Gesammtabenteuer, I
tote, raconté dans tout l'Occident par les prédicateurs ^, sculpté dans les cathédrales, aux portails, aux chapiteaux des pilastres, sur les miséricordes des stalles, ou encore sur des coffrets d'ivoire et des aquamaniles, on conviendra qu'il y ^ apparence pour que ce soit la forme européenne qui parvint au conteur arabe.
Les Quatre Souhaits Saint-Martin.
Le fabliau des Quatre souhaits St-Martin se retrouve, d'une part dans le Pantchatantra et dans le groupe oriental des Sept Sages ; d'autre part, dans un nombre indéfini de versions occidentales.
Posons-nous cette double question : Y a-t-il quelque raison de croire que les formes orientales soient les génératrices des autres? s'il nous semble que non, quelles sont ces formes génératrices? c'est-à-dire, que pouvons-nous savoir de V origine du conte? — En second lieu, si nous groupons en familles les versions conservées, ces familles peuvent-elles nous renseigner sur le mode de propagation du conte à travers le temps et l'espace?
Je veux le remarquer tout d'abord : si pareille enquête sur un conte peut être féconde, c'est ici qu'elle le sera, ou jamais.
Notre fabliau appartient en effet à la catégorie des contes à, tiroirs : d'un cadre donné, commun à tous, les différents narrateurs peuvent éliminer les épisodes qui leur déplaisent, pour y introduire ceux que leur suggère leur fantaisie. C'est ici que les traits accessoires, qui, dans tout conte, sont abandonnés à la libre invention du narrateur, ajDparaissent le plus clairement comme arbitraires ; par suite, c'est ici que la communauté du même trait accessoire groupe les versions par les ressemblances les plus nettes, ou les oppose par les contrastes les plus saillants.
Ainsi, dans notre fabliau, la donnée commune est simplement celle-ci : un être surnaturel accorde à un ou plusieurs mortels le don d'exprimer un ou plusieurs souhaits^ qu il promet d'exaucer. Ces souhaits se réalisent^ en effet ^ mais^ contre toute attente et
1. Il se trouve en effet rapporté dans le Promptuariiun exemplorum d'après Jacques de Vitry(V. Gesammt., I,p. lxxviii), bien qu'il ne se retrouve pas dans les Exempta de ce dernier. — Naturellement Schiefner affirme que c'est (( Jacques de Vitry qui a transplanté ce conte d'Orient en Europe. » (V, Mém. de l'Ac. de S.-Fétersb., toc. cit., p. vu.)
par la faute de ceux qui les forment, ils n'apportent après eux aucun profit, quand ils n entraînent pas quelque dommage.
Ce seul énoncé rappelle les bons tours que Dionysos joue au roi Midas,
La miseria dell' avaro Mida,
Che segui alla sua domanda ingorda,
Por la quai sempre convien che si rida.
Cette donnée est aussi universelle que l'idée même de la prière et de l'inintelligente vanité de nos désirs.
Il est évident que les personnages à qui sont dévolus les souhaits, peuvent — la variété des désirs humains étant infinie -^ former les vœux les plus divers. Si donc, libre d'élire à son gré l'un quelconque des biens de la terre, des eaux et des cieux, beauté, honneur du monde, puissance, richesse, une femme choisit de posséder une aune de boudin, on reconnaîtra que ce souhait n'offre aucun caractère de nécessité. Si trois versions — espagnole, tchèque, allemande, — reproduisent ce même vœu imprévu, ces trois versions seront associées avec une évidence plus indiscutable que dans la majorité des contes.
On le voit : les contes à tiroirs sont ceux qui nous fournissent les classements déversions les plus sûrs. C'est pourquoi j'implore du lecteur, pour cet humble conte à rire, sa plus scrupuleuse attention.
Je connais de ce conte vingt-deux variantes, qui se ramènent à cinq formes irréductibles i.
Je ne donnerai que l'essentiel de chaque version, m'efforçant
1. Voici les études que je connais sur les Souhaits Saint-Martin :
lo Grimm, Kinder- und Hausmdrchen, notes du conte 87;
2° Von der Hagen, Gesammtabenteuer, II, xxxvii ;
3° Benfey, Pantchatantra, l, p. 495;
4° Lang, Perraulfs popular taies, Oxford, 1888, p. xlii. — L'étude de M. Lang est conçue à peu près dans le même esprit que celle-ci, que j'avais préparée avant de connaître son édition des contes de Perrault. La mienne ne fait pas double emploi pourtant avec celle du savant anglais. Ce n'est pas que je tire vanité des quelques versions du conte que j'ajoute à sa collection : je profite de son travail, et le premier sot venu pourrait allonger notre double liste. Mais là où M. A. Lang n'a voulu montrer que la difficulté des problèmes qui se posent, je prétends faire voir qu'ils ne sont pas seulement difficiles, mais insolubles.
de faire saillir les traits distinctifs de chacune. Pour la plus g-rande clarté de l'exposition, je rejette en note tous les détails. Voici quelles sont ces formes, en procédant des plus simples aux plus complexes :
A. Première forme. — Il nest accordé qu'un seul souhait à un seul homme.
Sur le conseil de sa femme, l'homme forme un vœu grotesque : celui d'avoir deux têtes et quatre bras. Mais, à peine a-t-il été exaucé, les gens qu'il rencontre le prennent pour un génie malfaisant et le tuent.
Cette forme n'est représentée que par le seul Pantchatantra ^.
