Deutsche Mythologie, I, XIV
Donc, où les contes populaires pour lesquels on édifie des théories sont-ils nés ?
Chacun d'eux en un lieu. Mais lequel? Nous ne le saurons jamais, puisqu'ils n'ont aucune raison d'être nés ici plutôt que là.
Procèdent-ils d'un foyer commun? Existe-t-il une nation qui ait été la pourvoyeuse, unique ou principale, de l'universelle fantaisie? C'est une hypothèse invraisemblable, et que les faits démentent. Eh quoi ! La polygénésie des contes nous est attestée par mille exemples : des centaines de légendes religieuses, sentimentales, merveilleuses, sont propres à tel pays, non à tels autres. L'Inde invente des contes indiens, la France des contes français, l'Armorique des contes celtiques, le Zoulouland des contes zoulous, et seuls, les contes les moins spéciaux, ceux qui peuvent faire rire ou émouvoir à la fois des Zoulous et des Français, les contes quelconques, nous admettrions qu'ils n'ont pu être inventés ni par des Zoulous, ni par des Français, mais que Zoulous et Français ont dû les recevoir d'une mystérieuse source commune?
Pour une autre raison encore, c'est une hypothèse invraisemblable et que les faits démentent : car nous trouvons, à une époque quelconque, ces contes indifféremment répandus sur la face de la terre, et nous constatons seulement des modes littéraires qui les font recueillir et mettre en œuvre par des lettrés tantôt dans l'Inde, tantôt en Arabie, tantôt en France. La communauté d'origine des contes est une hypothèse, en tout cas, indémontrable. Il est impossible de savoir où ces contes sont nés; de plus, il est indifférent de le savoir ou de ne le savoir pas, puisqu'ils ne sont caractéristiques d'aucune nation spé(iiale.
Quand ces contes sont-ils nés?
Chacun d'eux, un certain jour. Mais lequel? Nous ne le saurons jamais. Nous pouvons constater que tel conte nous apparaît pour la première fois en 1250 après J.-C, et tel autre en 1250 avant J.-C. Mais, n'y ayant aucune raison décou-
Bédier. — Les Fabliaux 18
vrai3le pour qu'ils n'aient pas vécu l'un et l'autre en 2250 avant J.-C, nous ne saurons jamais, s'ils ne vivaient pas, eiï'ectivement, l'un et l'autre, à cette date.
Il est impossible de savoir quand ces contes sont nés; de « plus, il est indifférent de le savoir ou de ne le savoir pas, puisqu'ils ne sont caractéristiques d'aucune époque spéciale.
Pourquoi ces contes vivent-ils d'une vie si dure?
Les nouvelles, les fabliaux, parce qu'ils sont bien charpentés, ingénieux, frappants ; parce qu'ils ne mettent en action que des sentiments universels, accessibles à tout homme, si primitif qu'il soit.
Les contes merveilleux, pourquoi vivent-ils? Parce que la charpente en est également solide, ingénieuse; — parce que le merveilleux, dans les parties communes aux différentes versions, est très général : il suffît qu'on puisse assimiler un vetàla indien à un kobold germanique, à un lutin français, à un démon japonais, pour que le conte plaise dans l'Inde, en Allemagne, en France, au Japon.
Mais pourquoi tel conte vit-il depuis des milliers d'années, tandis que tel autre, d'apparence tout semblable, n'cvst pas représenté dans les littératures traditionnelles?
La plaisanterie d'Ulysse à Polyphème (outiç) se perpétue dans tous les recueils folk-loristes. Pourquoi ce succès, alors que tel jeu de mots, telle nouvelle à la main, tel conte à rire, qui nous paraît aussi général en ses données et aussi spirituel, ne sort pas d'un unique recueil, d'un unique village? — Le conte du Vilain Mire se perpétue depuis des siècles. Pourquoi ce succès, alors que tel conte du sieur d'Ouville ou d'Arlotto de Florence, aussi général en ses données, ne s'est pas perpétué?
C'est un mystère, mais dont on ne saurait percer l'obscurité. — Quia est in eis virtus ridicula quae facit rider e.
La réponse est insuffisante? Certes. Mais n'en cherchez pas une autre, si vous ne voyez pas de méthode pour en trouver une autre.
Pourquoi tel conte meurt-il ? Il n'y a aucune raison pour que l'ouTtç d'Ulysse, au lieu d'avoir été imaginé il y a au moins trois mille ans, ne l'ait pas été il y a trois jours seulement; mais, une fois imaginé, nous ne pouvons concevoir de raison pour qu'il
meure jamais. Rien ne se perd sans cause suffisante ; aucune force ne s'éteint que tuée par une autre force contraire et supérieure. Et nous ne pourrons jamais imaginer une force contraire à la pérennité de cette facétie.
