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II. Histoire probable du conte

Ces difïérents groupes de versions se valent-ils, si bien qu'ils doivent s'aligner pour nous sur un même plan? Nous sera-t-il impossible d'établir entre eux certains rapports de filiation? — Non : ici, comme en un certain nombre d'autres cas, quelques observations très simples nous permettent, je crois, de saisir certains moments de l'évolution du conte.

1° Des deux formes principales — les amants tués par le mari (A), les bossus morts par accident (B), — laquelle est née la jDremière?

Je crois que c'est la forme B.

Les versions du groupe A, — où c'est le mari qui tue les trois galants, — sont marquées, en effet, d'une véritable infériorité. A

de son grotesque mari pour les rappeler, et leur fait chanter leurs chansons. Au retour du jaloux, elle les cache dans trois escrins, où ils périssent étouffés, etc.. — Le conte du Mischle Sandahar est étrangement défiguré et si sottement conté qu'il ne serait pas intelligible, si nous ne connaissions pas le fabliau et les autres formes du conte. Qu'on en juge : « une jolie femme est mariée à un vieillard (il n'est pas dit qu'il soit bossu) qui lui défend de sortir dans la rue. Elle envoie un jour sa servante chercher quelqu'un pour la distraire. Celle-ci rencontre un bossu qui joue des cymbales et de la flûte et danse. Elle le conduit à sa maîtresse qu'il amuse; la femme lui donne de beaux habits et un présent. Le bossu fait part de cette bonne aubaine à deux de ses compagnons bossus, qu'il obtient la permission d'amener avec lui. Ils boivent tant qu'ils tombent de leurs sièges et que la jeune femme et la servante sont obligées de les transporter dans un logement voisin où ils se disputent et s'étranglent les uns les autres. — Voici, textuellement, la fin inintelligible du récit : « Elle fit appeler un Ethiopien, lui donna une précieuse récompense et lui dit : Prends ce sac, jette -le dans le fleuve et reviens ; je te donnerai tout ce dont tu auras besoin. L'Ethiopien le fit jusqu'à ce qu'il eût jeté à l'eau, l'un après l'autre, tous les bossus. » — Nous surprenons ici le conte dans un état si mahidif qu'il n'a jamais pu, sans doute, tel qu'il est, en provigner aucun autre. Mais il avait été conté sous une forme saine, à l'auteur du Mischle Sandahar ou à son modèle arabe et cette forme était nécessairement celle des Trois bossus ménestrels. C'est ici le même cas que pour les Quatre souhaits St-Martin, v. p. 22^, note 1.

1. Il reste le lied de la Femme du pêcheur, ci-dessus analysé, qui se classe malaisément, car il participe à la fois des deux formes, A, B, du conte. — Il se rapproche pourtant davantage de la sous-famille d, puisque les clercs errants y jouent le même rôle d'amuseurs que les bossus du fabliau. Mais l'omission de cette circonstance qu'ils étaient bossus force le conteur à faire occire à la fin du conte, au lieu du mari, un prêtre innocent (comme en A).

TABLEAU SYNOPTIQUE DES FORMES DIVERSES DU FABLIAU DES TROIS BOSSUS MÉNESTRELS

Par suite de circonstances qui varient selon les conteurs, trois cadavres (ou plus, mais deux au minimum), se trouvent réunis dans une maison. Il faut s'en débarrasser. La personne que leur présence compromet appelle un portefaix quelconque et lui montre l'un des trois cadavres, comme s'il était le seul. Qu'il l'emporte et le fasse disparaître ! Ainsi fait. — Quand il vient rendre compte de son œuvre, on lui fait voir, à la même place, un second cadavre semblable au premier : « C'est donc qu'il est revenu ! » se dit-il. Il emporte le second cadavre et la même scène se reproduit pour le troisième. A la fin, le portefaix rencontre un homme qui ressemble parfaitement aux précédents, mais bien vivant. Il le tue pour qu'il ne revienne plus.

Les cadavres sont ceux de trois amants, prêtres, moines ou chevaliers, surpris enseml)le par un mari et tués par lui. Le personnage, bien vivant, tué à la fm du conte, est un passant, qui ressemble, par son costume, aux trois amants.

