Pilz, p. 23; M R, III
Bédier. — Les Fabliaux 3
contes irrévérencieux de Saint Pierre et du Jonr/leur, des Quatre Souhaits Saint Martin, et du Vilain qui conquist Paradis par plaid.
De même les fabliaux ne sont point des dits moraux ; mais ce n'est pas dire qu'ils doivent nécessairement être immoraux; et, sans perdre leur caractère de contes plaisants, ils peuvent confiner à ce g-enre voisin et distinct : tels sont les fabliaux de la Housse partie^ de la Bourse pleine de sens^ de la Folle larr/esse. En cas d'indécision, nous devons nous poser cette question : si le trouvère a voulu plutôt faire œuvre de conteur, ou de moraliste ; s'il a été attiré vers son sujet par le conte, qui l'amusait, ou s'il a, au contraire, imaginé le conte pour la moralité. C'est ainsi que nous écarterons de notre collection le dit de la Dent K — Le roi d' Angleterre et le Jonr/leur d'Ely est à la limite des deux genres.
Enfin, les fabliaux, qui sont des contes à rire, s'opposent aux lais, qui sont des légendes d'amour, souvent d'origine celtique et
1. Le dit de la Dent (I, 12) est bien une pièce morale, et le petit apologue qu'il renferme n'a de valeur et d'agrément qu'autant que le poète en tire une moralité, qui, seule, lui importe. Je sais que ce petit conte du fèvre arracheur de dents peut vivre indépendant, sans aucune idée d'application morale. Il est, par exemple, narré pour lui-même dans les Contes en vers de Félix Nogaret, Paris, 1810, liv. VI, p. 108 :
Dans un recueil chirurgical Composé par M. Abeille, Je trouve un moyen infernal D'arracher les dents à merveille
Voyez aussi Sacchetti, n» 166. — Mais notre liste de fabliaux s'allongerait démesurément si nous y faisions entrer tous les contes répétés accidentellement, occasionnellement, par les trouvères. On en relèverait dans les romans d'aventure, dans les chansons de geste, dans les vies de saints, partout. Ce serait la confusion des genres. Il est manifeste que la Dent appartient au genre très déterminé du dit moral. Il ressemble exactement aux autres poèmes de Huou Archevesque, surtout au dit de Larguece et de Dehonaireté, où le forgeron de Neufbourg est remplacé par Jésus -Christ en croix. — V. l'intéressante monographie de M. A. Héron, Les dits de Hue Archevesque, Paris, 1885. — La question est plus malaisée pour le lai de y Oiselet que M. G. Paris range parmi les fabliaux dans son Tableau de la Littér. fr. au m. âge, § 77 (2° édition), tandis qu'il ne le mentionnait pas à cette place lors du l^i* tirage de ce même Tableau de la Littér. fr., et que, dans son exquise édition de cet exquis poème, il n'écrit pas une seule fois le mot fabliau. Il faut plutôt, je crois, ranger le lai de V Oiselet parmi les apologues, auprès du dit de V Unicorne et du Serpent et d'autres poèmes similaires.
mêlées de surnaturel. Mais, dans la terminologie des jongleurs, les deux mots empiètent souvent l'un sur l'autre, et c'est ici surtout que le départ est délicat entre les genres. MM. de Montaiglon et Raynaud me paraissent avoir saisi la différence avec infiniment de justesse littéraire.
D'abord, il est certains récits que les jongleurs appellent des lais : lai d'Ai^istote, lai de VEpervier, lai du Cort mantel ^, lai d'Auherée-^ et qui sont de simples contes à rire, mais narrés avec plus de finesse, de décence, de souci artistique. Pourquoi les jongleurs ne les appellent-ils pas des fabliaux? Parce que le mot s'était sali à force de désigner tant de vilenies grivoises ; il leur répugnait de l'appliquer à leurs contes élégants, et le nom de lai, qui avait pris un sens assez vague 2, mais s'appliquait toujours à des poèmes de bon ton, leur convenait à merveille. Ces contes sont des fabliaux plus aristocratiques, des fabliaux pourtant.
Mais il reste dans la collection Montaiglon-Raynaud quelques contes plus élégants encore, le Chevalier qui recouvra Vamour de sa dame, le Vair palefroi^ Guillaume au faucon^ les Trois chevaliers et le chainse. De ces quatre contes, Guillaume au faucon est le seul à qui le nom de conte à rire convienne encore vaguement ; mais il ne peut s'appliquer aucunement aux trois autres, notamment au conte du Chainse, qui est une légende d'amour tragique. Exclurons-nous ces quatre contes de notre collection? ou modifierons-nous, pour eux quatre, notre définition du mot fabliau, un peu étroite? Dirons-nous, par exemple, que les fabliaux sont des contes à rire en vers, et, parfois, des nouvelles sentimentales? Je crois qu'il est bon de retenir ces rares contes sentimentaux, pour montrer que des transitions
1. Bien entendu, si les fabliaux excluent le merveilleux, il ne s'agit pas du merveilleux-bouffe, comme dans le Court mantel, le conte de V Anneau magique (M R, III, 60), les Quatre Souhaits, etc.. Il conviendrait peut-être d'admettre aussi parmi les fabliaux le lai du Corn.