‹ Les fabliauxChapitre 117 sur 257 · Vers · texte numérisé non relu

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cussion, à l'ombre de la reposante théorie orientaliste. Tous les contes Adennent de l'Inde, même ceux dont nous ne connaissons aucune forme indienne ; or celui-ci est conservé sous des formes sanscrites; donc, il vient de l'Inde, nécessairement. Cela s'entend de soi.

Il y faut pourtant une démonstration , et il n'y en a pas deux possibles. Si l'hypothèse de l'origine orientale n'est point un simple préjugé, il faudra que les formes françaises supposent à leur base les formes indiennes. Comparons-les donc.

Le lai d'Aristote est universellement connu. Mais, comme il est un des joyaux de notre collection, on ne nous en voudra pas de le raconter d'après Henri d'Andeli, povir égayer un instant la sécheresse de ces discussions.

« Alexandre, le bon roi de Grèce et d'Egypte, a subjugué les Indes, et, honteusement, « se tient coi » dans sa conquête. Amour a franche seigneurie sur les rois comme sur les vilains, et le vainqueur s'est épris d'une de ses nouvelles sujettes. Son maître Aristote, qui sait toute clergie^ le reprend au nom de ses barons et de ses chevaliers, qu'il néglige pour muser avec elle. Le roi lui promet débonnairement de s'amender. Mais peut-il oublier la beauté de l'Indienne, son « front poli, plus clair que cristal »? Son amie s'aperçoit de sa tristesse, lui en arrache le secret. Elle promet de se venger du vieux « maître chenu et pâle » : avant le lendemain, à l'heure de none, elle lui aura fait perdre sa dialectique et sa grammaire. Qu'Alexandre se tienne seulement aux aguets, à l'aube, derrière une fenêtre de la tour qui donne sur le jardin.

« En effet, au point du jour, elle descend au verger, pieds nus, sans avoir lié sa guimpe, sa belle tresse blonde abandonnée sur son dos; elle va, à travers les fleurs, relevant par coquetterie un pan de son bliaut^ et fredonnant une chansonnette :

Or la voi, la voi, m'amie, La fontaine i sort série...

(( Maître Aristote d'Athènes l'entend, du milieu de ses livres; la chanteuse

Au cuer li met un souvenir Tel que son livre li fet clore.

(( Hélas! songe-t-il, qu'est devenu mon cœur?

Je sui toz vieus et toz chenuz, Lais et pales et noirs et maigres, En filosofie plus aigres Que nus c'on sache ne c'on cuide... »

« Tandis qu'il se désole, la dame cueille des rameaux de menthe, en tresse un chapel de maintes fleurs, et ses « chansons de toile » volent jusqu'au vieillard, taquines et câlines.

« Par quels lents manèges de coquetterie elle enchante le philosophe, c'est ce que vous lirez avec plaisir dans le vieux fabliau. Bref, Aristote se met à lui parler la langue amoureuse des troubadours et, comme un chevalier de la Table Ronde, s'offre à mettre pour elle corps et âme, vie et honneur « en aventure ». Elle n'en demande point tant, mais qu'il se plie seulement à l'une de ses fantaisies... : qu'il se laisse chevaucher un petit peu par elle, sur l'herbe, en ce verger : « Et je veux que vous avez une selle sur le dos :

J'irai plus honorablement. »

(( Il consent ; voilà le meilleur clerc du monde sellé comme un roussin, et la meschine qui rit et chante clair sur son dos. Alexandre paraît à la fenêtre de la tour. Le philosophe bridé et sellé se tire spirituellement de l'aventure et retrouve soudain toute sa dialectique : « Sire, voyez si j'avais raison de craindre l'amour pour vous, qui êtes dans toute l'ardeur du jeune âge, puisqu'il a pu m'accoutrer ainsi, moi qui suis plein de vieillesse. J'ai joint l'exemple au précepte; sachez en profiter! »

D'ores et déjà, a priori^ avant toute comparaison avec les versions indiennes, il est évident que cette forme se suffit à ellemême. Rien qui décèle un remaniement. Nulle trace de rhabillage, de replâtrage. Remarquez-vous un seul trait maladroit, nécessité par l'adaptation à nos mœurs de données orientales? Sous sa forme française, le conte est accompli. Nous pouvons d'avance l'affirmer : l'Inde nous livrera peut-être des versions aussi bonnes ; de supérieures, non pas.

Or ces versions indiennes, loin d'être plus logiques, plus artis-

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tement motivées et agencées que le fabliau, loin même de le valoir, ne lui sont-elles pas misérablement inférieures ?

Voici celle du Pantchatantra ^ . — « Un ministre très sage, Vararoutchi, à la suite d'une querelle conjugale, n'obtient son pardon qu'à la condition de le demander à genoux, la tête rasée. — Pareillement, son souverain, le roi très puissant Nanda, après s'être querellé, tout comme son ministre, avec sa femme, n'obtient sa grâce que s'il se laisse mettre un mors dans la bouche et chevaucher par elle, tandis qu'il hennira comme un cheval. Au matin, comme le roi siège dans l'Assemblée, Vararoutchi arrive, et le roi, quand il le voit, lui demande : « Hé! Vararoutchi, pourquoi ta tête est-elle rasée, sans que ce soit jour consacré? — Le ministre répond : « Là où ceux qui ne sont pas des chevaux hennissent, on se rase la tête, sans que ce soit le jour. »

Il est inutile d'insister sur la médiocrité de ce conte. — Je connais une seconde forme indienne -, moins sommaire et moins insignifiante, que mes devanciers paraissent avoir ignorée.

Bharata, ministre d'un roi puissant, a dompté le peuple des Pandavas. Parmi les captifs se trouve une jeune fille, dont le corps est recouvert d'ulcères repoussants. Le roi, visitant le butin, la voit et demande à Bharata : « Est-il possible que jamais un homme consente à s'unir à une telle fille? — 0 roi, non seulement cela est possible, mais je gage qu'elle forcera un homme à la porter sur son dos et à hennir en la portant. «

« En effet, le ministre fait soigner et guérir Tara, sa captive. Elle devient fort belle. Un jour il la fait baigner, parfumer, parer à merveille et convie le roi à dîner. Soudain, comme il s'entretient avec son maître, la jeune fille, jouant dans la salle voisine, lance par mégarde par dessus un rideau sa balle qui vient tomber au milieu des convives. Elle entr 'ouvre le rideau : « Père, rends-moi ma balle ! » Le roi, ébloui de sa beauté, s'émerveille : (( Bharata, de qui est-elle la fille? — Je suis son père. — Est-elle déjà promise? — Non, roi. — Alors, Bharata, pourquoi ne me la donnerais-tu pas? — 0 roi, je te la donnerai donc. »

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