Le troisième souhait rétablit toutes choses en l'état
C'est la version des différentes formes orientales du roman des Sept Sages^ Sindhad, Syntipas^ Sandabar^ Cendubete, Sindibad., les Mille et une Nuits ; le fabliau des Quatre souhaits Saint- Martin n'en est qu'une plaisante et obscène exagération ^.
importune Dieu de ses prières. L'Ange du mari lui est dépêché pour lui annoncer que ses requêtes sont vaines, car il a obtenu déjà toute la part de bonheur qui lui revenait. Pourtant, comme l'homme insiste, l'ange lui accorde trois souhaits : qu'il ne s'en prenne qu'à lui-même, s'ils tournent à son désavantage. (Remarquez ce curieux trait de fatalisme populaire.) — La femme souhaite une belle robe, et il est curieux que le mari ne trouve à lui reprocher que son égoïsme : car, dit-il, tu aurais pu, du même coup, obtenir de belles robes pour toutes les femmes de la terre. (Ce mari est un médiocre psychologue, car, si la femme avait fait ainsi, où aurait été son plaisir?) — Quand, en vertu du second souhait, la robe est entrée au corps de la femme, qui pousse des cris de douleur, les voisins s'assemblent et menacent de tuer le mari, s'il n'emploie sou troisième souhait à délivrer la coquette. — Ce dénouement rappelle celui des Arahiun proverbia. Notez comme les conteurs se sont ingéniés à sortir de cette difficulté : dans toutes ces versions, le mari n'a aucune raison (sauf la pitié) d'employer son troisième souhait à réparer le dommage que lui-même a voulu faire à sa femme. La plus jolie imagination est celle de Fernan Caballero, qui suppose que le troisième souhait doit être le résultat d'une délibération commune des deux époux. — Mais le nombre des combinaisons possibles n'est pas infini, et il est concevable que deux conteurs indépendants (celui des Arabum proverhia et le Stricker) aient recouru à peu près au même procédé, c'est-à-dire à l'intervention des voisins ou des parents.
1. C'est le premier récit du septième sage dans le Sindbad syriaque (éd. Baethgen), dans le Syntipas grec (éd. Boissonnade), dans le Libro de los engannos (éd. Comparetti) ; le deuxième récit du sixième sage dans le Sandabar hébreu (éd. Sengelmann). Il se trouve aussi dans le Sindibad-Naineh persan, du xiv^ siècle [Asiatic Journal, 1841, t. XXXVI, p. 16). — Dans les Mille et une Nuits, c'est le 1<"' récit du sixième vizir : {l'homme qui désirait connaître la nuit Al-Kader.) — Je ne connais pas la version du texte de Breslau, que les éditeurs n'ont pas voulu traduire, comme trop indécente. Mais on peut prendre connaissance du texte de Boulak, grâce à la traduction française donnée dans la Fleur Lascive orientale, Oxford, 1882, p. 132. Le
CLASSEMENT SYNOPTIQUE DES DIFFERENTES VERSIONS DU FABLIAU DES « SOUHAITS SAINT-MARTIN »
U.\ ÊTRE SLHNATLREI, ACCORDE A IN OU PLUSIEURS MORTELS LE DON d"eXPRLMEH UN OU PLUSIEURS SOUHAITS. QUI SERONT EXAUCÉS. CeS .SOUHAITS SE RÉALISENT, EN EFFET. MaIS, CONTRE TOUTE ATTENTE, ET PAR LA FAUTE DE CEUX QUI LES FORMENT, ILS n'aPPORTENT APRÈS EUX AUCUN AVANTAGE, QUAND ILS n'eNTRAINENT PAS QUELQUE DOMMAGE.
Cinq formes principales de ce conte :
Un seul souhait ac- Un .seul souhait ac- Un même don ac- Un seul .souhait accorde à une seule cordé à deux per- cordé à deux per- cordé à trois per-
personne. sonnes.
Un tisserand souhaite L'enfant Ijarbu.
2 têtes et 4 bras. Pris Le long nez.
pour un monstre, il est |
tué. (2) Phèdre.
I (H) Pi-nlamorom (1) l'.-ililrhalfiillr.l.
.sonnes : l'un tourne à bien, l'autre à mal.
Une femme aune de la toile (ou compte des écus) tout le jour; l'autre verse de l'eau tout le jour.
(4) Conte chinois.
(5) Conte bas-normand.
sonnes : les trois ridicules.
(6) Conte populaire français (Colin de Plancy).