Comment les contes universels se propagent-ils?
On a remarqué peut-être qu'il est un article de foi de la théorie orientaliste que nous avons négligé de discuter dans notre critique de cette école. La théorie cherchait quelles sont les occasions historiques qui ont pu favoriser le passage des contes d'Orient en Occident. Elle remarquait des échanges intellectuels plus actifs entre l'Orient et l'Europe, d'abord à Byzance, puis en Syrie et en Egypte, à l'époque des Croisades, ou bien à la faveur de la domination arabe en Espagne.
On comprend maintenant quelle médiocre importance nous devions attacher à ces circonstances historiques..
D'abord, ces considérations sont trop aisées, et se présentent trop commodément, pour une époque quelconque, à qui veut y mettre une certaine bonne volonté. S'agit-il d'expliquer la floraison des fabliaux à la fin du xii^ siècle? C'est l'influence des Croisades! — La présence des contes dans le haut moyen âge? C'est que Byzance a mis en communication régulière l'Orient et l'Occident ! — A-t-on besoin d'expliquer qu'Apulée connaisse le conte de Psyché? C'est, dit M. Cosquin, qu'au premier siècle avant notre ère, on avait découvert la mousson, et que des touristes s'en allaient chaque année, à travers la mer Rouge et le golfe Persique, visiter l'Inde. — Veut-on rendre compte de l'existence des fables ésopiques en Grèce? C'est que l'expédition d'Alexandre a relié la Grèce et l'Inde. — Trouve-t-on des contes grecs antérieurs à la défaite du roi Porus? C'est que des caravanes assyriennes, depuis les temps de Ninos et de Bel, couvraient les routes, des vallées du Pendjab aux côtes d'Asie- Mineure !
Toutes ces considérations historiques seraient nécessaires et valables, si les contes communs à l'Orient et à l'Occident étaient vraiment des paraboles indiennes, qui supposassent la connaissance des trente-deux signes caractéristiques du bouddha, l'intelligence parfaite des formules de refuge, des quatre vérités sublimes, de la production des causes successives de l'exis-
tence, les préceptes de l'enseignement, la révolution du monde, l'effort. Mais non, il s'agissait exclusivement de contes à rire, de fables, de récits merveilleux, tels que, réduits à leurs termes organiques, ils ne supposaient aucune condition spéciale d'adhésion.
Dans Mélusine, M. Loys Brueyre affirme que « si les récits littéraires passent aisément d'une littérature à l'autre, pour qu'au contraire tout un groupe de contes populaires passe d'un peuple à l'autre, il faut un long temps, un contact prolongé, la pénétration intime d'un peuple par Tautre. C'est ce qui est arrivé, dit-il, en Europe, dans l'Inde et en Perse, quand les Aryens y ont jeté leurs colonies, c'est encore ce qui a lieu en Asie, où les disciples du bouddha ont répandu des contes originaires de l'Inde. » — Quel est donc le conte pour lequel il faut supposer la lente pénétration d'un peuple par l'autre et qui donne matière à ces graves affirmations? Le voici.
Un homme, surpris par l'obscurité, s'est réfugié dans un arbre creux. Des lutins entourent cet arbre, chantent et dansent. L'homme sort de son refuge, chante et danse avec eux, et comme il les amuse, les lutins lui enlèvent une grosse loupe qui dépare son front. Un autre homme, affligé pareillement d'une loupe au front, apprend comment son voisin a été guéri, s'en va trouver les lutins à son tour et veut danser avec eux. Mais les lutins qu'il ennuie, au lieu de le débarrasser de sa loupe, lui donnent celle qu'ils ont enlevée à l'autre.
C'est un conte japonais. Il se trouve aussi en Picardie, sous cette forme : Trois fées passent leur temps à danser en rond et à chanter dimanche^ lundi ^ dimanche^ lundi. Un petit bossu, qui passe par là, les prend par la main et se met à danser aussi en répétant dimanche, lundi, dimanche, lundi, — et cela si gentiment que les fées lui enlèvent sa bosse. Un autre bossu veut se faire redresser l'échiné de la même façon ; mais il chante : dimanche^ lundi^ mardi., mercredi...., et les fées mécontentes ajoutent à sa bosse celle du premier bossu.
