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Romania, VII

Bref, tout conteur devra répondre à ces questions que les rhéteurs anciens recommandaient aux jeunes orateurs d'épuiser dans leurs narrations :

Quis ? quid ? ubi ? quibus auxiliis ? ciir ? quo modo ? quando ?

Plusieurs des conteurs du Lai de VEpervier se rencontrent, en effet, pour expliquer ici et là, de la même façon, tel incident et M. G. Paris fonde sur ces coïncidences sa classification. Voici les trois principaux considérants des groupements qu'il établit :

1^ Deux versions indiennes, V Hitopadésa et le Çukasaptati^ supposent que les deux galants sont le père et le fils. M. G. Paris associe donc ces deux textes. De plus, comme dans toutes les autres versions, le rapport qui unit les deux amants est moins scandaleux — comme ils sont, par exemple, maître et valet, ou puissant personnage et pauvre hère, etc., — M. G. Paris voit dans la version du Çukasaptati la version-mère. Le conte est indien d'origine. « Les autres formes sont le produit d'une habile révision... la substitution d'un esclave au fils, dans le rôle du jeune rival, a été pratiquée, sans doute sur le sol indien même, pour éviter la donnée incestueuse du conte primitif. »

2° D'autres versions, le Sindihad^ le fabliau, un conte des Gesta Romanorum, supposent que les deux amants sont unis par un raj)port de domesticité (maître et esclave, chevalier et écuyer). De plus, le maître seul est l'amant de la femme; son valet, envoyé chez elle pour annoncer la venue prochaine du maître, a été simplement l'objet d'un caprice soudain. — En conséquence, M. G. Paris associe ces trois versions : les deux récits des Gesta Romanorum et du fabliau sont venus du Sindibâd, et ont été importés en Occident par la tradition orale, soit par l'intermédiaire des Byzantins, soit à l'époque des Croisades. ))

3^ Enfin — tandis que la plupart des conteurs admettent qu'un certain laps de temps sépare les scènes successives, — le Çukasaptati et Pogge donnent au conte une marche plus accélérée. Dans la plupart des versions, le premier amant a le temps de se cacher devant son rival, et quand le mari survient, la femme est avertie assez tôt de son approche pour pouvoir donner ses instructions à l'amant qui lui tient compagnie ; au contraire,

dans le Çukasaptati et chez Pogge, les trois hommes se trouvent presque simultanément réunis. Le Çukasaptati et Pogge sont donc associés par G. Paris : « le conte indien est arrivé au novelliste italien par une voie particulière, différente de celle qu'il a suivie pour aboutir à tous les autres récits du Sindibâd. Il a pu sans doute arriver de l'Inde directement; toutefois il est plus probable qu'il a passé par la Perse et l'Arabie... )>

Ce classement de versions, dont je ne donne ici que l'essentiel, est établi avec une rigueur et une ingéniosité saisissantes.

Pourtant, est-il vraiment nécessaire que les choses se soient ainsi passées?

Tel de ces traits n'a-t-il pu être inventé et réinventé, à plusieurs reprises, par des conteurs indépendants?

Est-il bien sûr, par exemple, que la forme primitive soit nécessairement celle où figurent un père et son fils, et que toutes les autres soient des atténuations de cette donnée première? Ne pourrait-on pas se poser la même question pour chacun des autres épisodes du conte? Chacun d'eux ne peut-il pas avoir été dix fois réinventé ?

Si je le prétends, je puis être assuré qu'on m'en demandera quelque preuve. L'affirmer serait substituer une impression personnelle à la saine méthode d'observation. N'y avait-il nul moyen de fournir cette preuve? Je crois en posséder un, légitime.

Un de nos plus illustres hellénistes, lorsqu'il veut expliquer la méthode de la critique verbale et démontrer que des copistes indépendants peuvent commettre la même faute au même endroit, a coutume de recourir à cette ingénieuse démonstration expérimentale : il propose à ses étudiants de recopier tous, sur le même texte correct, au courant de la plume, les mêmes cinquante lignes de grec; comparant ensuite entre elles les copies ainsi obtenues, il lui arrive de relever, à la même ligne, la même bévue commise par deux étudiants et il cherche les raisons psychologiques de cette commune erreur.

