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Joiguons-y les contes réunis en G et en E

allemand — français — peuvent se grouper de vingt-quatre manières, il existe encore vingt-deux hypothèses similaires, également vraisemblables et indémontrables.

Tout de même, dans la famille g^ où le vœu formé est obscène, nous trouvons réunies les diverses versions orientales des Sept Sages et le fabliau français. — C'est encore, je le veux bien, un résultat positif. Mais quelle en est la signification? Dirons-nous que la forme française j)ro vient de la forme orientale? nous le pouvons, assurément. Ou bien que la forme orientale provient de la forme française? rien ne nous en empêche ^ — Dans le groupe c, précédemment considéré, il ne vient à l'esprit de personne de prétendre que la forme française soit la génératrice de la forme allemande, parce que Perrault a recueilli son récit en France deux siècles avant que Hebel ne l'ait rencontré dans les pays rhénans. Il en est de même ici. Qu'un fabliau et un recueil oriental se groupent dans une même sous-famille, c'est un fait qui ne prendrait de signification que s'il était constant; mais il est très rare, au contraire, comme le démontrent nos études. Il résulte de la rareté de ce phénomène que, seul, le hasard associe en g les Sept Sages et le fabliau, tout comme il associe en c un conte chinois et un conte normand, sans que le conte normand soit nécessairement issu du conte chinois.

Le lecteur se convaincra aisément qu'il en est de même pour tous les groupes a, b, d -^ e, /", C, E'\ Y a-t-il quelque raison pour que l'héroïne du conte souhaite la beauté en Arabie et au Bengale, tandis qu'elle demande un pied pour son pot au xvi^ siècle chez un conteur français, en Hainaut au xix^ siècle? Or, marquer qu'elle demande un pied pour son pot en Hainaut au XTX^ siècle, en France au xvi^, voilà le seul résultat positif de ces très patientes, très minutieuses et très méprisables recherches.

1. Mais, dira-t-on, les Souhaits St-Martin ne sont qu'une exagération visible du récit des Sept Sages : il s'ensuit que la version des Sept Sages est la forme mère. Il est, en effet, certain qne le fabliau suppose à sa base un récit plus simple, où trois souhaits seulement étaient exprimés; mais cette forme plus simple, qui est celle des Sept Sages, ne vient pas nécessairement des Sept Sages au conteur anonyme français ; elle pouvait vivre, sur le sol français, depuis mille ans.

2. Il est curieux, à première vue, que la forme d réunisse deux variantes musulmanes [Arabum proverhia et conte de ChàdjihAnpour). Mais il est visible que l'esprit du conte est tout différent dans 1 une et dans l'autre version, et que, seul, le hasard a conjoint ici ces deux variantes musulmanes.

2*^) Comparons entre elles les sous-familles, au lieu de les considérer chacune isolément.

Des versions a, b, c, d, e, f, g, laquelle est la primitive? celle où la femme souhaite un bec de fer à son mari, ou bien celle où elle réclame un pied pour son pot? ou celle où elle forme un vœu obscène? ou serait-ce peut-être celle où elle demande une aune de boudin? celle où elle gâche son souhait 23ar futilité? ou par coquetterie? ou par sensualité? Poser ces questions, c'est en montrer la puérilité. Nous aurions mauvaise grâce à trop insister.

3^) Opposerons-nous maintenant les formes simples (E') aux formes antithétiques (E")?

Lesquelles sont nées les premières? On pourrait soutenir que ce sont les formes redoublées, où trois souhaits bénis s'opposent à trois souhaits maudits, car le premier inventeur du complexe d'événements constitutifs de la forme E" fut certainement un esprit très constructeur et très ingénieux ; il peut donc avoir bâti d'emblée le conte sous sa forme la plus compliquée, simplifiée postérieurement par d'autres. Mais j'admets volontiers, comme plus vraisemblable, que les formes simples sont les primitives. Que ce soit là l'un des rares résultats positifs de notre enquête. Quel indice en pourra-t-on tirer pour l'histoire de la propagation du conte? Je l'ignore et j'abandonne ce fait, pour qu'il en tire parti.

Au fin premier qui le demandera.