B. Seconde forme. — // est accordé deux souhaits, chacun à une personne différente.
C'est la donnée d'une fable de Phèdre. — Deux femmes, dont l'une a un enfant au berceau et dont l'autre est une courtisane, ont chichement reçu Mercure dans leur maison. Pour les payer en proportion de leurs mérites, il accorde à chacune un souhait qu'il promet d'exaucer. La mère souhaite de voir le plus tôt possible son enfant avec de la barbe au menton; la courtisane, d'attirer à elle tout ce qu'elle touchera. Mercure s'envole et les deux femmes rentrent chez elle : la mère trouve son enfant dans son berceau orné d'une barbe magnifique; à cette vue, la courtisane éclate de rire et porte la main à son nez ; quand elle laisse retomber le bras, son nez suit sa main
Traxitque ad terram nasi longitudinem 2.
G. Troisième forme. — Un même don est accordé à deux personnes : Vun tourne à bien., Vautre à mal.
Le Dieu Fô (Bouddha), bien reçu chez une pauvresse, lui accorde ce don qu'à peine il aura quitté la demeure hospitalière,
1. Traduction Lancereau, p. 333. Il s'agit d'un tisserand nommé Manthara (= niais), qui veut couper un arbre sinsapâ. Mais dans cet arbre réside un Esprit qui lui demande de respecter sa demeure. Il l'épargne, en effet, et par reconnaissance l'Esprit lui accorde un souhait à sa fantaisie. Il consulte sa femme, malgré l'opposition d'un barbier de ses amis. Elle lui donne son sot conseil, afin qu'il puisse travailler double à son métier de tisserand, grâce à sa double paire de bras.
2. Phèdre, Appendix, XV. Benfey rapproche un conte du Pcntamerone éd. de Basile (Liebrecht, II, 156), que je ne connais pas.
elle pourra continuer tout le jour l'occupation une fois commencée. Le dieu parti, elle aune de la toile. La toile s'allonge sous ses doigts, et elle continue ainsi jusqu'au coucher du soleil, si bien que sa maison s'emplit d'étoffes ^. — Une voisine avare, riche et jalouse, obtient du dieu Fô la même faveur ; mais, au moment d'imiter la pauvresse, elle se dit : « Si j'aune de la toile tout le jour, les bêtes de ma basse-cour auront faim et soif; je vais leur donner au moins de l'eau. » Et, la journée entière, elle leur verse de l'eau, sans pouvoir s'arrêter, tant qu'elle inonde tout le pays.
C'est un conte chinois -. On l'a retrouvé en Poméranie, dans la Hesse, ailleurs encore -K Je l'ai entendu moi-même conter à Caen, sous cette forme bien gauloise : Saint-Pierre a octroyé à deux femmes la même faveur que le dieu Fô; l'une compte des écus tout le jour; l'autre, comme dans le conte chinois, inonde aussi le pays jusqu'au coucher du soleil, mais à la façon de Gargantua monté sur les tours de Notre-Dame ^.
D. Quatrième forme. — // est accorde trois souhaits^ chacun à une personne différente.
Un conte populaire français nous raconte comment les fées, pour remercier trois frères de les avoir fait danser, leur accordent un souhait à chacun. L'aîné, qui est en possession de l'héritage paternel, ne trouve aucun vœu à exprimer; mais, comme il doit s'exécuter, il demande que son veau guérisse la colique de quiconque le saisira par la queue. — Le plus jeune frère, irrité de sa sottise, souhaite que les cornes de ce veau passent sur la tête
1. Benfey rappelle (p. 498) un conte thibétain où des voleurs voient aussi s'allonger indéfiniment entre leurs mains une pièce d'étoffe qu'ils veulent faire passer par une fenêtre.
2. Il est analysé par Grimm, Kinder- und Hausmàrchen, loc. cit. Comparez un conte de l'Amiénois, p. p. M. Carnoy, Mélusine, \, col. 240.
3. C'est Benfey {loc. cit.) qui rappelle ces versions et je n'ai pas vérifié ses indications.
4. On sent, dans tous ces récits, le voisinage de fables analogues, comme celle du paysan qui redemande à Jupiter sa cognée perdue. (Cf., outre La Fontaine, Rabelais, 2^ prologue du quart livre.) Je ne les fais pourtant pas entrer en ligne de compte, parce que la donnée essentielle de notre fabliau y disparaît : il ne s'agit plus ici d'un don accordé aux héros du conte avec faculté de l'appliquer délibérément à tel usage qu'il leur plaira, mais d'une prière déterminée qu'ils adressent à la divinité, ce qui leur attire, selon leurs mérites, profit ou dommage.
de son aîné. — Le cadet, fâché à son tour, demande qu'une tête de chien pousse sur les épaules de son plus jeune frère. — Les fées compatissantes annulent les trois souhaits ^ .
E. Cinquième forme. — Trois souhaits sont accordés à un mari et à sa femme^ qui les gâchent ainsi : la femme formée le premier vœu, qui, réalisé, paraît ridicule au mari. Dans sa colère, il en exprime un second, qui ne fait qu^ empirer la situation. Le troisième souhait est employé à annuler les deux premiers et à rétablir toutes choses en leur primitif état.
Comme une sorte de justice distributive préside aux destinées des contes, c'est cette forme, habilement machinée, qui nous apparaît comme la plus vivace. Elle est représentée par un grand nombre de variantes, qui se distribuent en plusieurs familles et sous-familles.
E'.) Les souhaits sont perdus par la distraction ou la futilité de la femme.
a) Tantôt, dans le Romulus et dans Marie de France :
1. La femme, qui a un os pris dans la gorge, souhaite que son
mari soit pourvu d'un bec de bécasse pour qu'il puisse le lui retirer ;