J'ai cru que cette expérience pourrait être aussi probante, appliquée à des contes. Il m'était souvent arrivé de tenter cette épreuve au hasard de conversations, et elle m'avait donné des

résultats surprenants. Je l'ai clone méthodiquement instituée pour le laide l'Epervier et, bien que nul n'ait encore osé recourir en ces matières à la méthode expérimentale, je me hasarde à rapporter ici cette tentative.

Voici comment. J'ai soumis, soit jDar lettres, soit oralement, notre conte à quelques amis et à quelques étudiants. Je le leur ai proposé sous sa forme organique, w, telle qu'elle est donnée plus haut : « Une femme a deux amants; un jour, quen V absence de son mari, elle a reçu Vun d'eux^ etc.. » Je leur ai demandé de se placer en présence de ces données comme des écoliers devant une matière de narration à développer, de la motiver, de l'orner à leur gré.

Il était ainsi possible de produire des versions artificielles. Ces versions ainsi formées seraient-elles comparables aux versions réelles recueillies par M. G. Paris?

Il va de soi que j'ai demandé à mes novellistes improvisés de me donner l'assurance qu'ils ne se souvenaient point d'avoir lu nulle part ce conte. Aucun d'eux ne le connaissait, bien qu'ils fussent les uns et les autres des esprits fort cultivés ^ : mais ce fait ne surprendra personne ; combien de ces historiettes ont traversé notre mémoire sans y laisser de traces ! Un seul se souvenait d'avoir lu une nouvelle analogue dans Boccace; mais la version qu'il m'a remise ne ressemblait nullement à celle du Décanfiéron.

Voici brièvement les résultats de cette enquête, qui sont vraiment inespérés.

Le plus important des éléments qui servent aux groupements de M. G. Paris est dans le rapport qui unit les deux amants. Mes correspondants ont imaginé une série de rapports très variés. Parmi leurs inventions, il en est qui ne sont pas représentées dans les versions sanscrites, arabes, allemandes, etc.. ; mais la réciproque n'est pas vraie : il n'est pas une des combinaisons réelles qui n'ait été reproduite, après Boccace, après le fabliau, après Pogge, par un ou plusieurs de mes amis. Je me trompe,

1. Depuis, pour plus de sécurité, et craignant que ces versions ne fussent parfois que des réminiscences, j'ai demandé des variantes, dans un petit chef-lieu de canton, à des conteurs infiniment moins lettrés : les résultats ont été tout semblables.

il en manque une à l'appel : un conteur erotique du commencement de ce siècle ^ a imaginé que les deux amants sont un marquis et son petit nègre, envoyé pour annoncer sa venue. C'est la seule forme que je n'aie pas reproduite artificiellement. Mais mes novellistes ont su imaginer les rapports suivants : un matamore et un poltron (M. P. Gamena d'Almeida) — un grand seigneur bretteur et son chapelain (M. Joseph Texte), — un abbé et un moinillon échappé du monastère (M. Pascoët), — un maître et son esclave, un chevalier et son écujer, un seigneur et son page, etc.; (différents conteurs) — un débiteur et un créancier (M. Godard, M. Demerliac) — un amant riche qui paie, un gueux qui est aimé (M. Lucien Herr) — un riche bourgeois et un personnage de médiocre importance, qui accepte l'humiliation comme une chose toute naturelle (M. Alfred Bourgeois), etc., etc.