Les cadavres sont ceux de trois bossus que la femme a reçus par charité ou pour se divertir. Elle les cache, au retour de son mari jaloux, bossu comme eux. Ils meurent par accident.

C'est le mari qui est, à la fm du conte, victime de la fatale ressemblance.

Les amants sont tués par le mari seul.

Vais (1)

Les amants sont tués par le mari et la femme complices.

Guet-apens Une femme formé par un honnête , pervilain couple, sécutée par 3 puni à la fin moines. Vendu récit. geance du mari

Historia septem sapientum.

(Version arménienne des Sept Sages.)

Estormi.

Les 3 moines

de Colmar.

Sercambi,

Les bossus sont des frères pauvres du

Les bossus sont des ménestrels, appe-

mari, hébergés lés pour amupar pitié. ser la femme.

Farce française Farce italienne

Contes nouveaux et plaisants.

Vais (2)

Mischle Sanda-

bar.

Trois bossus ménestrels.

Version défigurée.

(Keller.)

la fin du conte, le portefaix est obligé de tuer un moine ou un chevalier étranger à l'aventure, qui nous est indifférent : c'est un inconnu, un simple passant^. Combien est supérieure, au contraire, et plus jolie, la forme des bossus (B) où c'est le mari lui-même, jaloux, tyrannique, odieux, qui devient la victime de sa ressemblance avec les magots! Dès le début du conte, nous plaignons la jeune femme, séquestrée par son grotesque époux, dont nous souhaitons qu'elle puisse être délivrée. Une innocente fantaisie, ou sa charité, l'entraîne à recevoir chez elle trois bossus, dont la mort (qu'elle n'a pas voulue) la jette dans un cruel embarras. Elle s'en débarrasse le plus aisément du monde, et de son mari par surcroît, et non moins innocemment. Tout le conte paraît imaginé pour cet épisode final, si imprévu, si logique pourtant.

Cette forme, machinée comme une élégante combinaison d'échecs et qui nous procure le plaisir d'une équation finement résolue, est évidemment sortie d'un seul jet de l'esprit du premier inventeur. C'est la forme-mère.

Mais des deux sous-familles c, c/, laquelle est née la première? celle où les bossus sont des frères pauvres du mari, hébergés par pitié (c)? celle où ce sont des ménestrels, appelés pour divertir la femme (g?)? — L'une et l'autre forme me paraît aussi ingénieuse et je ne vois nul moyen de décider si la forme première du conte est Bc, ou Bd.

Qu'il nous suffise ici que ce soit une forme en B.

2^ Mais comment les formes en A dérivent-elles des formes originelles? en d'autres termes, comment un conteur qui connaissait le joli récit des Trois Bossus a-t-il pu être amené à le remanier, à le gâter? Je crois pouvoir l'expliquer.

Ce conteur se proposait primitivement de dire un tout autre récit, une histoire comme celle de Constant du Hamel : trois amants ont importuné de leurs obsessions une femme sage et pauvre, qui, de concert avec son mari, leur donne trois rendezvous successifs, se fait grassement payer et les dupe. Mais, au

1. Un autre difficulté : dans toutes ces versions (A), oîi le mari et la femme sont complices, pourquoi le mari n'emporte-t-il pas lui-même sur son dos les cadavres de ses victimes, au lieu de les confiera un tiers compromettant? Cela s'explique bien mieux dans les versions en B, où c'est la femme, trop frêle pour s'en débarrasser elle-même, qui, seule, en a la charge.

moment de raconter le dénouement, il a voulu « faire du nouveau ». Il aurait pu, comme dans les autres versions de Constant du Hamel^ précipiter les trois galants dans une cuve pleine de teinture ou dans un tonneau rempli de plumes, ou les forcer à danser devant le mari, affublés de costumes grotesques; les enfermerait-il tous trois dans un coffre, qu'il ferait ensuite porter sur une place publique? les lâcherait-il, nus, à travers le village, poursuivis par les chiens des rues ? Non ; le conte des Bossus s'est soudain présenté à son esprit : les .amants seront donc tués... et c'est de cette contamination que dérivent toutes les versions en A.