Trois souhaits accordés à un mari et à sa femme, La femme forme un premier souhait ridicule : colère, en forme un second, qui empire la situation. Le troisième souhait est employé à rétablir le atalii r/uo anic.
par
Formes simples
La femme forme et gâche le premier
souhait par l'un des motifs suivants :
Par distraction ou futilité, elle souhaite :
Par coquetterie, elle souhaite :
in
Par sensualité, elle forme :
abc
Un bec de fer (de bé- Un pied pour son pot. Une aune de boudin, casse) pour son mari. | |
I (9) Philippe de Vi- (H) Perrault;
(") Roraulus; gneuUes ; (12) Conte magyar;
(8) Marie de France. (10) Conte du Ilainaut. (13) Conte espagnol;
(14) Conte allemand (Hebel).
La beauté.
obscène.
Des cheveux d'or et Une belle robe,
1 une brosse. | |
{\S)Arabumproverbia: | (18) Conte allemand du (19)différentos versions
Version un peu excen- (17) Conte aUemand du moyen âge. orientales des Sept
trique ne répondant xvii» siècle. {Gcs.tmmliihenlruer)
pas exactement à la (Lehraann) définition de E ; (16) Conte populaire de Châdjihànpour.
FoH.MES HEDOURLÉES ET CONTRASTÉES
Les trois souhaits ridicules forment contraste, comme en G, à trois souhaits heureux.
(22) Conte allemand du xvi» siècle ( Wendunmuth) ;
(23) Conte hessois
(Grimra)
Sages ;
(20) Fabliau des souhaits Saint-Martin;
(21) (La Fontaine, fa-
E". — Formes redoublées et contrastées du conte. — Un personnage surnaturel, en voyage sur la terre, accorde à des hôtes pauvres et accueillants trois souhaits qui leur apportent le bonheur. Des voisins avares et jaloux^ qui ont mal reçu le même voyageur., obtiennent de lui la même faveur : ils veulent imiter leurs voisins y' mais leurs souhaits se retournent contre eux.
Dans un conte allemand du xiv^ siècle ^, les hôtes, qui ont bien accueilli saint Pierre et saint Paul, souhaitent :
1) que leur vieille maison brûle ;
2) qu'elle soit remplacée par une belle maison neuve ;
3) qu'ils obtiennent le royaume de Dieu.
récit des Mille et une Nuits est très supérieur à notre fabliau et aux autres versions du roman des Sept Sages.
Je puis parler, sinon du conte lui-môme qui est indécent, du moins de l'être surnaturel qui accorde les souhaits. Dans les Mille et une Nuits, c'est l'ange Ezraël, dans le Libido de los Engannos, c'est une diablesse. Peu nous importe ici; mais, dans les autres versions des Sept Sages, c'est un démon familier qui habite dans le corps d'un homme (le Syntipas l'appelle bizarrement l'Esprit du Python). C'est, dans toutes les versions, un génie bienfaisant, qui, après être longtemps demeuré dans le corps de l'homme, est forcé, par un autre génie dont il dépend, d'élire une demeure différente. « Le roi des démons m'a ordonné, dit-il dans le Mischle Sandabar, d'aller dans un autre pays ; » et c'est au moment de cette pénible séparation qu'il accorde trois souhaits à son ancien hôte. — On reconnaît, à tous ces traits, le début de la fable de La Fontaine :
Il est au Mogol des follets, Qui font office de valets...
L'un d'eux, après avoir longtemps servi les mêmes maîtres, est envoyé en Norwège « par le chef de la république des Follets ». — Or M. Régnier [éd. des grands écrivains , fable VII, 6) a montré que La Fontaine a dû connaître les Paraboles de Sandabar, traduites plusieurs fois aux xvi^ et xvii^ siècles. La Fontaine a donc emprunté son récit au livre hébreu. A cette époque, il n'écrivait plus des contes grivois, mais des fables : il a reculé devant l'obscénité du récit. Il a donc seulement conservé le cadre de son modèle et inventé trois souhaits. Ils sont faiblement imaginés : les deux époux souhaitent d'abord l'abondance (ils s'en dégoûtent, comme le savetier enrichi par le financier); ils demandent alors la médiocrité et la sagesse :
« C'est un trésor qui n'embarrasse point. »
Je suis donc autorisé à considérer la version de La Fontaine comme une simple copie remaniée des Sept Sages. C'est pourquoi je ne la rappelle qu'en note. — On voit combien est inexacte la supposition de Liebrecht [Germania, I, 262) : « La nouvelle de Philippe de Vigneulles peut être considérée comme intermédiaire entre le récit de Marie de France et celui de La Fontaine. »
1. Wendunmuth, éd. Kirchhof, n« 218, I, p. 219. — Cf. K. Goedeke, Schwdnke des XVI Jharh., Leipzig, 1879, n» 34, p. 54.
La voisine jalouse obtient aussi trois souhaits, et, en Tabsence de son mari,
1) elle souhaite que sa vieille maison brûle; son mari revient des champs, criant : « au feu! » elle veut le faire taire;
2) (( Puisse, s'écrie-t-il, un tison te sauter au corps! »
3) Statu quo ante.
