JUL
mais non ce même proverbe sous cette forme : Tel maître, tel serviteur. On pourra déterminer, sans procédés comparatifs, à la seule introspection d'une forme quelconque, que tel proverbe est arabe, tel autre indien ; mais le proverbe « Qui trop embrasse mal étreint, » ou celui-ci : « Pierre qui roule n'amasse pas mousse » ne sont, au point de vue de l'origine et des migrations, susceptibles d'aucune étude scientifique^.
De même, pour les devinettes. On ne pourra jamais découvrir d'autre date pour la naissance d'une devinette que celle où a été inventé l'objet qui est le mot de l'énigme. La devinette sur le filet à poissons que M. G. Paris étudie en sa préface au recueil de M. Rolland, peut avoir été imaginée en un lieu quelconque, le jour même où les mailles du premier filet ont été façonnées. Il peut être intéressant (bien que d'un intérêt infiniment restreint) d'énumérer les différents pays où l'on compare le battant de la cloche à un enfant qui frappe sa mère, pour distinguer les variantes minuscules dont cette idée est susceptible. Mais, si l'on se propose par ces ra23prochements de découvrir où est née cette comparaison et par quelles voies elle s'est propagée, on peut collectionner pendant des siècles.
Pour les fabliaux, quelques-uns — le plus petit nombre, — à la seule inspection de leurs traits organiques et sans aucun procédé comparatif, sont localisables, d'une manière plus ou moins vague :
1° Quelques-uns ne peuvent appartenir quau moyen âge français :
a) comme fondés sur un jeu de mots français [Le Vilain au buffet^ Les deux Anglois et Vanel, La maie Honte ^ La Vieille qui oint la palme au chevalier-).
1. Le but final de la parémiologie ne peut donc être qu'un répertoiredictionnaire, comme le superbe recueil des Sprichwôrter der gerin, und rovi. Sprachen (par Ida von Dûringsfeld et Otto von Reiusberg-Diiringsfeld, Leipzig, 1872), ou une étude purement littéraire et historique, traitant les proverbes comme de menues œuvres d'art, ainsi que les ont considérés Leroux de Lincy [le Livre des Proverbes) ou Quitard [Etudes littéraires, historiques et morales sur les proverbes français, Paris, 1860.)
2. Le jeu de mots sur lequel se fonde ce fabliau de la Vieille qui oint la palme au chevalier, peut, bien entendu, survivre en France au moyen âge et
se répandre en quelques langues autres que le français. Pour <( graisser la patte, » Suétone employait cette métaphore : « ferrer la mule » [Vespasien,
ch. 23).
b) comme supposant un ensemble de données propres au moyen âge français :
Le Sentier battu (usage de s'épiler, jeu da roi et de la reine^ etc.)
2° Quelques-uns ne peuvent appartenir qu'à une époque féodale et supposent certaines conditions sociales qui en limitent r extension.
Tels sont : le Povre mercier,' les Trois chevaliers et le chainse , les Lecheors ; le roi d'Angleterre et le jongleur d'Ely ; Saint- Pierre et le Jongleur.
3^ D'autres ne peuvent appartenir qu'à un pays chrétien.
Exemple : la seconde partie du fabliau des Trois aveugles de Compiègne,' le Mari confesseur j Frère Denise; l'Evêque qui bénit j la Dame qui fît trois tours autour du moûtier ,' le Vilain qui conquist Paradis par plaid , le Prêtre crucifié.
4*^ D'autres ne sont limités ni dans le temps ni dans l'espace, mais ne peuvent convenir, en un lieu et en un temps quelconques., qu'à des groupes d'hommes spéciaux :
a) par la délicatesse qu'ils supposent : ils se rapprochent, par les données psychologiques qu'ils exploitent, des conceptions purement littéraires ;
Tels sont : Le Vair palefroi,' Guillaume au faucon,' les deux Changeurs.
b) par leur grossièreté :
Tels sont : h' Avoine por Morel et les récits apparentés (M R, I, 29, 45; IV, 101, 107; V, 111, etc.); la Pucele qui voloit voler (IV, 108); l'Ecureuil (V, 121); la Sorisete des estopes (IV, 105), etc.
Tous les autres fabliaux se révèlent, à l'examen de leurs seuls traits organiques, comme viables partout et toujours.
Pour tous ces contes — fabliaux, contes merveilleux, apologues — qui seuls, ont fait germer les théories, — toute recherche sur leur origine et leur propagation est vaine.
Nous ne saurons jamais ni où, ni quand ils sont nés. ni comment ils se propagent.
Et il est indifférent que nous le sachions ou non.
Si l'on nous reprochait, à la fin de ces longues discussions, leur caractère trop fréquent de polémique négative, si l'on nous disait que la science n'a que faire de cet agnosticisme, nous protesterions de toute notre énergie et de toute notre sincérité.