3*^ Cette version (a^) où une femme honnête est persécutée par trois galants, me paraît en effet logiquement antérieure à la version a-, où un couple odieux dresse un vulgaire guet-apens pour y faire tomber de loyaux amants. On surprend en effet, comme en flagrant délit, le conteur qui a transformé et gâté encore ce récit. C'était un remanieur du roman des Sept Sages : l'histoire du mort récalcitrant lui plaisait ; mais comment la faire entrer dans le cadre du roman? Le Sage Cléophas voulait, comme les six autres Sages de Rome, démontrer par un exemple la perversité féminine. Le conte, qu'il connaissait sous sa forme a^^, où les époux sont sympathiques, ne pouvait point servir à sa démonstration. Il supposa donc que la femme n'est point une victime d'amants tyranniques, mais une coquette qui attire par cupidité de braves chevaliers. Et comme le conte sous cette forme prouverait aussi bien la méchanceté de l'homme que celle de la femme, Cléophas imagine à la fin du récit qu'elle va dénoncer son mari à l'empereur et qu'elle se perd avec lui.

4° Quant à la version a (Vais I) où le mari joue seul un rôle actif, elle n'est qu'une simplification d'un conteur peu soucieux de motiver longuement son récit. Il connaissait aussi la forme a ^ ; mais la fin seule de l'histoire l'intéressait : « le mort qui revient. » Comment ces trois cadavres sont-ils réunis là? — C'est le mari qui les a tués! il n'en demande pas davantage.

En résumé, l'on peut établir ainsi la filiation des versions : notre conte est né sous sa forme i?, sans qu'on puisse discerner si la forme Bc est antérieure, ou la forme Bd. — Un conteur a dérivé de B la forme a^, dont les formes a-, a ne sont que des remaniements.

Ainsi, pour saisir la filiation des versions, il faut lire notre tableau synoptique de droite à gauche : B, — a 3, — a^, — a.

C'est là l'histoire probable, mais non nécessaire, du conte; et j'abandonnerais volontiers mes conjectures, sauf la première, qui me paraît tout à fait fondée en raison : les formes-mères sont les formes en B. Le conte est né sous la forme des Bossus.

Mais que signifient ces hypothèses, si même elles sont justes? Que nous enseigne cette « histoire » du conte? Etrange histoire, sans dates et sans géographie, soustraite aux catégories du temps et de l'espace ! Nous saisissons le développement logique de ce conte, non son développement historique; nous déterminons son évolution interne, non ses destinées à travers les pays et les âges. — Voici, disons-nous, la forme dérivée la première de la forme originelle : mais où, quand, par qui s'est opéré ce remaniement? C'est ce qui nous échappe, et c'est pourtant tout ce qui nous intéresserait. Car classer logiquement ces variantes, c'est un jeu d'esprit qui peut mettre en relief l'ingéniosité du folk-loriste ; mais autant lui vaudrait deviner des rébus ^ .

III. — Parmi les versions c/ui représentent la forme-mère du conte ^ se trouve une version orientale j quelle est la portée de ce fait?

Ici pourtant, il se trouve que la forme-mère est représentée par un conte oriental : le Mischle Sandabar.

Voilà, dira-t-on, la preuve fournie de l'origine orientale, pour ce conte tout au moins. — Je ne le crois pas.

Ce n'est pas que je veuille tirer parti de la médiocrité du récit du Sandabar. On peut le voir par l'analyse que j'en ai donnée dans une note (p. 244) : il est si misérable, qu'il serait inintelligible à qui ne connaîtrait pas de versions parallèles du conte. Pourtant, peu importe : 'ce récit défiguré nous prouve, sans doute, que son auteur, israélite ou arabe, était un sot, mais, en même temps, qu'il connaissait une forme du récit, saine, probablement semblable au fabliau des Trois bossus ménestrels, vivante en Orient.

Notons seulement, en j^assant, un exemple de plus de la

1. Cette critique est, je l'avoue, outrée en certains cas. Si ces procédés comparatifs, appliqués à des versions défigurées, nous permettent — comme il arrive — de restituer hypothétiquement un conte en sa forme accomplie, c'est là, eu quelque sorte, une restauration d'œuvre d'art, légitime, attrayante, utile,

médiocre influence des grands recueils de contes sur la tradition orale, car il est évident que le récit inintelligent du Sandahar n'a jamais pu produire aucun rejeton. Mais j'admets volontiers que sa source, écrite ou orale, reproduisait trait pour trait le fabliau K Que pouvons-nous en conclure?

