Plutarque, Démétrius
est donc cette femme? — C'est la mienne! » répond le médecin. Le père le supplie de la répudier et de sauver ainsi son fils. — « Ferais-tu toi-même, lui demande Erasistrate, pareil sacrifice, s'il s'agissait, non de ma femme, mais de la tienne? — Je le ferais ! » Et quand Erasistrate lui avoue que c'est bien Stratonice qu'aime le jeune homme, le père l'abandonnne, en effet, à son fils.
Voilà, certes, une légende que nous ne pouvons supporter que sous son vêtement grec. Le christianisme la tue, car ni un beaufils ne peut épouser sa marâtre, ni même un ami ne peut céder sa femme à son ami.
Pareillement, il y a des contes bouddhiques, qui ne sont que bouddhiques; et nous en avons vu des exemples.
Il y a des contes musulmans. Il y a des contes hébreux, qui ne sont que dans le Talmud. Il y a des contes chrétiens.
Et, parmi les contes qui appartiennent à chacune de ces religions, il en est dont on peut discerner à quelle époque ils sont nés, où ils ont vécu. Il existe, parmi les contes chrétiens, des contes des premiers siècles de l'Eglise; il en est qui sont du moyen âge chrétien (les miracles de la Vierge, la Sacristine, Saint-Pierre et le Jongleur). Il y a des contes chrétiens et féodaux, chrétiens et français, chrétiens et allemands, etc..
C'est-à-dire qiiil y a des contes dont on voit quils ne conviennent qiià des groupes d' hommes plus ou moins spéciaux.
Remarquons par quel procédé se fait cette détermination. Il est inutile, pour y atteindre, de recourir à la méthode comparative. Ce n'est point la partie ornementale du conte qui révèle le secret de son origine; c'en est la partie constitutive, organique.
Mettons, par exemple, à nu, l'organisme w du conte de la Sacristine :
« Une religieuse coupable, mais très dévote à la Vierge Marie — ou à une sainte quelconque, — s'enfuit du couvent. Au milieu même de ses débordements, elle n'oublie pas de prier sa patronne. Longtemps après, elle rentre repentante au couvent. Pendant ces années, la sainte, déguisée sous les traits de la coupable, a rempli son office au couvent et nul ne s'est aperçu de la substitution. »
Ce conte suppose, comme données nécessaires et sous sa forme organique, le christianisme, le développement du culte de la Vierge ou des saints, des idées spéciales sur la charité, sur le repentir et le pardon, sur l'efficacité de la prière supérieure à celle des œuvres.
De même, mettons à nu l'organisme oj du conte du Chevalier au Chainse :
« Un amant consent, pour gagner celle qu'il aime, à cette épreuve de soutenir un combat sans être revêtu d'armes défensives. Il est grièvement blessé, et sa dame déclare qu'il a bien mérité son amour. Mais il faut qu'elle lui donne à son tour, une preuve d'amour équivalente : elle revêt dans une grande fête les vêtements ensanglantés de celui qui a failli mourir pour elle. »
Ce conte suppose donc aussi, sous sa forme organique, des idées très spéciales sur l'honneur et le dévouement en amour. On voit qu'il ne peut vivre que dans des milieux très déterminés. — Ici encore, il en est des contes comme des mots. On peut comparer tout conte nouvellement éclos à un néologisme : y a-t-il accord entre l'état psychologique de l'homme qui crée le mot ou le conte et celui du peuple? le mot ou le conte durera, selon qu'il trouvera plus ou moins de complicité dans la manière de sentir de ceux qui les acceptent. Autrement, le néologisme ou le conte brille un instant, et s'éteint.
