la femme demande à son ami un don, que l'on peut considérer comme une de ces mille épreuves de courage que les femmes du moyen âge (au moins dans les romans) requéraient en amour : c'est qu'il viendra la trouver cette nuit-là, dans la chambre conjugale. Il y pénètre en effet le soir, parla fenêtre, et s'approche à tâtons du lit où reposent les deux époux. Mais le malheureux se trompe :
Lors tas te et prent par mi le coûte Le seignor qui ne dormoit pas, Et li sires esnel le pas Si le ra saisi par le poing.
Les deux hommes luttent dans l'obscurité et le mari pousse son adversaire, qu'il prend pour un voleur, jusqu'à la porte d'une salle voisine de sa chambre, où il mettait son cheval favori et sa mule. Il renverse son ennemi dans une cuve qui se trouvait là et l'y maintient : « Alumez chandoile ! » crie-t-il à sa femme. Mais celle-ci se garde bien d'obéir ; elle proteste qu'elle ne pourra jamais trouver dans l'obscurité la porte de la cuisine; elle préfère garder ce voleur pendant que son mari ira chercher de la lumière. Comme le mari s'éloigne en lui confiant son prisonnier, vite, elle le laisse échapper, et quand le bonhomme revient, une chandelle dans une main, une épée nue dans l'autre, il voit que sa femme maintient dans la cuve, avec le plus grand sérieux du monde, la tête de sa mule. Il en conclut avec un certain bon sens qu'il a pris un « lecheor » pour un voleur et jette sa femme à la porte. Elle se réfugie dans la maison amie où elle retrouve son amant, puis s'avise d'un engin : u jamais n'orrez parler de tel » ! Elle s'en va réveiller une bourgeoise qui lui est dévouée et la fait consentir à entrer dans la chambre de son mari, où elle s'occupera à pleurer tant et plus. En effet, Famie complaisante mène grand deuil auprès du mari qui, n'y tenant plus, se lève, arme d'éperons ses pieds nus, prend par les cheveux celle qu'il croit être sa femme et la met en sang à coups d'éperons ; cependant sa vraie femme a rejoint le galant :
Molt pot ore la dame atendre De son ami greignor soulaz Que celle qui est prise as laz !
Enfin le mari, las de frapper, prend son couteau, coupe les deux tresses de la malheureuse et la renvoie. Elle court conter sa mésaventure à son amie ; celle-ci la console de son mieux et va se rasseoir sans bruit sur le lit de son mari qui s'est rendormi. Elle trouve sous l'oreiller les tresses