Comparez un conte hessois de la collection de Grimm ^.
Nous voilà au bout de ce dénombrement.
Je le résume par le tableau synoptique ci-contre, — un peu chargé, — mais dont la lecture et Fintelligence sont pourtant faciles.
Ce classement de variantes, le lourd appareil scientifique qui enserre cette amusette, est-ce là — comme tant de collecteurs de contes le semblent croire — VUltima Thule de nos recherches? Non : il faut que les belles divisions, subdivisions et accolades de ce tableau synoptique signifient quelque chose. Ne signifientelles rien? Il faut avoir la bonne foi de s'en rendre compte et de le déclarer ^\
1. Grimm, no 87. Dans ce conte, les bons pauvres souhaitent ; 1° L'éternité bienheureuse,
2° Le pain quotidien,
3° Une belle maison.
Le mauvais riche, apprenant la bonne aubaine échue à son voisin, monte a cheval, rejoint le bon Dieu qui s'en va, obtient de lui les trois souhaits :
1» En route, son cheval bronche : a Puisses-tu, s'écrie-t-il, te rompre le cou! » Ce souhait est aussitôt exaucé;
2» Il poursuit sa route, portant la selle du cheval, et pense tout à coup que, pendant qu'il sue sang et eau sur la grand'route, sa femme prend le frais, commodément assise dans sa chambre : « Je voudrais, dit-il, la voir assise sur une selle, sans pouvoir se lever! » Il rentre, et la trouve chevauchant, en effet, une selle;
3° Il la délivre.
2. Notre classement repose uniquement sur l'examen des souhaits exprimés, et non sur les récits qui servent de cadre à l'histoire. Peu importe, en effet, que l'être surnaturel qui accorde les souhaits soit tantôt un voyageur céleste et qu'il s'appelle Mercure, le dieu Fô, saint Pierre et saint Paul, ou le bon Dieu ; — tantôt un génie bienfaisant et reconnaissant, démon familier, diablesse. Esprit du Python, fées danseuses, fées des montagnes, Anna Fritze, esprit d'un arbre sinsapâ, etc.. ; — ou bien une divinité sage et prévoyante, Allah, la fée Fortunée; — ou encore un génie ironique et taquin, St-Martin, le follet, le nain des montagnes, etc.. Les groupements qu'on obtient à considérer ces détails sont superficiels, factices, séparent des formes voisines, réunissent des versions divergentes. — Il nous faut donc nous en tenir à notre classement.
Ce tableau, dressé en toute patience et conscience, interrogeons-le avec scrupule.
L'exemple choisi est favorable : sauf quelques cas négligeables \ toutes nos variantes représentent des moments distincts de la tradition parlée. Les tiroirs de notre conte nous ont fourni un classement très net.
Ce tableau peut-il nous renseigner sur la forme et la patrie primitive du conte? sur les lois de son développement?
Interrogeons-le, en partant des groupes de versions les plus déterminés pour remonter aux moins complexes ; c'est-à-dire, interprétons le tableau en le lisant de bas en haut.
1^) Considérons l'une quelconque des sous-familles a, />, c, c/,
Soit le groupe c, où le souhait ridicule est celui d une aune de boudin. Nous constatons — et c'est là un résultat positif — que ce conte vivait dans la tradition orale en France il y a deux siècles et qu'il continue à vivre de même aujourd'hui en Hongrie, en Espagne, en Allemagne. Quelle est la portée de ce résultat? Voyons-nous et verrons-nous jamais une raison pour expliquer que cette forme existe en ces quatre pays, plutôt que la forme (/, qui n'est attestée qu'en Arabie et au Bengale? Existe-t-il un folk-loriste assez hardi pour affirmer que la forme c n'existe pas en telle contrée qu'il me plaira de nommer? Sait-il si je n'en tiens pas en réserve une forme arabe? C'est donc le hasard seul qui a réuni, en c, ces quatre pays. — Dirons-nous que le conte magyar procède du conte allemand, qui procède du conte français, qui procède du conte espagnol? ou bien plutôt que le conte espagnol procède du conte français, qui procède du conte allemand, qui procède du conte magyar? L'une et l'autre hypothèse se valent, comme également vraisemblables, et également indémontrables. — Or il n'en est pas seulement ainsi de ces deux hypothèses : mais, comme les mots : espagnol — magyar —
1. Tel est le cas de Syntipas copiant Sindbad, ou de Marie de France et du Bomidus copiant un modèle commun, ou de La Fontaine imitant les Paraboles de Sandahar. — Tel de nos conteurs lettrés a dû connaître des formes écrites de l'histoire : il est, par exemple, certain pour Grimm, probable pour Fernan Caballero, qu'ils ont connu le conte de Perrault; mais leur bonne foi de folk-loristes a dû les mettre en garde contre tout remaniement littéraire.