Pour ces deux légendes, et pour toutes les analogues, nous percevons, à la seule introspection du conte, certaines conditions essentielles d'existence, qui lui imposent une limitation plus ou moins étroite dans l'espace et dans la durée, — une patrie et une date. Ce conte du Chevalier au Chainse, par exemple, à supposer qu'on ne vous en présente qu'une forme réduite à six lignes et que ces six lignes soient écrites en latin cicéronien, vous pourrez affirmer qu'il ne se trouve ni dans les œuvres de Cicéron, ni chez aucun écrivain quelconque de l'antiquité classique. De quel pays est-il? Combien de siècles a-t-il pu vivre? Sous quelles conditions a-t-il pu passer d'un pays à un autre, et dans quel pa3^s? Ce sont des questions malaisées, mais légitimes. Ce sont des recherches historiques^ exposées à Terreur, mais que l'on peut concevoir comme solubles,
plus ou moins, selon que celui qui les entreprendra sera plus ou moins armé de la connaissance des temps féodaux. Ici interviendront, comme lég^itimes, les comparaisons de versions. Il sera intéressant de rechercher à quelles conditions un tel conte a pu passer d'un pays à un autre, c'est-à-dire à des hommes qui pouvaient ne pas le comprendre pleinement et tel quel. Par exemple, le conte de la Sacristine peut-il vivre en pays protestant? dans quelles sectes, au prix de quelles transformations? Ce sont là des recherches difficiles, de psychologie historique, mais possibles, fécondes.
Est-ce pour ces contes que sont bâties les théories sur l'origine et la propagation des contes ? Est-ce pour eux qu'a été édifiée la théorie aryenne? la théorie orientaliste? Est-ce ces contes dont l'origine est un mystère? Non : nous en découvrons la patrie aussi sûrement que l'origine d'une légende historique, de la légende de Roland ou de Guillaume d'Orange. Tel de ces récits est français, tel autre indien.
Pour quels autres contes s'échafaudent les systèmes? Pour des contes (nouvelles, contes d'animaux, contes merveilleux) européens — ou plutôt, universels; — c'est-à-dire tels que, si on en a recueilli des variantes de dix pays et de dix époques différentes, personne n'est assez hardi pour affirmer qu'il ne s'en puisse trouver des formes dans un autre pays quelconque, en un autre temps quelconque ; et cela, parce qu'il nous est impossible de découvrir, à l'inspection des traits organiques du conte, un pays ou une époque où il ne soit plus viable.
C'est précisément le caractère de longévité et d'ubiquité de ces récits qui nous attire vers la question d'origine. Où donc est le premier inventeur de ces contes qui peuvent amuser les générations les plus diverses? Or, c'est précisément ce caractère de pérennité et d'ubiquité qui rend le mystère indéchiffrable, en vertu de ce syllogisme presque naïf :
Ce qui vit ou nous apparaît comme viable partout et en tout temps peut être né en un lieu quelconque et se transporter indifféremment ici et là.
Or ces contes vivent ou nous apparaissent comme viables partout et en tout temps.
Donc, ils peuvent être nés en un lieu quelconque et se transporter indifféremment ici et là.
Bédier. — Les Fabliaux . 17
Pour les nouvelles, quelles données supposent en effet toutes celles qu'on prétend faire venir de l'Inde? toutes celles dont on cherche désespérément l'origine? Quelles conditions d'adhésion exigent-elles des auditeurs?
Uniquement des conditions qui s'imposent partout et en tout temps. Ces fabliaux ou nouvelles sont constitués par ces deux éléments : V observation de sentiments très généraux dans une situation très particulière.
Des sentiments très généraux : l'antagonisme de l'amant et du mari, l'esprit de défiance du mari vis à vis de sa femme, l'esprit de ruse qui pousse celle-ci à duper son mari, la jalousie de la belle-mère à l'égard de sa bru, de la femme envers une rivale, les sentiments élémentaires qui naissent d'un amour heureux, contrarié ou malheureux, les rapports des amis entre eux, etc., etc..
Des situations très spéciales .'l'une des mille ruses compliquées que peut inventer un amant pour gagner celle qu'il aime, une femme pour tromper son mari, pour faire évader un amant, etc., etc.
La force de diffusion et de durée du conte réside d'une part dans la singularité de la situation, qui le rend plaisant, tragique, facile à retenir; d'autre part, dans la généralité des sentiments, qui lui permet de s'accommoder aux mœurs les plus diverses.
