‹ Les fabliauxChapitre 118 sur 257 · Pantchaiantra, trad. Lancereau, p · texte numérisé non relu

Pantchaiantra, trad. Lancereau, p

2, Maliâkâtjâj ana und Kônig Tslianda Pradjotn, ein cycliis huddhistischel* Ërzàhlungen, mitgetheilt von A. Schiefner, dans les Mémoires de VAcad. de S. Péters bourg, Wl'^ série, t. XXII, no 7, p. 25.

« Le roi l'emmène dans son palais et son amour va grandissant de jour en jour.

(( A quelque temps de là, le ministre demande à la jeune épousée : « Fille, te sens-tu capable d'obtenir du roi qu'il te porte sur son dos en hennissant? » En riant un peu, Tara répondit : (( Père, je verrai ! »

« Après s'être parée de son mieux, elle prend devant le roi une attitude désolée. Il s'inquiète, l'interroge : « 0 roi, les dievix sont irrités contre moi! — Que leur as-tu fait, reine? — 0 roi, quand tu as envoyé mon père pour dompter le peuple des Pandavas, j'ai prié les dieux et j'ai fait ce vœu que, s'il revenait sain et sauf et victorieux, j'obtiendrais de l'homme qui me prendrait pour femme qu'il me portât sur son dos en hennissant. C'est à toi que j'ai été donnée. Le nombre des femmes de ton sérail est si grand qu'il me sera, je le sens bien, impossible d'accomplir jamais mon vœu, et c'est pourquoi je suis triste. — Soit, dit le roi, je ferai selon ton désir. » — Mais la jeune femme garde son attitude abattue. « Pourquoi, reine? As-tu encore une prière à m'adresser? — Pas la moindre ; mais mon vœu comportait que des brahmanes seraient présents, ainsi qu'un joueur de luth, qui jouerait, tandis que les brahmanes prieraient pour le roi !» — Il accepte encore ^ et se laisse chevaucher par Tara au bruit des instruments et des chants. »

Ce conte est agréable et son auteur fut, certes, homme d'esprit. La scène du jeu de balle est gracieuse, et c'est une plaisante imagination qui termine le récit : non seulement la malicieuse Tara obtient de chevaucher son royal époux; mais, par luxe d'exigence et pour bien montrer à tous que cette victoire lui a été facile, elle veut que les hennissements de son mari soient rythmés par les accords des luths et les prières des brahmanes.

Par malheur, ce très spirituel conteur travaillait sur des données illogiques.

D'abord, quelle est la signification de son récit? Le roi avait gagé contre son ministre qu'il ne se trouverait pas d'homme pour aimer une jeune fille rongée d'ulcères. Il n'a nullement prétendu qu'il n'aimerait point une jeune fille plus belle que l'aurore,

1. Le r(îcil prend, à partir d'ici, une direction qui ne nous intéresse pkis.

et si l'ing-énieux ministre Bharata triomphe, c'est qu'il a triché au jeu. Le récit est un conte pharmaceutique, qui prouve seulement l'excellence des drogues indiennes. — Puis, lorsque la jeune reine demande à son époux de souffrir qu'elle le chevauche, il est bien étrange qu'il ne se souvienne pas du pari tenu par lui contre son ministre. Il est non moins invraisemblable qu'il croie au vœu stupide formé par sa femme. Mais cet oubli et cet aveuglement, mettons-les sur le compte des ravages de l'amour, et admettons ces données. Il reste encore que ce conte ne signifie rien, car il se résume en ceci : un jeune prince, dans toute la force de la jeunesse et des passions, trouve sa femme tourmentée d'un scrupule religieux ; elle a fait, jeune fille, un vœu que son mari l'aurait aidée à accomplir, s'il n'avait été qu'un modeste kchatriya. Hélas! elle a épousé un roi, qui ne se prêtera pas à l'épreuve ! Si le jeune prince lui montre qu'elle a eu tort de douter de lui, qu'il saura apaiser le trouble de sa conscience et lui prouver sa tendresse aussi bien que l'eût fait le moindre de ses sujets, il fait preuve, non pas de stupide passion, comme Aristote, mais de galanterie. Henri IV en eût fait tout autant pour Gabrielle.

Comparez cette forme au Pantchatantra : elle est mieux racontée, mais moins significative. — Comparez le Pantchatantra au lai d'Aristote : la forme du Pantchatantra se résume en cette médiocre historiette : « Deux maris, l'un très puissant, l'autre très sage, supportent, pour apaiser leurs femmes, des épreuves diverses et ridicules, et se raillent l'un l'autre. » Où est notre vieil Aristote du conte français, si habile à démontrer à son élève les dangers de la passion, et qui tombe dans le piège même que sa dialectique enseignait si merveilleusement à éviter?

L'avantage reste manifestement à la forme occidentale du conte. On peut assurer que ni l'un ni l'autre des conteurs indiens ne la connaissaient : sans quoi, ils l'eussent préférée. Il y a donc présomption pour qu'elle ne fût pas connue dans l'Inde.

