Voici rénumération de ces versions
A) Versions recueillies par Liebrecht dans la Germania :
1° Le fabliau anonyme des Trois dames qui trouvèrent Vanneau (MR, I, 15) ; — xiii^ siècle.
2o Keller, Erzdhlungen ans altd. Hss., p. 210 [Bibliothek des lit. Sereins zu Stuttgart, 1855) ; — xiv» siècle.
3° Hans Folz [von dreyen Weyben die einen porten funden), Zts. de Haupt, VIII, 524; reproduit dans les Facetiae Beheliane; — xvi*' siècle.
4^ Conte islandais (Collection de Jon Arnason) ; — moderne.
5° Conte norwégien (Collection Asbjornsen) ; moderne.
6» Conte de Borghetto près Palerme (communiqué à F. Liebrecht par Pitre); — moderne.
7° Conte de Cerda (Pitre, Racconti siciliani, t. III, p. 255) ; — moderne.
8o Conte de Palerme (Pitre, ibid., p. 265) ; — moderne.
9° La Fontaine, La Gageure des trois commères ; — xyii^ siècle.
10° Conte de la Russie méridionale (collection Rudtschenko, n° 59) ; — moderne.
11° Liedersaal de Lassberg, III, 5 ; — xiv^ siècle.
Dans son livre Zur Volkskunde, Liebrecht ajoute les deux versions que voici :
12° Conte danois (collection Grundtvig, n*' 19); moderne.
13» Tirso de Molina {Tresoro de novelistas espaholes, Paris, 1847, I, p. 234)
— xvii^ siècle,
B) Versions recueillies par M. Giuseppe Rua :
14o Une nouvelle du Mambriano de l'Aveugle de Ferrare et la transcription en prose de cette nouvelle par Malespini ; — fin du xv^ siècle. 15° Le fabliau d'Haisel (MR, VI, 138;)— xiii^ siècle. 16° Una versione rimata dei Sette Savi (p. p. Pio Rajna, Romania, X, 19);
— xv^ siècle.
C) Versions que j'ai recueillies :
17° Jacques de Vitry, CCXLVIII, éd. Crâne; — xiii^ siècle. — (Le cadre est tombé; les deux épisodes de cet exemple, qui se trouvent dans d'autres
Liebrecht s'est borné à éniimérer et à résumer les treize versions qu'il connaissait. Ce dénombrement terminé, il l'a envoyé à l'imprimeur. Ne cherchez pas dans son travail une conclusion quelconque : il n'y en a pas.
M. Pio Rajna, qui vint après lui, a fait une remarque intéressante : il a noté que deux contes populaires siciliens reproduisent les mêmes épisodes qu'une nouvelle littéraire du Mamhriano^ écrit à la fin du xv^ siècle [Vauherge, la dent, le moine). Il a émis cette conjecture vraisemblable que la nouvelle du Mamhriano, mise à la portée de tous en Italie par de nombreuses réimpressions, a pu exercer quelque influence sur la tradition orale en Sicile K
M. Giuseppe Rua a démontré que le conteur espagnol Tirso de Molina avait simplement plagié Malespini, metteur en prose de la nouvelle du Mamhriano 2.
De même il est aisé de remarquer que, parmi les versions que j'ajoute à la collection, celle de Verboquet n'est qu'un plagiat des Comptes du Monde adventiireux .
C'est-à-dire que l'on recueille ces deux résultats :
1*^ Nos 22 versions se réduisent en réalité à 19, puisque Molina a copié l'Aveugle de Ferrare et que Verboquet a copié les Comptes du monde adventureux. Ce sont des faits intéressants pour les historiens des littératures espagnole et française,
versions (le mort — la dent arrachée) n'en montrent pas moins par leur juxtaposition que Jacques de Yitry connaissait une forme des Trois dames à l'anneau.
18** Les Comptes du monde adventureux, p. p. Félix Frank, Paris, 1878, n» XLI ; — xviie siècle.
19» Le Sieur d' Ouville, éd. Rislelhuber, p. 146 ; — xyii" siècle.
20° Verboquet le généreux (éd. de 1630, réimpr. par (>h. Louandre, Conteurs fr, du XVII^ siècle, II, 31); — xviie siècle.
2I0 Conte écossais, collection Campbell, n*^ 48. (Cf. R. Koehler, Orient und Occident, II, 686); — moderne.
22» Nouveaux contes à rire ou récréations françoises, Amsterdam, 1741, t. II, p. 142; — xviii" siècle.
1. M. Rua a fait effort pour démontrer que la nouvelle espagnole do Ticso aurait pu influer à sou tour sur la nouvelle sicilienne recueillie à Cerda.