Le rapport u père et fils » a-t-il aussi été imaginé? Oui, certes. Mon ami, M. Lucien Herr, qui a recueilli pour moi plusieurs versions, m'écrivit un certain jour : « Voici la forme la plus satisfaisante que j'aie encore obtenue : le premier amant est le fils du second, et sait être le rival de son père. Elle provient de M. L. Lapicque. » Et, le même jour, à Gaen, proposant à un de mes étudiants, M. Bourdon, le conte sous sa forme organique, j'obtenais de lui, à la première réflexion, cette réponse : « les deux amants sont le père et le fils. » Or c'est la version de V Hitopadésa et du Çukasaptati, et M. L. Lapicque ni M. Bourdon ne connaissaient le Çukasaptati ni V Hitopadésa. Gette version-mère, dont toutes les autres ne seraient, selon M. G. Paris, que des atténuations, ils la réinventaient aisément, tandis que le même jour, autour d'eux, d'autres conteurs réinventaient toutes les autres combinaisons historiquement attestées.

Cependant il en restait une qui manquait à ma collection de contes factices. G'est celle qui unit dans la même famille Sindihad, les Gesta Romanorum, le fabliau. Là, le rapport est plus complexe qu'ailleurs : il s'agit d'un maître et de son serviteur ; mais le maître seul est l'amant. Il envoie un jour son valet annoncer sa visite; le jeune homme, esclave ou écujer, plaît soudain à la dame ; une scène de coquetterie se déroule qui se

1. Contes et historiettes erotiques et philosophiques, par Adrien L. /?., Paris, 1801, p. 190. La Matinée aux aventures.

prolonge jusqu'à l'arrivée du maître, et qui force le jeune homme à se cacher. Cette forme, nul de mes conteurs ne la reproduisait. Il existe, il est vrai, un conte moderne qui renouvelle exactement ces données : c'est celui auquel je faisais allusion tout à l'heure, où un marquis envoie « son petit nègre » annoncer sa venue ; il prend fantaisie à la jeune femme et à sa soubrette de comparer (( les appas de la dame à ce corbeau » ; au cours de cette comparaison, le marquis arrive et le négrillon, peu vêtu, n'a plus qu'à se cacher. — Il est bien probable que l'auteur de ce récit n'a connu ni Sindibad, ni les Gesta Romanorum^ ni le fabliau, et qu'il a simplement laissé sa fantaisie s'exercer sur un récit quelconque, sans doute sur celui de Boccace. Il se trouvait donc vraisemblablement dans les mêmes conditions que tous mes novellistes bénévoles et sa version atteste que la combinaison du *Smdibad pouwixii être réinventée, sans le secours du Sindibad. Pourtant, nul de mes conteurs ne l'imaginait.

Je me suis alors avisé que ce fait provenait sans doute de ce qu'ils acceptaient trop passivement, dans l'énoncé que je leur proposais, la donnée première du conte : (( Une femme a deux amants. » La combinaison du Sindibad et du fabliau provient manifestement de conteurs qui se préoccupaient de rendre le conte moins choquant, plus élégant, moins indigne de la bonne compagnie, en n'admettant pas que l'héroïne pût recevoir deux amants à la fois. Cette préoccupation, non précisément de moralité, mais de plus grande élégance, sollicite souvent les conteurs et les force à remanier leurs données. J'ai cru rester dans la bonne foi de mon expérience, en disant à deux de mes correspondants : « Voici la forme organique de ce conte : Une femme a deux amants^ etc. ; préoccupez-vous d'en atténuer la trop déshonnête grossièreté. » Je n'ai demandé que deux versions ainsi atténuées : l'une m'a été fournie par M. Seignobos. Elle est infiniment ingénieuse, mais n'est point représentée historiquement ; je ne la communique donc pas. L'autre m'a été donnée par mon collègue, M. Desdevises du Dezert. La voici textuellement : « Un chevalier envoie son écuyer prévenir sa dame qu'il viendra prochainement la visiter. L'écuyer, épris d'elle, se laisse aller à faire une déclaration qui n'est pas accueillie, mais qui n'est pas repoussée non plus; au cours de ce manège de coquetteries, l'heure passe et quand le chevalier oublié frappe à l'huis, son écuyer s'est assez

compromis pour n'avoir plus qu'à se cacher. » — Il ne semble donc pas que le Sindibad et le fabliau doivent nécessairement provenir l'un de l'autre, puisque le récit de M. Desdevises du Dezert, tout semblable, ne provient ni du fabliau, ni du Sindihad.