C'est bien là le type de ces contes universels dont on recherche comment ils ont pu se propager. Dans un récent numéro du Bulletin de Folklore (t. II, avril-juin 1893, p. p. 73-80), MM. Hyacinthe Véry, E. ^Polain, E. Etienne, E. Monseur en commu-
niquent jusqu'à huit variantes recueillies en pays wallon et MM. E. Polain et Stanislao Prato dressent une liste de références à d'autres versions de ce conte, laquelle comprend deux versions japonaises, une mongole, une turque, deux portugaises, une catalane, huit itediennes, trois irlandaises, deux allemandes, une suédoise, quatorze ou quinze bretonnes, deux basques, quatre picardes. Et M. Stanislao Prato nous annonce qu'il en détient encore quelques versions de l'Ombrie et du pays de Gôme, malheureusement restées inédites jusqu'à ce jour.
En vérité, est-il besoin de supposer l'intime pénétration d'un peuple par un autre, une conquête analogue à la romanisation des Gaules ou à la germanisation des provinces baltiques, pour qu'un tel récit amuse à la fois des Picards et des Japonais?
Est-il même besoin que M. Gosquin rapporte l'observation suivante? M. Loennrot, professeur à Helsingfors, demandait un jour à un Finlandais, près des frontières de la Laponie, où il avait appris tant de contes. Get homme répondit qu'il avait passé plusieurs années au service soit de pêcheurs norvégiens, soit de pêcheurs russes sur les bords de la mer Glaciale. Mais quand la tempête l'empêchait d'aller à la pêche, on se racontait des histoires, qu'il a ensuite redites en Finlande [Bulletin de VAcad. de S.-Pétersbourg, t. III, p. 503, 1861).
Qui de nous ne pourrait rapporter de semblables observations? En voici une, personnelle. Au mois d'octobre 1887, à la hauteur du cap Gardafui, sur le paquebot le Yarra de la ligne d'Australie, j'entendis narrer des contes. Le narrateur était un vieil habitant de Maurice, qui pour la première fois quittait son île. Il disait, entre autres histoires grasses, le récit d'un certain examen qu'un père de famille fait passer à ses trois filles pour savoir laquelle des trois a besoin d'être mariée la première. Ge conte, qu'il m'est impossible d'analyser plus précisément, est un fabliau. Il m'est également impossible de dire le titre du fabliau, mais on pourra le trouver au tome V de la collection de MM. de Montaiglon et Raynaud, sous le n^ 122. Bien que j'aie dû parcourir, pour les besoins de ce travail, une centaine de recueils de KpuTuxào'.a, je n'ai rencontré ce conte nulle part ailleurs, et je doute s'il a jamais été écrit depuis le xiii^ siècle. Le vieux planteur mauricien le disait pourtant comme le jongleur, sans y ajouter
ni en retrancher un seul épisode. Je lui demandai d'où il tenait cette histoire, et je reçus la réponse que connaissent bien les collecteurs de contes : « Est-ce qu'on sait? Je l'ai entendu dire ainsi, sans doute à Port-Louis, je ne sais plus ni quand, ni par qui. » 11 était donc un témoin de la tradition orale. Je remarquai alors que parmi ses auditeurs se trouvaient un commerçant anglais qui venait de Sidney et un gabier du bord qu'on appelait le Martigau, parce qu'il était des Martigues. Le lendemain, j'entendis le Martigau conter le fabliau à un cercle de matelots. L'équipage était presque exclusivement composé de Basques et de Corses ; mais celui de ses auditeurs qui paraissait s'amuser le plus, et qui montrait en riant les plus belles dents, était un chauffeur arabe qui venait de remonter de la machine et qui, son corps nu ruisselant de sueur, buvait sa minuscule tasse de café. On peut dire que, ce jour-là, ce conte avait passé des îles Mascareignes au pays Basque, à la Corse, à l'Australie, à l'Arabie. Outre que, sur le navire même, il a pu passer encore à des boys chinois et à des terrassiers piémontais qui revenaient de Bourbon, l'Arabe a pu le conter à Aden, le Martigau en Provence, un Corse à Bastia. Des collecteurs de contes qui peut-être, depuis ces cinq ans écoulés, ont recueilli ce récit à Aden ou à Moka, à Marseille, à Dax, compareront gravement ces versions qu'ils proclameront arabe, provençale, basque, et chercheront les lois de la propagation de ce conte. Quelle apparence qu'on en découvre jamais? Si les rapprochements fréquents des croisés avec les Sarrazins, si les métis poullains ont pu et dû créer des échanges de légendes, bien plus rapides et profonds encore doivent avoir été ces échanges entre les diverses nations occidentales représentées dans une armée de croisés, ou dans les villes de Tripoli, d'Antioche, de Jaffa. Dès lors, quel mélange, quelle confusion de contes allemands importés en Espagne, de contes espagnols importés en Angleterre, de contes anglais importés en Italie! Il nous est aussi impossible de déterminer une loi que de dire dans quelle direction soufflait le vent à Jaffa, dans telle matinée de l'an 12i8. Et il est d'ailleurs aussi indiffèrent de savoir où a été porté tel conte narré tel jour dans une maison de Jaffa, que de savoir dans quel sens a tourné ce jour-là la girouette fixée au faîte de cette maison. Pour qu'un de ces contes passe d'un
pays à l'autre, il suffît que, sur un point quelconque de la terre, deux conteurs de pays différents se rencontrent, dont l'un entende la langue de l'autre. La patrie des contes est non pas où ils sont nés, mais où ils sont bien. Une tradition populaire est citoyenne de tout pays qui n'a pas une raison expresse de la rejeter. Un conte populaire peut faire le tour de la terre en quelques mois, semant des rejetons tout le long- de sa course.