Qu'est-ce que ce récit du Sandaharl Une vénérable histoire indienne, qui remonte à l'original sanscrit perdu du Roman des Sept Sages'} Nullement. Aucune autre version orientale des Sept Sages ne raconte les Trois Bossus et il est assuré que ce conte n'entrait pas dans le cadre du roman primitif. L'auteur du Mischle Sandahar, pour combler une lacune de son roman, ou par fantaisie, l'a recueilli dans la tradition orale. Peut-être ce conte n'at-il jamais vécu dans l'Inde : il n'a pas plus de titres à prétendre à une origine indienne que l'histoire à'Ahsalon que le même auteur juif nous raconte aussi. Gomme il prenait dans la Bible l'histoire d'Absalon, il a ramassé dans la tradition orale les Trois Bossus, et nous sommes simplement en présence de ce fait : dans la première moitié du xm^ siècle, un conteur israélite a dit en hébreu le même conte qu'à la même époque un trouvère racontait en français.

Le miracle est précisément que jamais la forme-mère de nos contes ne soit représentée par une forme indienne. C'est là le résultat le plus imprévu, le plus assuré pourtant de nos recherches, qui ont porté sur un grand nombre de contes, non étudiés dans ce livre. Il démontre, avec une surabondante évidence, la fausseté de l'hypothèse indianiste.

Pourtant, admettons que le récit du Mischle Sandahar se trouve en effet dans un recueil indien. Ou bien considérons l'hypothèse de certains théoriciens, selon lesquels les contes seraient nés, non point précisément dans l'Inde, mais dans un Orient indéterminé, syriaque ou mogol, selon les besoins de la cause, ou per-

1. Je ne veux pas retenir ce fait que les formes-mères ne sont pas représentées seulement par le fabliau et le Sandahar [d], mais aussi par les versions où les bossus sont frères (c). Cette forme c, nous l'avons dit, est peutêtre la primitive, auquel cas les versions logiquement antérieures seraient représentées par Straparola, les Contes nouveaux, les farces italienne et française, l'un des contes de Vais, donc par un groupe où n'entre aucune forme orientale. Mais faisons cette concession, toute gratuite, que la forme première est en effet celle du fabliau et du Sandahar.

San, ou hébraïque. Si d'ordinaire, par une rencontre constante et vingt fois observée, les formes-mères étaient en effet attestées dans l'Orient, toute objection devrait tomber devant ce fait considérable. Mais il n'en va pas ainsi et ce phénomène se produit pour le seul fabliau des Trois Bossus. C'est donc le hasard qui associe en cl le Sandabar et un fabliau, comme il groupe en c Straparole et Tabarin, en a ^ des nouvelles allemande, italienne, française. Ce groupement du Sandabar et d'un fabliau n'a pas plus de valeur que l'un des mille autres groupements étranges que peut présenter chaque classement des formes diverses d'un conte.

Et, par une rencontre piquante, les deux formes principales A, B^ de notre conte, séparées du tronc commun, depuis quand? depuis mille ans peut-être, — en quel lieu? au Kamtchatka peutêtre, — sont recueillies coexistantes, à quelques jours de distance, par le même folk-loriste, au même lieu, dans le même bourg de l'Ardèche, à Vais.

A quoi nous sert le joli château de cartes du classement des versions ? Sur quel sable avons-nous bâti ?

Que conclure de ces longues recherches micrographiques? Il est possible que tel de ces contes soit né dans l'Inde. Il est possible qu'ils y soient nés, tous les onze. Mais cette origine est improbable, et certainement indémontrable.

Que dire des cent trente autres fabliaux, qui jamais n'ont été notés sous aucune forme orientale? Où est la forme sanscrite ou hindie, ou pâlie, voire même arabe, syriaque ou turque, des Trois aveugles de Coinpiègne? de la Bourgeoise d'Orléans? des Braies au cordelier? du Boucher d'Abbeville? Mais je triomphe ici trop aisément : je m'arrête.

De ces longues discussions, il résulte, je pense, que nous devons renoncer à tout jamais à l'hypothèse de l'origine indienne ou orientale des contes populaires.

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