2. Tirso de Molina a, il est vrai, substitué un conte [le moine) à un récit de son modèle [la dent arrachée). Sa version, dit M. Rua, « est une imitation générale. » Soit; mais une imitation. — Quant aux tentatives de M. Rua pour retrouver les sources du Mambriano, M. Rua sait bieu qu'elles n'ont pas abouti.
et jusqu'à quel point le sont-ils? Car, si Tirso de Molina est un digne émule de son contemporain Lope de Vega, quelle place occupe Verboquet le Généreux dans l'histoire du siècle de Louis XIV? S'il me plaisait de tourner en vers latins le récit de Verboquet, et en prose allemande la nouvelle de Molina, les futurs historiens de notre conte auraient à considérer 24 versions et non plus 22. Mais quand ils auraient découvert la source de mes vers latins et de ma prose allemande, qu'auraient-ils ajouté à la science des traditions populaires? — Rien.
2^ En second lieu, M. Rajna a montré que des contes populaires siciliens pouvaient dépendre de la nouvelle littéraire du Mamhriano. Ce résultat est plus intéressant : il montre que les livres peuvent agir sur la tradition orale. Mais c'est un fait bien connu, que nul n'a jamais songé à discuter. Si un paysan connaît la parabole de l'Enfant prodigue, c'est apparemment que lui ou son voisin l'a lue dans l'Evangile. Pourtant, soit : nous avons ici un exemple de plus du mélange des courants littéraires et oraux dans la transmission des contes populaires. Il est surabondant? n'importe ! qu'il soit le bienvenu!
Voilà donc les deux conquêtes de mes devanciers. Mais, nos 22 versions une fois réduites à 19, et en négligeant les deux nouvelles siciliennes, comment les autres formes se classentelles?
Quelle est la forme originelle? Où, quand, par qui a-t-elle.été imaginée? Comment, dans quel ordre les autres versions en ont-elles été dérivées? Par quels intermédiaires? Suivant quelles lois le conte s'est-il propagé de peuple à peuple ?
Nous l'ignorons.
Ce sont ces questions pourtant que se posaient Liebrecht et M. Rua, au début de leurs recherches. C'est pour y répondre qu'ils ont analysé ces contes, amoncelé ces variantes, disposé ces tableaux synoptiques.
J'en ai établi un à mon tour, où j'ai tâché de rapprocher les versions qui se ressemblent le plus. Je l'ai médité et retourné en tous sens. Que signifie-t-il?
Peut-on découvrir la forme première du conte? Il en est une, qui est la mieux construite : celle où les trois récits sont enchaînés les uns aux autres, où le mari, revêtu de
vêtements invisibles, assiste, nu, à la messe chantée par le mari fait moine pour le repos de l'âme du mari qui se croit mort [Keller, Hans Folz). C'est la plus logique, la plus mnémotechnique 1. Il est heureux qu'il ne s'en trouve aucune forme indienne, car nous serions obligés de soutenir, à grand renfort d'arguments, que la forme la plus logique n'est pas nécessairement la primitive.
Dans notre impuissance à trouver la forme première du conte, pouvons-nous du moins savoir comment il s'est propagé? Se forme-t-il un groupe allemand? ou français? ou italien? un groupe médiéval? ou un groupe renaissance? ou bien un groupe moderne?
Non. Si quelque esprit très subtil, malgré l'échec de MM. Liebrecht et Rua, veut pousser plus avant, je lui livre le tableau ci-joint. Qu'il le médite, aussi gravement que saint Anselme a médité sur son argument ontologique ; aussi profondément que les ascètes dans la main desquels les oiseaux du ciel venaient construire leur nid. Je consens à déclarer qu'un bâton peut avoir moins de deux bouts, si le fruit de ses veilles ne consiste pas tout entier dans ce simple aveu : seul, le hasard associe tantôt les Sette Savi, le conte de Borghetto et les Nouveaux contes à i^ire^ tantôt l'Ecosse et la Norwège ; et ce que nous pouvons savoir du rapport de ces versions s'appelle : néant. Or, si c'est là le résultat fatal et prévu de nos recherches, pourquoi les poursuivre? pourquoi avoir minutieusement, péniblement, colligé, compilé, coUationné, comparé toutes ces versions? Pour arriver à démontrer que Tirso de Molina et Verboquet le Généreux sont des plagiaires? A douze ans de distance, après cette stérile étude de Liebrecht, pourquoi avoir repris son travail? Pour la gloire d'ajouter à sa collection cinq ou six versions qu'il avait ignorées? Faudra-t-il donc que, dans quelque dix ans, un érudit à venir apporte encore triomphalement cinq ou six versions inconnues aujourd'hui, et ainsi jusqu'à la consommation des siècles? Est-ce donc le seul plaisir du collectionneur que vous poursuivez? Alors, avouez-le courageusement,
1. Il est curieux que cette forme, si aisée à retenir, ne soit pas attestée un plus grand nombre de fois. Plusieurs autres versions (les u»'' 3, 4. 5, 6 de notre tableau synoptique) ne renferment que ces deux récits, le mort, le nu. Le conte du Moine est tombé, sans doute à cause de rinvraisemblance d'une messe solennelle chantée par un faux prêtre.