Nous ne croyons donc pas qu'on soit en droit de rechercher l'origine et la propagation des contes populaires européens.
Pourtant, dira-t-on, cette impuissance serait un fait unique. Dans toute science relative à l'esprit humain, se pose, comme fin dernière, la question d'origine. Le but suprême est de rechercher le point d'impulsion des forces que nous trouvons agissantes dans l'humanité. Où en est le germe initial? Gomment ont-elles passé de la puissance à l'acte? Dans quelles directions se sont-elles développées?
Dans l'histoire des idées, partant d'une conception philosophique, si nous trouvons, par exemple, l'idée de la Fatalité développée dans les tragédies de Sénèque, notre effort est d'en chercher, par voie de comparaison, la propagation dans les monuments contemporains ou postérieurs, l'origine dans les drames de Sophocle, d'Eschyle; au delà, dans Hésiode; plus haut, dans l'idée de la MoTpa homérique; nous nous arrêterons là, si c'est la dernière source accessible ; si nous le croyons légitime, nous remonterons jusqu'aux Védas.
Dans l'histoire de l'art, partant d'un style architectural développé, le gothique par exemple, nous en déterminerons, par voie de comparaison, la propagation dans le temps et l'espace ; nous en chercherons l'origine en remontant au style roman, et du roman aux styles antérieurs.
En linguistique, partant d'un mot français, nous en chercherons l'origine dans une forme latine, nous suivrons, par voie de comparaison, la propagation de cette forme latine dans les diverses langues romanes.
Pourquoi ces recherches et ces méthodes nous seraient-elles interdites quand il s'agit des contes populaires?
Mais, si l'on veut bien y prendre garde, cette impuissance est commune à la science des traditions populaires et aux sciences historiques mêmes que nous venons de considérer.
Les sciences historiques n'ont prise que sur les singularités humaines, sur les éléments mobiles, caducs et locaux des idées, sur les éléments différentiels des mêmes idées chez les différents hommes.
Il est possible d'étudier historiquement l'idée grecque de la Motpa en ses caractères locaux, en ses formes anthropomorphiques. Il est possible d'étudier les personnifications spéciales de cette idée, A!aa, "T6piq, les Erinnyes, Atè, la Jalousie des dieux. Mais si l'on dégage cette idée de tous ses éléments adventices, si l'on découvre que l'essence de cette croyance grecque est une idée populaire, actuellement vivante, universelle ; si cette croyance a pour germe cette tendance, naturelle à tous les esprits simples, qui consiste à donner une explication commune aux événements qu'ils ne peuvent s'expliquer, à se rendre compte par exemple de la mort d'un homme écrasé par la chute d'une tuile en disant : C'est que son jour était arrivé^ l'idée de la destinée, réduite à ces éléments universels, ne relève plus de l'histoire, mais de la psychologie. — De même, on peut étudier les éléments caducs d'un conte, son costume, ses formes diverses, significatives de telle ou telle civilisation; en tant qu'il est commun à tous les peuples, au contraire, ou acceptable pour tous, il ne relève plus de l'histoire, mais de la psychologie, et la seule question qu'il soulève est celle-ci : Quelles sont les conditions psychologiques universelles que suppose l'adoption universelle de ce conte?
Dans l'histoire de l'art, on peut rechercher l'origine du style gothique, déterminer, par exemple, sous quelles influences l'ogive s'est substituée au plein cintre. Mais si l'on considère l'idée de porte, dépouillée de toute idée qui la détermine, porte ogivale, à trèfle ogival, à arc surbaissé, rectangulaire, etc., la question d'origine disparaît. — De mêm'e on peut étudier un conte en tant qu'il est grec, français ou indien, c'est-à-dire dans ses éléments caducs ; mais on ne saurait chercher l'origine des traits qui sont communs à la Grèce, à la France et à l'Inde.