Les données morales qu'impliquent ces nouvelles sont éternelles, accessibles à tout homme venant en ce monde, et vivront aussi longtemps qu'il y aura, partout où il y aura des maris et des femmes, des amants venant à la traverse, des jaloux, des amis, des brus et des rivales. L'imagination populaire enferme des sentiments très généraux dans le cadre étroit de situations très particulières, et ne crée jamais de caractères. Le premier moment de l'observation, qui est celui où le peuple en reste, est peu individuel. La psychologie personnelle, l'idée qu'un homme est un microcosme, différent des microcosmes qui l'entourent, est une conception supérieure. Les personnages des contes populaires ne sont jamais des individus, toujours des types : c'est le jaloux, /'amant, le rival, placés dans une condition spéciale. Cette condition étant donnée, le
jaloux, ramant, le rival se comporteront fatalement de même. Que Boccace s'empare d'un de ces contes populaires et applique à le narrer ses facultés de psychologue délié, ces personnages quasi abstraits prendront une figure individuelle et complexe : ce seront des Italiens de la première Renaissance, nés dans une civilisation affinée, spirituelle, corrompue. Que le dominicain Bandello reprenne le même conte, ces personnages vivront d'une vie cruelle, sanglante. Ils deviendront sceptiques et légers avec La Fontaine. Ils seront tour à tour bouddhistes, chrétiens, musulmans. Ils seront des croisés, des vizirs, des kchâtriyas, des clercs, des mignons. Mais, sous la forme orale où le conte continue de se perpétuer sur les lèvres du peuple, ils restent des types, le Mensch.
De même pour les contes cVanimaux : ils supposent, en plus des nouvelles, cette convention, acceptable de tout homme, que les animaux parlent, et un symbolisme très peu caractérisé, qui fait de chacun d'eux le type de certaines passions humaines. Ainsi qu'il existe des nouvelles localisables, comme le Chevalier au Chainse, si elles supposent sous leur forme organique des données sociales, morales ou sentimentales particulières, de même le symbolisme des contes d'animaux peut être assez spécialisé pour qu'on détermine la patrie de certains d'entre eux. Noble, considéré comme roi féodal, meurt avec la féodalité ; les chacals Karataka et Damanaka ne sortent pas du Pantchatantra ; certains contes de Renart restent dans l'Europe du moyen âge ; certains contes du Kalila et Dimna restent dans l'Inde.
Mais si un conte d'animaux vit à la fois dans l'Inde et en France, et encore en Russie, c'est que les traits communs à ce conte sous ses diverses formes ne supposent qu'un symbolisme acceptable de tout homme : le lion n'y représente que la force et la noblesse ; le renard que la ruse ; et il suffît qu'on puisse substituer, selon les pays, un renard à un chacal ou un chacal à un renard, pour que la fable du Renard et des raisins trop verts soit viable partout, et qu'il nous soit impossible de découvrir où elle est née.
De même enfin pour les contes merveilleux. La question paraît ici plus complexe. 11 est en elTet évident que tout homme passé, présent ou futur a pu, peut et pourra admettre les données du
Vilain inire et du Loup et de V Agneau ; mais, pour les contes merveilleux, il semble que la bizarrerie du fantastique doive les arrêter à la frontière de tel pays, au seuil de telle époque. Et de fait, comme il y a des nouvelles et des contes d'animaux localisés, il y a des contes merveilleux localisés ; et ces contes ne voyagent pas, ou voyagent sur un territoire et pendant des périodes déterminables. Il y a un merveilleux zoulou, qui ne sort pas du Zoulouland ; un merveilleux indien, qui ne sort pas de l'Inde : par exemple, l'histoire qui sert de cadre au Vetâlapantchavinçâti ne saurait être contée par un paysan français.
Mais si un conte merveilleux vit à la fois dans l'Inde et en France, et encore en Russie, comparez : cette loi ressortira clairement que les éléments merveilleux communs n impliquent jamais croyance.