4*^) Enfin, considérons les cinq groupes principaux, A^ 5, C, D,E,

Il ne serait pas impossible d'admettre que nous avons affaire à cinq contes indépendants i, tant est lâche le lien qui semble unir ces familles. C'est simplement l'idée qu'il y a loin de la coupe aux lèvres, que les vœux humains sont souvent inintelligents et néfastes ; — idée si universelle que Garo lui-même s'en

1. Comparez, par exemple, la fable où un laboureur, afin d'épargner la peine des batteurs et des vanneurs, demande à Cérès que son blé pousse sans épis. Il est exaucé ; mais les oiseaux, attirés par un butin plus facile, s'abattent sur son champ. (V. Burchard Waldis, éd. Kurz, II, XXXIII; — ou le conte bien connu de Grimm, Le Pêcheur et sa femme^ Kinder- und Hausmdhrchen, n» 19.)

Bedier. — Les Fabliaux. l<i

était pénétré, sans que pourtant il eût étudié le Pantchatantra K Mais, si nous voulons bien admettre, avec nos devanciers, que nous sommes en présence, non de cinq contes, mais de cinq formes du même conte, laquelle peut prétendre à la priorité?

Est-ce la plus anciennement attestée? Ce serait donc celle de Phèdre. Mais nous avons promis de ne jamais recourir au raisonnement : post hoc, ergo propter hoc.

Est-ce, comme le veut Benfey, la forme du Pantchatantra'^. Il remarque en effet que, dans le Pantchatantra comme dans les- Sept Sages, les héros du conte souhaitent de voir leurs organes se multiplier; le Pantchatantra serait donc ici la source de la forme des Sept Sages., qui serait, à son tour, la génératrice de toutes les autres 2. Je regrette de ne pouvoir insister sur le récit des Sept Sages. Mais je crois que le premier inventeur de cette version, capable d'imaginer un conte aussi ingénieusement combiné, n'avait pas besoin du point de départ insignifiant du Pantchatantra, et je répète ce que je disais à propos du fabliau des Tresses : tous les conteurs passés, présents et futurs méditeraient-ils pendant l'éternité sur le conte du Pantchatantra, ils ne sauraient en faire sortir le conte de la Nuit Al-Kader ou des Souhaits Saint-Martin. Si je considère la forme du Pantchatantra — où un tisserand, après mûre délibération avec sa femme, après force slokas prudhommesques, demande, comme le plus grand des biens, d'être jDOurvu de deux têtes et de deux paires de bras, sans soupçonner qu'il risque de devenir grotesque, — je dis que ce n'est pas seulement ce tisserand, mais aussi l'auteur du Pantchatantra qui mérite son nom de Manthara, lequel signifie niais; je me refuse à voir dans cette version, comme voudrait Benfey, la forme vénérable, mère des autres; j'y vois seulement une forme caduque, sans vraisemblable influence sur les destinées ultérieures du conte. J'y vois simplement la plus sotte des versions conservées.

1. Les formes B, C, E",où un dieu voyageur accorde à ses hôtes des souhaits bénis ou maudits, paraissent plus intimement associées. Mais combien de dieux païens, de saints chrétiens, se sont assis au foyer d'hôtes qu'ils récompensaient ou punissaient, depuis le temps de Philémon et de Baucis!

2. En admettant que le conte des Sept Sages fût issu du Pantchatantra, comment toutes les autres formes seraient-elles issues de ces deux-là? C'est ce que Benfey n'explique pas.

Faut-il aller plus loin encore et abstraire la quintessence du conte? La forme initiale est-elle celle qui raille l'inintelligence foncière des femmes (A), — ou leurs vices, futilité, coquetterie, sensualité (E')? — ou celle qui exprime la vanité de nos désirs, ceux de l'homme comme ceux de la femme (conte de Ghâdjihânpour)? — ou celle où le conteur n'a voulu que s'amuser de la déconvenue comique d'un distrait (c)? — ou celle où il a exprimé, d'une manière populaire, le conflit de la prescience divine et de la liberté humaine, en ces versions où un dieu ironique accorde des souhaits dont il sait par avance que rien de bon ne peut sortir? (Phèdre, le dieu Fô, E"?)