Enfin, en philologie, on peut étudier la propagation du mot lectum dans les différentes langues romanes, rattacher ce mot lectum à une racine commune au latin et au grec, donner la forme indo-germanique de cette racine. Mais on ne cherche pas 1 ori-
gine de l'idée de se coucher, parce qu'elle est universelle. — De même, pour les contes qui ne sont pas plus limités dans l'espace et le temps que l'idée de se coucher^ il est vain d'en chercher l'origine .
Nous nous croyons maintenant en droit d'exprimer cette loi :
On peut rechercher V origine et la propagation d'un conte au cas et au cas seulement où ce conte^ réduit à sa forme organique^ renferme sous cette forme des éléments qui en limitent la diffusion dans V espace ou la durée.
Au contraire^ si cette forme organique ne renferme que des éléments qui ne supposent aucune condition d' adhésion spéciale — sociale^ morale^ surnaturelle, — la recherche de la propagation et de V origine de ce conte est vaine, et cest le cas de tous ceux pour lesquels se bâtissent les théories.
Cette loi s'applique non seulement aux contes, mais à toutes les parties du folk-lore.
Gomme rien ne se perd sans cause, une conception populaire n'est arrêtée dans l'espace et la durée que si elle heurte une conception contradictoire et considérée comme supérieure.
Or, les hommes acceptent presque indifféremment les imaginations, malaisément les croyances, plus malaisément encore les sentiments les uns des autres.
Il suit de là qu'on peut dresser d'une manière générale l'échelle de caducité des conceptions populaires.
La voici, en procédant du plus éphémère et du iplus particulier au plus tenace et au plus général.
Au bas de l'échelle, comme les plus caduques et les plus locales des traditions populaires, sont :
Les légendes historiques (créées par un peuple, pour un temps. Elles n'intéressent ni le peuple voisin, ni, dans la nation qui les a créées, une génération de culture différente).
Puis, en gravissant les échelons, les chansons populaires. (Les manières de sentir sont plus particulières que les manières de penser. C'est surtout ici que la race exerce une inffuence spéciale, et c'est ce qui légitime en principe les belles recherches de M. Nigra. De plus, la forme lyrique limite souvent la force de diffusion de la légende.)
Puis, les superstitions surnaturelles. (Elles sont battues en brèche par les philosophies, les religions.)
Puis, les traditions scientifiques. (Elles sont battues en brèche par des observations plus exactes. Elles sont moins violemment attaquées que les croyances surnaturelles, parce qu'elles touchent moins au fond intime de l'homme. Une croyance scientifique populaire est plus ou moins vivace dans un pays : 1° selon que l'instruction y est plus ou moins répandue ; 2" selon que cette croyance intéresse les hommes plus ou moins directement : les superstitions astronomiques sont par là plus vivaces que les superstitions médicales.)
Puis, les contes renfermant à des degrés divers des éléments historiques^ religieux^ scientifiques. (Ils suivent les destinées de ces croyances.)
Puis, en montant toujours, d'échelon en échelon, vers des groupes de traditions populaires de plus en plus tenaces, de plus en plus généraux, nous trouvons :
Les contes merveilleux où le merveilleux est assez général pour n^ impliquer aucune croyance^
Les contes {nouvelles et fables) qui reposent sur des observations morales ou sociales universelles. (Ces contes peuvent vivre partout et toujours.)
Les devinettes (qui sont des comparaisons fantaisistes acceptables de tous).
Les proverbes (qui sont des métaphores ou des vérités générales acceptables de tous). Ces devinettes et ces proverbes peuvent vivre partout, et toujours^.
Comme c'est tâche vaine de rechercher l'origine et la propagation des contes populaires européens, il sera donc vain, pour les mêmes raisons, de rechercher l'origine et la propagation du plus grand nombre des devinettes et des proverbes.
On peut dater, grâce à sa forme, ce proverbe :
Au seneschal de la maison Puet on connoistre le baron,
1. Notez, en passant, que cette échelle est précisément celle qui exprime le rapport plus ou moins intime des littératures populaires aux littératures savantes. Là où elles se confondent, c'est dans l'emploi des proverbes ; elles se confondent aussi dans l'usage de la nouvelle, du conte universel, qui peut être à la fois admis par un paysan et par Boccace. Là où la difTérence commence à se faire sentir, c'est quand il s'agit de notions scientifiques. Pourtant, combien de superstitions médicales chacun de nous, même le plus cultivé, ne conserve-t-il pas?