Ce qui permet à ces contes de vivre, c'est qu'on n'a pas besoin d'y croire. A ce titre, ils possèdent encore, peut-on remarquer, plus de force de diffusion que les nouvelles, car une nouvelle suppose parfois l'intelligence parfaite de certaines données sociales ou morales. Une nouvelle exige l'adhésion complète de la raison, tandis qu'un conte merveilleux n'exige que l'adhésion, infiniment plus compréhensive, de Yimagination. Tel paysan, qui ne pourra rien comprendre à l'acte follement héroïque du Chevalier au chainse, admettra parfaitement qu'on lui parle de bottes de sept lieues, d'ogres hauts de vingt coudées et de poiriers d'or. Il sait qu'il vit dans un monde de féerie, qu'il n'a pas besoin de se représenter nettement, qui n'engage point sa croyance. C'est une convention semi-consciente, analogue à l'état d'esprit des enfants qui jouent à la poupée.
De là vient la possibilité du traditionisme, et qu'on puisse retrouver dans des contes modernes, chez des paysans qui se croient d'ailleurs bons chrétiens, des détritus de mvthes ou de croyances sauvages. Tandis qu'il ne subsiste Jamais dans un conte moderne un trait de mœurs de la vie réelle d'une époque disparue, — un trait analogue au dévouement du Chevalier au chainse, — les mythologues peuvent y retrouver les traces d'anciennes croyances religieuses, des totems et des tabous. Cela, parce qu'elles ont perdu leur caractère de croyance, parce qu'elles vivent h la faveur de cet oubli, qu'elles ne sont plus pour ceux
qui les content que de pures imaginations, nullement gênantes. A ce titre de simple fantaisie imaginative, le souvenir d'un ancien totem peut être introduit aujourd'hui dans un pays qui n'a jamais connu cette superstition sauvage.
Le fait est le suivant : si un conte suppose des croj^ances surnaturelles, actuellement vivantes chez un peuple, il ne voyage que là où ces croyances sont admises.
Si, au contraire, un conte est représenté à la fois chez les Français et chez les Slaves par exemple, les éléments merveilleux communs ne sont jamais en relation directe avec des croyances surnaturelles qui vivent actuellement soit chez les Slaves, soit chez les Français.
En somme, les seuls contes dont on recherche l'origine et pour lesquels on édifie les théories sont ceux qui ne sont aucunement limités ni dans le temps, ni dans l'espace, ceux qui ne réclament de l'auditeur aucune adhésion spéciale, aucune complicité.
Si l'on trouve un conte quelconque à la fois chez les Kirghiz et chez les Islandais, dans le Pantchatantra et dans Chaucer, en Gascogne et en Syrie, qu'on le réduise à ses éléments essentiels : cette forme w ne contiendra aucun trait ni kirghiz, ni islandais, ni indien, ni gascon, ni syriaque, ni anglais.
Inversement, si l'on possède seulement d'un conte sa forme essentielle w en dix lignes, et si cette forme w ne renferme aucun trait ni kirghiz, ni islandais, ni gascon, ni anglais, on a chance de le trouver à. la fois chez les Kirghiz, les Islandais, les Gascons, les Anglais ; il est universel.
Il V a cercle.
Pour l'un quelconque de ces contes populaires universels, tel que l'on ne puisse, à l'inspection des traits organiques, découvrir la possibilité d'une localisation, quel fruit peut-on espérer de la méthode qui compare les traits accessoires des différentes versions?
Soumettons cette méthode comparative aune critique dernière. Supposons les conditions les plus favorables. Nous avions cent variantes de ce conte et nous avons trouvé ces matériaux insuffi-
sants ; nous suspendons notre jugement et nous attendons encore que cent années de travail se soient écoulées.
Nous voici en l'an 2000. Pendant tout le xx^ siècle, une vaste enquête a été instituée sur la surface du globe. Les livres sacrés des couvents de Ceylan ont livré tous leurs secrets ; un autre Stanislas Julien a découvert des Avadânas ignorés ; pas une forme ancienne du conte qui n'ait été exhumée, des manuscrits ou des vieux recueils imprimés ; pas un bourg où l'on n'ait cherché ce conte vivant ; dans chaque village on l'a recueilli, sans l'embellir, tel qu'il y vivait dans la mémoire des conteurs. Voici tous les matériaux réunis dans une seule main. Les savants comparent. A quelles conclusions peuvent-ils parvenir ?
