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V. Que ces conclusions ne sont pas purement négatives

Les contes populaires ne nous viennent pas de l'Inde. Mais où sont-ils nés? Leur chercherons-nous quelque autre foyer originaire? La Grèce? L'Assyrie peut-être ^? Non; les critiques qui vont suivre ne porteront plus sur la seule théorie orientaliste, mais plus haut. Y a-t-il apparence que les contes procèdent d'une patrie commune? Au cas contraire, si l'un d'eux est né ici, et l'autre là, et le troisième ailleurs encore, sous quelles conditions pouvons-nous déterminer leurs patries respectives et les lois de leurs migrations ?

1. Je sais tel savant qui serait disposé à croire à l'origine assyrienne des contes. — Babrius y croyait déjà :

Mu6o; [i.£v, M 71 at (EaatX^wç 'AXeÇàvôpou,

oY Tcpiv Tzox' riGix^ Ik\ Nivou X£ xal BrjXou. |2e prologue des Fables.)

Depuis les frères Grimm, une fièvre de collectionneurs s'est emparée de l'Europe. Pas un recueil de contes ancien qui n'ait été dépouillé, pas un conte moderne qui n'ait été traqué de pays en pays, de village en village. Pas une isba russe, pas une cabane de Norv^ège où n'aient fureté des savants. Pas un récit polynésien que n'ait épingle quelque missionnaire. Bienheureuse contagion, quand il s'agit de dresser le bilan des croyances et des imaginations du peuple, d'en décrire la psychologie, de sonder ces couches profondes de l'humanité ! Bienheureuse contagion quand elle atteint Mannhardt, Andrew Lang, Gaidoz! Mais épidémie néfaste quand l'effort de tant de travailleurs se confine dans cette question de l'origine des contes et s'y épuise !

Je vois bien qu'on a réuni de tous les points de l'horizon des versions de tel conte. Pas une fois seulement, mais souvent. Partant des fabliaux des Trois Aveugles de Compiègne, J.-V. Le Clerc recueille dix formes de ce conte ; partant des Facétieuses Nuits de Straparole, M. Giuseppe Rua en recueille dix autres ; partant d'un conte portugais, M. Braga allonge encore cette double liste; et je puis, à mon tour, à ces collections, ajouter quelques références. Et l'on me démontrera aisément que je suis un ignorant, que j'ai négligé une version thibétaine ou une version espagnole. Soit. Je crois volontiers que la collection de M. Reinhold Kôhler est plus riche de vingt, de cinquante parallèles. J'admire son zèle. J'admire que son cabinet de la bibliothèque de Weimar soit assez vaste pour contenir ses casiers de fiches. Une version nouvelle d'un conte est-elle publiée quelque part? Vite, un savant collectionneur court à son dossier de ce conte : c'est une cinquantaine de bouts de carton où, depuis vingt ans, au hasard des lectures les plus imprévues, il a résumé le récit en des abrégés qui ont enlevé à chaque version toute saveur locale. Ces cinquante rapprochements, il les énumère dans une revue, et le lecteur, qui saute brusquement du Liedersaal de Lassberg aux récits norvégiens d'Asbôjrnsen ou aux fables siciliennes de Pitre, de la Petite-Russie au pays de Galles, de Sansovino à Somadeva, de Giambattista Basile à Cervantes et à un conteur araméen, confondu de cette vision de kaléidoscope, brisé par ce voyage de rêve à travers les civili-

salions les plus contradictoires, admire. Mais le numéro suivant de la revue paraît, où un savant mieux outillé montre qu'il possédait quelques fiches de plus : voici encore une forme islandaise ; voici Malespini, Molina, et les Comptes du monde adventareux. Et son voisin en connaît d'autres ; mais ce voisin lui-même est incomplet et se désespère que la science soit si peu avancée.

Que veulent-ils prouver ainsi? Que ces contes voyagent par le temps et l'espace? qu'ils se trouvent partout? — Soit! la preuve est donnée, surabondante jusqu'à la satiété. Maintenant, grâce !

Mais puisque c'est aussi l'origine et les lois de la propagation des contes qu'ils prétendent établir, que concluent-ils de ces mille rapprochements, de ces monographies toujours recommencées?

Ceux-ci se croient en possession d'une idée directrice, qu'ils considèrent comme déjà démontrée. Ils poursuivent leurs collections à l'abri de cette croyance : les contes viennent de l'Inde. Pour ceux qu'on retrouve en Orient, c'est la forme orientale qui est primitive; pour les autres, on trouvera quelque jour cette forme; elle a existé, ou existe ; et l'on a prouvé, disent-ils, l'origine indienne de tant de contes que nous pouvons dès maintenant admettre la même origine pour les autres. — Cette foi est un mol oreiller d'incuriosité, qui permet de se livrer plus longtemps aux joies du collectionneur.

Pour d'autres, la réponse à la question de l'origine des contes n'est pas encore donnée, mais les méthodes de recherche sont les bonnes. L'origine des contes n'est pas indienne, ou du moins nous ignorons encore si elle l'est. Etudions davantage : peut-être prouA^erons-nous qu'elle est assyrienne, grecque ou égyptienne; peut-être prouverons-nous, au contraire, que les contes ne procèdent pas d'un foyer commun, mais on pourra sans doute établir que celui-ci est né dans l'Inde, celui-ci en Grèce, tel autre en Egypte. Et l'on amasse toujours des variantes, et quand on en a réuni cent, on en cherche fiévreusement une cent unième.

Dans quel espoir? — Certes il serait singulièrement injuste et inintelligent de railler, fût-ce du plus imperceptible sourire, ce

grand effort poursuivi depuis soixante ans, par toute l'Europe, avec une si noble ténacité, pour recueillir et fixer la tradition orale. Nous devons à ce labeur d'inestimables collections : elles nous ont donné le sens de ce qui est primitif et spontané ; elles nous ont révélé toute la belle flore inexplorée de l'âme populaire. Elles nous offrent les matériaux nécessaires pour de nobles systèmes mythologiques ou pour des études — à peine ébauchées encore — de psychologie populaire. Mais puisque tant de savants s'obstinent à ne les interroger que sur l'unique problème de l'origine et de la propagation des contes, n'est-il pas temps enfin de se demander si ce qu'on cherche, on aura jamais quelque moyen de le trouver; si l'on était même en droit de le chercher?

Or, je le crois, le problème de l'origine et de la propagation des contes est insoluble et vain.

Commençons par poser, au début de cette discussion, un fait qui paraîtra d'abord trop simple pour être marqué, — si les notions les plus claires n'étaient souvent obscurcies par Fesprit de système.

Il existe un très grand nombre de contes dont V origine peut être sûrement établie et dont on peut aisément étudier la propagation.

Il y a des contes antiques, et qui ne sont qu'antiques.

Plutarque nous raconte ^, par exemple, la touchante légende d'Antiochus, épris de Stratonice, femme de son père, et qui se meurt de cet amour caché. Un médecin, Erasistrate de Géos, fait défiler devant le lit du malade toutes les beautés de la cour, et lorsque vient Stratonice, au battement plus précipité du cœur d'Antiochus, il découvre son secret. — Comme le père, inquiet de ce mal mystérieux, l'interroge, Erasistrate lui répond par un subterfuge : « Quand toutes ces femmes ont passé devant ton fils, j'ai deviné qu'il aimait l'une d'elles; il se meurt, parce qu'il se sait fatalement séparé d'elle. — Quelle

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