Laquelle de toutes ces versions est la primitive? Pour en juger, il nous manque l'instrument judicatoire.

En résumé, que pouvons-nous savoir de l'origine de ce conte, de sa forme et de sa patrie premières? — Rien.

De sa propagation? Nous arrivons à constater simplement que nos vingt-trois versions se groupent deux à deux, trois à trois, etc., en des pays qui s'étonnent de se voir associés. Mais la raison de ces groupements étranges nous échappe.

C'est, dira-t-on, que vous ne connaissez que vingt des moments de l'évolution d'un conte un million de fois répété. — Soit, je suppose que nous possédons ce million de variantes. Qu'arrivera-t-il? Le tableau synoptique ci-dessus comjorendra quelques familles et sous-familles de plus, sous lesquelles continueront à s'aligner les versions des provenances les plus hétéroclites ; mais, si nous voulons les classer dans leur succession géographique et chronologique, le pouvoir inductif d'un Cuvier n'y suffira point. Il faudrait que l'ange Ezraël ou le dieu Fô de nos contes vînt, en personne, nous dérouler l'histoire de ce million de variantes. Quel serait son récit? Le début en serait intéressant. Il nous dirait peut-être que le premier inventeur du conte fut Enoch, fds de Seth; que Thubal-Gaïn, père des forgerons, a cr.éé la forme G, et quelque Hittite la forme D. Mais la suite de son récit serait fort ennuj^euse : le même hasard, qui distribue en quelques groupes nos 23 variantes, en distribuerait en quelques groupes de plus, avec la même indifférence, 999977 autres. Nous verrions que le Suédois Pierre a conté les Souhaits ridicules à l'Allemand Paul qui

les a contés à l'Italien Jacques, et ainsi de suite un million de fois, sans que l'Ange Ezraël ni le dieu Fô fussent capables de nous dire pourquoi ce n'est pas l'Italien Jacques qui l'a, le premier, conté au Suédois Pierre.

En résumé, — me demandera le lecteur, — n'aurait-il pas mieux valu, au lieu de vos vsubtiles classifications, prendre les fiches où les folk-loristes réunissent les variantes des Souhaits ridicules, les battre comme un jeu de cartes, et les énumérer au hasard? — D'accord. — N'aurait-il pas mieux valu encore ne les recueillir point? — Il se peut.

Le Lai de l'Epervier

Dans les contes étudiés jusqu'ici, nous avons admis ce principe : si deux versions d'un même récit présentent au même endroit le même trait accessoire, elles sont associées indissolublement par un rapport de filiation, dont il ne reste plus qu'à déterminer la direction.

Ce principe paraît, en effet, très sûr : si nous trouvons, par exemple, deux versions de la Matrone d'Ephèse^ où la veuve inconsolable, pour complaire à son nouvel amant, retire du cercueil le cadavre de son mari, lui brise trois dents et le suspend à une potence ; si, dans deux autres versions, au contraire, elle se borne, comme fait la Matrone du pays de Song, à ouvrir le cercueil et à fendre le crâne de son époux d'un coup de hache, il est évident que les deux premières versions forment un groupe indissoluble qui s'oppose à un second groupe, non moins indissoluble.

Ce principe — qui procède d'une observation de simple bon sens — est précisément celui sur lequel se fonde la méthode employée pour l'établissement des textes : de même que deux coj)istes indépendants ne font pas la même faute au même endroit, de même deux conteurs indépendants ne racontent pas le même épisode accessoire au même endroit.

Mais ce principe comporte, dans la méthode de la critique des textes, un corollaire restrictif: deux copistes indépendants ne font pas la même faute au même endroit, à moins que cette faute ne soit si naturelle, si facile, quelle ait pu se présenter d'elle-même sous la plume de deux copistes. Quiconque a eu

roccasion de classer des manuscrits sait combien ces cas sont fréquents, combien de fois le critique est obligé d'admettre que la même faute a pu être suggérée à deux scribes indépendants, bien qu'ils aient eu sous les yeux deux manuscrits corrects l'un et l'autre.