Précisément à celles où ils parviendraient aujourd'hui, en comparant une trentaine de variantes, c'est-à-dire à l'un des cas suivants :
1^ On démontrera que n variantes proviennent directement de tel livre, et n autres de tel autre livre. Ce sera le cas d'Annibale Campeggi copiant le Kalilah^ ou de Tirso de Molina copiant Malespini, ou de La Fontaine copiant Boccace. Ces faits seront intéressants pour l'histoire des livres qui auront servi d'originaux. Ce sera de la bibliographie. Ce sera aussi de l'histoire littéraire : il sera toujours amusant et utile de comparer le conte de Simone dans Boccace et dans A. de Musset. Mais on n'aura pas travaillé zur Volkskunde.
2^ Il se formera un certain nombre de familles, constituées chacune par la similitude dans plusieurs versions (lettrées ou populaires) d'un même trait accessoire, arbitraire. Dix versions présenteront le trait a.
Dix versions présenteront le trait b.
Nous sommes en droit de comparer ces deux groupes. Que peut-il résulter de la comparaison?
a.) Ou bien il n'y a aucune raison imaginable, ni historique, ni sociale, ni morale, pour que le trait a se trouve dans telles versions plutôt que dans telles autres. Le trait ci est l'œuvre de la fantaisie individuelle d'un conteur à jamais inconnaissable qui s'oppose à la fantaisie individuelle d'un autre conteur à jamais inconnaissable, lui aussi, inventeur du trait b.
C'est le cas du fabliau des Trois Bossus. Il présente des traits
a, b, c... en commun avec le Roman des Sept Sajes. Ces traits sont dus à l'imagination individuelle d'un conteur. Quel est ce conteur? Comme ces traits a, h, c sont moralement, socialement, historiquement indifférents, je suis en droit d'en attribuer l'invention au premier inventeur du conte, que je puis supposer avoir été un sujet de Rhamsès II. Depuis Rhamsès II, ils se sont maintenus dans un double courant de traditions, de sorte que ces deux versions, le Roman des Sept Sages et le fabliau, bien qu'offrant en commun les traits a, />, c..., peuvent n'avoir eu aucun rapport depuis la xix^ dynastie égyptienne. Ces traits, le conteur du Roman des Sept Sages les a-t-il inventés? ou puisés dans la tradition orale? nous n'en saurons jamais rien. — Le conteur français les a-t-il pris dans le Roman des Sept Sages ou dans la tradition orale? nous n'en saurons jamais rien non plus. Et si l'on admet, comme il peut être vraisemblable, que le jongleur les a pris dans le Roman des Sept Sages, nous saisissons un moment du conte, une cause seconde, indifférente. Le Roman des Sept Sages a influé sur la tradition orale, cela est certain. Mais le conte pouvait vivre sous cette forme w + a, />, c..., en France même, plusieurs siècles avant que le Roman des Sept Sages eût été composé.
b.) Ou bien le trait a convient seulement aux mœurs de certains pays, aux mœurs françaises par exemple, tandis que le trait h ne convient qu'aux mœurs allemandes. Nos dix versions a sont donc françaises, nos dix versions b sont allemandes.
Mais le conte est-il venu d'Allemagne en France? ou de France en Allemagne?
Si le trait a est aussi logique, aussi légitime que le trait b, il nous sera impossible d'en rien savoir.
En fait, c'est le cas qui se produit le plus souvent. Cette tentative de démontrer la supériorité logique d'un trait sur un autre trait correspondant suppose trop aisément que les conteurs et les auditeurs sont des sots. On surprend, en effet, souvent, sur les lèvres des paysans, un conte altéré; l'inintelligence, le manque de mémoire du narrateur l'ont gâté. Mais telle est la force de diffusion de ces contes que l'on ne peut jamais dire si, dans le même village, à la même heure, son voisin ne raconte pas le même conte sous une forme saine, et c'est cette forme qui
vivra. On a saisi un moment maladif du conte, non durable. Les contes sont des organismes vivants dont un caractère remarquable est la longévité : le secret de cette longévité réside dans la perfection de leur charpente essentielle et dans leur pouvoir d'éliminer les parties maladives. Un conte altéré ennuie, un conte ennuyeux meurt. A vrai dire, si le trait h est mal justifié, on ne trouvera pas dix versions pour le reproduire contre a, mais une ou deux seulement.