Mais, nous dira-t-on, le conte indien a subi, en voyageant, une habile révision. Le lai d'Aristote n'est qu'un heureux développement des données du Pantchatantra. — La théorie orientaliste manie en effet une arme à double tranchant, qu'il nous faut émousser l'un après l'autre. Les formes orientales d'un conte

Bédier. — Les Fabliaux. 14

sont-elles supérieures? c'est, dit-elle, que les conteurs occidentaux sont des maladroits qui les ont gâtées. Les formes orientales sont-elles inférieures? c'est que les conteurs occidentaux ont développé logiquement et harmonieusement un germe indien encore informe.

Acceptons encore cette seconde partie de la discussion, inverse de la précédente.

Qu'y a-t-il de commun entre les versions indiennes et le lai d^Aristotel Le minimum de rapports possibles, comme nous l'observons, avec surprise, pour presque tous nos contes. Elles ne sont réunies que par ce seul trait : un homme souffre qu'une femme le bâte et le chevauche.

Or, — j'en demande humblement pardon au lecteur, — la langue sacrée des Védas disait peut-être, comme notre langue populaire, que certaines femmes « tournent leurs maris en bourriques », et notre conte n'est que cette métaphore grossière, réintégrée en son sens matériel. Une idée aussi peu compliquée a pu naître un nombre indéfini de fois, et il est possible que les deux groupes oriental et occidental n'aient pas même la communauté d'une origine unique. Rien ne s'oppose à ce que le lai d'Aristote soit sorti, tout organisé, du cerveau de quelque clerc, un beau jour qu'il s'ennuyait à entendre un maître es arts commenter VOrganon d'Aristote.

Mais admettons que les trois formes du Pantchatantra, du Mahâkâtjâjana^ du fabliau, soient, en effet, sorties d'une source unique.

Si un conteur n'a emprunté à ses modèles que cette donnée : « un homme raisonnable et prudent s'est laissé chevaucher par une femme, » et s'il en a su tirer le charmant lai d^Aristote, je dis que le lai d'Aristote n'existait pas jusqu'à lui et qu'il en est le véritable inventeur.

Mais est-il vraiment nécessaire de supposer qu'il ait eu besoin du point de départ des versions indiennes ? Les contes vont-ils se gâtant ou se perfectionnant? L'un ou l'autre, selon qu'ils passent d'un homme d'esprit à un sot, ou inversement. Dans l'espèce, la question se réduit à ceci : un conte a été inventé, ou ne sait où. On en possède des formes indiennes médiocres, une forme française excellente. La forme excellente est-elle dérivée

des formes médiocres? Cela est possible, non nécessaire. Mais, dans notre incertitude, il y a une présomption en faveur de l'hypothèse inverse. Elle se tire d'un principe d'observation et de bon sens : les formes sottes d'un conte ne sont point les plus vivaces. Elles ne voyagent pas. Elles sont éphémères et caduques. Or, des deux formes indiennes de notre conte, l'une est insignifiante, l'autre mal motivée. Il n'y a donc pas lieu d'en faire dériver toute la tradition orale.

Il reste une troisième forme orientale, non indienne, mais arabe ^. C'est le Vizir sellé et bridé, que nous raconte VAdjaibel Measer. Ici, tout concorde avec le fabliau, sauf d'insignifiants détails '^, Mais cette version est moderne et rien ne nous permet de supposer qu'elle remonte jusqu'à l'Inde. Plus d'une autre Aversion ressemble parfaitement au fabliau, sans qu'on lui attribue aucun droit de priorité sur le récit français. Par exemple, le très charmant conte allemand d'Aristote et Fillis^ concorde aussi exactement que le récit arabe avec le lai d'Henri d'Andeli ; les mêmes détails y reparaissent, jusqu'à la jolie scène du verger printanier, où Fillis cravache le vieux sage avec une tige de rosier fleuri. La version allemande ne peut-elle pas prétendre, aussi bien que la version arabe, à être la source du fabliau? Le conte de l'Adjaibel Measer doit être placé, par rapport au lai d'Aristote , sur le même plan que l'une quelconque des répliques de cette nouvelle, telles que le conte moral de Marmontel, ou le livret d'opéra comique de M. Alphonse Daudet. Le récit arabe vient-il du fabliau, ou inversement? Nous ne savons et l'on n'était pas plus embarrassé pour décider jadis

Si Rapinat vient de rapine Ou rapine de Rapinat.

Pourtant, si l'on songe à l'universelle popularité du lai d^Aris^

1. Cardonne, Mélanges de littérature orientale , 1780, t. I, p. 16.

2. Aristote cède ici la place, comme de juste, à un vieux vizir, et la scène se passe dans un sérail. Mais tous les traits concordent, jusqu'au mot d'esprit par lequel le vieillard bridé se tire de sa mésaventure : « Prince, c'est parce que je connaissais tous les caprices de ce sexe dangereux que j'exhortais votre Majesté à ne pas s'y livrer; mes leçons doivent faire plus d'impression sur votre esprit, depuis que j'ai joint l'exemple au précepte. »

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