Ce corollaire doit aussi nécessairement s'appliquer lorsqu'on veut comparer des variantes de contes, et il ne me semble pas qu'on y attache communément une importance suffisante.

Il reste, dans tout classement de manuscrits, un élément de critique subjective : il ne suffît pas, pour grouper deux manuscrits en une famille, de noter, par une opération purement mécanique, que tous deux présentent, en tel passage, la même faute ; il faut encore décider si cette faute n'a pu être commise deux, trois, dix fois par des copistes étrangers les uns aux autres.

De même, il ne suffit pas de marquer qu'un trait accessoire commun reparaît dans deux versions d'un conte : il faut de plus montrer que ce trait procède d'une fantaisie si .particulière, si individuelle, qu'il n'ait pu être réinventé deux fois indépendamment 1.

Distinguer quels sont les traits qui peuvent être ainsi plusieurs fois réinventés, et qui, par conséquent, n'établissent pas fatalement un lien entre deux versions, c'est une tâche nécessaire.

Appliquons ces considérations au Lai de VEpervier.

Ce fabliau, l'un des plus jolis qui nous soient parvenus, a eu la bonne fortune d'être découvert, publié et illustré par M. G.

1. Si l'on nous permet d'employer encore ces formules, qui ne sont qu'en apparence compliquées, soit trois versions d'un conte :

3° to -|- X, y, z.

On est d'ordinaire fondé à dire que les deux premières sont associées, puisqu'elles offrent toutes deux le même trait a.

Il arrive pourtant souvent que c'est là une illusion, et que le rapport de ces trois versions doit être ainsi établi :

Le conte, raconté d'abord sous la forme w -|- 3" ^' c» ^^t parvenu à un conteur qui l'a modifié ainsi : m -\- x, j, z, et un troisième conteur, partant de cette forme d'où ont disparu tous les traits accessoires primitifs, retrouve l'un des traits a. d'une version qu'il n'a jamais connue; d'où... w -[- a, d, e.

Paris. Si le lecteur veut bien se reporter à sa très savante étude ^, nous serons dispensé de reproduire longuement ici le texte des différentes versions. Réduit à sa forme organique, il se résume ainsi :

« Une femme a deux amants. Un Jour qu'en Vahsence de son mari elle a reçu lun d'eux., Vautre survient. Le premier amant se dissimule devant le nouvel arrivant.

« Tandis qu'elle s'entretient avec celui-ci, le mari revient. Elle s'en aperçoit à temps. Elle fait jouer à l'amant qui lui tient compagnie une scène de colère : il prend un air très irrité, passe devant le mari en proférant des menaces terribles et s'en va ainsi.

(( Le mari, fort intrigué, demande des explications à sa femm^e, qui lui répond très simplement : « L'homme qui sort d'ici en poursuivait un autre, qui s'est réfugié chez nous. Je n'ai pas voulu le trahir ; il aurait été tué. Je lui ai donné asile. Le voici. » Elle présente alors le premier amant à son mari : voilà le bonhomme rassuré. »

Encore une fois, nous savons que jamais le conte n'a été dit sous cette forme schématique. Chaque conteur le recevait du précédent, agrémenté de détails explicatifs ou d'épisodes d'ornement. Il existe pourtant des versions qui n'offrent que ces seuls traits en commun avec certaines autres, ce qui est dire qu'à certains moments de son histoire, il s'est trouvé dépouillé de tous les ornements dont il avait été primitivement vêtu : nous sommes donc en droit d'extraire cette forme schématique.

C'est la seule possession en commun des traits accessoires qui groupera les versions, et ce sont en effet les seuls que M. G. Paris considère dans son étude.

Tout auditeur ou tout lecteur du conte exigera en effet des solutions à certaines difficultés du récit. Pourquoi le premier amant cède-t-il la place au nouvel arrivant, au lieu de lui faire une scène de jalousie? Il faut que le conteur se préoccupe d'établir entre eux un rapport qui nous l'explique. — Pourquoi les deux amants sont-ils réunis à la même heure dans la maison du mari? — Comment se succèdent toutes ces scènes? Où se passent-elles exactement? etc..

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