Quant à la version plus rapide qui est celle du Çukasaptati et de Pog-ge et qui met en présence les uns des autres le mari et les deux galants, aucun de mes conteurs ne l'a reproduite. Pourquoi? C'est qu'ils se préoccupaient trop de raconter un joli conte, bien organisé, parfaitement logique. Or le récit du Çukasaptati et de Pogge sont également maladroits, gâtés. Ils ne se ressemblent d'ailleurs qu'à moitié : ils proviennent de la paresse d'eprit de ces deux conteurs, qui ont l'un et l'autre expédié leur historiettes en dix lignes. Il était hors de toute prévision que je réussisse à retrouver parmi mes contes factices une forme ainsi déformée et je ne l'ai pas retrouvée, en effet.

M. G. Paris établit enfin certains rapports entre VHitopadésa, le Sindihad et d'autres récits, fondés sur ce trait que l'amant qui simule la colère brandit aux yeux du mari ici une épée, là un bâton. Dans ma collection de contes factices, les uns omettent ce trait ; d'autres ornent le galant de toutes les armes imaginables, coutelas, pistolets, épées, bâtons. C'est une panoplie complète, qui n'est point pillée pourtant de VHitopadésa.

En résumé, si l'on dressait maintenant un tableau généalogique des différentes formes du lai de VEpervier^ il faudrait ranger en un même groupe le Çukasaptati, VHitopadésa, M. L. Lapicqueet M. Bourdon ; en un second groupe dérivé du premier, l'original sanscrit du Sindibad, le fabliau du xiii*^ siècle, les Gesta Romanorum et M. Desdevises du Dezert.

Etranges familles !

Les trois bossus ménestrels

Eh quoi! Toujours les mêmes résultats négatifs? Toujours cette épreuve, dix fois renouvelée, se retournera-t-elle contre l'hypothèse de l'origine orientale des contes?

C'est bien pourtant, jusqu'ici, le résultat de ces enquêtes, monotone, mais si fortement établi qu'on n'y pourra blâmer que notre minutieuse et lourde insistance à démontrer l'évident.

Nous avons considéré successivement, soit en ces deux cha-

^ i.^ . i . ^ VM^a^Ol^ ^ '^ 'î*^^^ ^"^^^ "^

pitres, soit à l'appendice II, tous les fabliaux attestés dans rOrient. Tantôt il a été impossible de découvrir, entre des versions de même valeur, la forme logiquement antérieure. Elles passaient devant nos yeux comme un essaim d'abeilles, errant au hasard, d'où la reine a disparu. Tantôt nous la découvrions, cette forme-reine, — mais elle était italienne, française, jamais indienne.

Il reste un fabliau pourtant — celui des Trois bossus ménestrels — qui donnera à la théorie orientaliste une apparente satisfaction.

Ici, il nous est possible de marquer certains moments de l'évolution du conte, et nous en saisirons la forme-mère. Or, cette forme est représentée, entre autres versions, par un conte oriental.

\^ Classons les diverses versions du fabliau.

2° Voyons par quelles observations on peut prouver l'antériorité logique de certaines formes.

3*^ Si, parmi ces versions primitives, l'une d'elles est orientale, quelle est la portée de ce fait?

I. — Analyse et classement des différentes versions du conte.

Je considère les quatorze versions qui me sont connues, et dont voici le dénombrement :

1^) Un récit du 1^ sage dans le remaniement hébraïque du roman des Sept Sages, le Mischle Sandahar ^; 2°) un récit du sixième sage dans la version arménienne de ce roman "^ ; 3°) un récit du 6^ sage dans VHistoria septem Sapientum 3 ; 4° et S*') les fabliaux des Trois bossus ménestrels ^ et d'Estormi ^ ; 6° et 7°) deux contes allemands du moyen âge, l'un sous forme narrative, les Trois moines de Colmar ^, l'autre sous forme de complainte, la Femme du pêcheur '^; 8°) une nouvelle de Sercambi S;

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