Admettons pourtant que le cas se produise en effet : le trait a des dix versions françaises est manifestement inférieur au trait b des dix versions allemandes, et en dérive.
On en conclura légitimement que c'est au passage de l'Allemagne en France que le conte a pris cette forme h ; et les versions h dérivent des versions a.
C'est le seul résultat positif auquel puisse mener la méthode comparative. Mais quelle en est l'importance?
On atteint de la sorte une cause seconde et purement accidentelle. On a prouvé que le conte a, un jour, passé la frontière franco-allemande sous la forme w + j6, dérivée de w -|- a. Mais l'origine de w, c'est-à-dire du conte lui-même, reste en dehors de notre atteinte; car voici dans le même pays, en France même, le conte sous une troisième forme, w + c, qui peut être la source de la version allemande. On peut concevoir :
1° Que le conte a été inventé en France sous la forme w + c; 2^ Qu'il a passé sous cette forme en Allemagne, où un narrateur lui a donné, par caprice ou besoin, la forme iù-\- b\
S** Que cette forme w + /> est revenue au pays d'origine, la France, en se transformant en la forme w + a. — Nous voilà au rouet.
En résumé, on peut atteindre une forme maladive, contée par un sot ; mais son voisin peut dire le conte intelligemment, dans le même pays, et la forme maladive n'est qu'un accident éphémère.
Si cette forme maladive peut se reconstituer, s'accommoder par un habile remaniement aux mœurs du pays où le conte vient d'être introduit, on ne peut plus reconnaître que cette forme est secondaire.
Au cas très rare où l'on reconnaît que telle forme, dans tel
pays, est adoptive, on ne peut dire que le conte même y soit d'adoption, et Ton ne sait s'il n'y est pas né sous une forme saine perdue.
Prenons un exemple encore, et le dernier.
Choisissons-le favorable : que ce soit un de ces récits à tiroirs qui se prêtent si bien aux classements des versions, car chaque conte peut y être considéré comme un trait accessoire très saillant.
De plus, il sera bon que le conte choisi pour cette démonstration dernière ait été étudié avant nous par d'illustres folk-loristes : la méthode comparative, maniée par des savants persuadés de sa valeur, avec toute la force de leur conviction, de leur érudition, de leur sens critique, aura donné tous les résultats qu'on peut lui demander. Et, si ces résultats sont nuls, nous saurons du moins que la faute n'en est pas à notre maladresse, mais à la méthode elle-même.
Le fabliau des Trois dames qui trouvèrent Vanneau satisfait à cette double condition : c'est un conte à tiroirs, très répandu dans les diverses littératures populaires. D'autre part, il a eu la bonne fortune d'être étudié à fond, à deux reprises et à douze ans de distance (1876, 1888), par deux très éminents érudits, M. Félix Liebrecht * et M. Giuseppe Rua-. De plus, M. Pio Rajna lui a fait aussi l'honneur de contribuer à l'illustrer ^.
Trois femmes ont trouvé un anneau précieux et s'en disputent la possession. Elles remettent leur querelle à un arbitre. Il décide qu'il adjugera la trouvaille à celle des trois femmes qui avu'a su jouer le meilleur tour à son mari.
Tel est le cadre immuable dans lequel se succèdent, mobiles, maints récits empruntés au cycle des ruses féminines.
L'une des femmes enivre son mari, lui fait une tonsure, l'affuble d'un froc, le porte au couvent, et le bonhomme, dégrisé, se laisse persuader qu'il est entré dans les ordres [le moine) ; — cette autre lui fait croire qu'il est malade, moribond, trépassé [le
1. Dans la Gerniania, t. XXI, p. 385, ss., et dans son livre Zur Volkskiinde, 1879, p. 124-141.
2. Novelle del « Mambriano » del Cieco da Ferrara, Turin, 1888, p. 104-