Il est faux de dire que toute négation soit stérile. Une négation est féconde, qui réduit une erreur à néant. Il est, par contre, des affirmations stériles, nuisibles : la théorie indianiste est de celleslà. Il est des problèmes mal posés, où s'épuisent en pure perte les forces vives des chercheurs, et le problème de l'origine et la propagation des contes est de ceux-là. Il est des recherches vaines, et il est bon de le dire fermement, car le nombre des travailleurs n'est pas si grand dans une génération qu'on puisse les laisser égarer par les prestiges de la science inutile. Tout système est, dit-on, bon à son heure; et c'est une grande vérité, parce que tout système est fondé sur une hypothèse, et que, seules, les hypothèses donnent à l'homme le désir de recueillir et de grouper les faits. Mais quand le groupement des faits détruit l'hypothèse même qui avait provoqué la recherche, il faut avoir le courage d'y renoncer. En montrer la fausseté, même sans la remplacer par une autre hypothèse, ce n'est pas un résultat purement négatif. Assurément, ce n'est pas « faire avancer » la science ; mais, la science étant enlisée, c'est la dégager. D'autres viendront qui l'entraîneront plus loin : car, si les faits manquent souvent aux hypothèses, les hypothèses ne manquent jamais aux faits. Ils viendront bientôt — sans doute sont-ils déjà venus — ceux qui entraîneront la science des traditions populaires loin du marais où elle s'embourbait. Si nous avons partiellement desséché ce marais, il suffît, c'est déjà un résultat positif.
Il est faux d'ailleurs que nos conclusions soient celles de l'agnosticisme et du scepticisme, et nous ne serions pas en peine d'énumérer les principaux articles de notre Credo.
Je crois, selon l'expression de M. Gaidoz, à la polygénésie des contes. Je crois qu'il n'y a pas eu de race privilégiée, indienne ni autre, qui, en un jour de désœuvrement, inventa les contes dont devait s'amuser l'humanité future.
Je crois seulement à certaines modes littéraires qui, à telle époque, en tel pays, ont induit des écrivains à recueillir les contes populaires ; de ces modes procèdent les recueils indiens, les collections ésopiques grecques, les novellistes italiens, les jongleurs et leurs fabliaux, etc. Que ces recueils aient exercé de l'influence sur des conteurs d'autres pays, cela est trop évident. Que Musset ait pris des contes à Boccace, cela est assuré. De même, que tel de nos rares fabliaux attestés en Orient soit emprunté au Directorium hiimanae vitae, cela est infiniment probable. J'accorde même volontiers que tous les onze, malgré les apparences contraires, proviennent de recueils indiens traduits. Le fait a tout juste la même importance que de savoir que Musset a pris à Boccace le conte de Simone.
Je crois qu'il est des contes dont on peut déterminer la date et la patrie (ces dates sont diverses et divers ces pays d'origine, ce qui prouve la polygénésie des contes). Je crois qu'il y a des contes qui sont localisables, parce qu'ils ne conviennent qu'à certaines âmes : c'est pourquoi les études de M. G. Paris sur les légendes de VAnge et de V Ermite ou de V Oiselet sont fécondes.
Je crois, par contre, que l'immense majorité des contes merveilleux, des fabliaux, des fables (tous ceux pour qui les théories générales sont bâties) — sont nés en des lieux divers, en des temps divers, à jamais indéterminables. Mais, si j'écarte ce problème, faux dans ses données, de l'origine et de la migration des contes, je crois pourtant ne diminuer en rien la science des traditions populaires. Je crois, au contraire, la débarrasser d'un faix pesant.
Pour la novellistique d'abord, la question d'origine écartée, je crois qu'il se pose des questions autrement intéressantes. Je crois que les fabliaux, par exemple, dénués de tout intérêt si on les étudie en leurs banales intrigues communes à tous les peuples, reprennent leur valeur si l'on considère le costume dont les a vêtus le moyen âge, leur partie ornementale, l'appropriation du conte universel à un milieu tour à tour bourgeois, chevaleresque, clérical. Gomment le goût de ces contes s'est-il développé dans l'ancienne France ? Dans quelles classes sociales spécialement et pour quel public? A quelle époque? Par quelles influences histo-
rlques ce goût a-t-il été favorisé ou combattu ? A quelle époque et pourquoi ces contes disparaissent-ils de la littérature ? Quelles idées supposent-ils sur les femmes, le mariage, la religion? Je crois que ce sont des questions susceptibles d'étude, et toute la seconde partie de ce livre n'a d'autre but que de le faire voir.
Je crois de même — pour ce qui est des contes de fées — que, si l'on s'obstine à en classer les formes, selon qu'elles reproduisent ou non tel trait d'un merveilleux tombé dans le domaine commun, tel incident d'une intrigue devenue banale et indéfiniment transmissible, et si l'on espère que ce classement révélera jamais la patrie et l'histoire du conte, on travaille vainement. Mais beaucoup de ces traits merveilleux sont précieux pourtant aux mythologues. Ils survivent, bien qu'ils ne répondent à aucune croyance actuelle, parce que les paysans qui les content les considèrent, par une convention semi-consciente, comme du domaine indifférent de la féerie. Mais il fut un temps où ils impliquaient croyance et foi, et c'est à ce titre qu'ils font l'intérêt de nos contes merveilleux. Remontent-ils à l'époque aryenne, et tel d'entre eux est-il le détritus d'un mythe cosmogonique? ou plutôt, sont-ils les témoins de croyances abolies dans nos races, mais actuellement vivantes chez les peuples sauvages? Le champ reste ouvert aux mythologues, soit à l'école de Max Millier, soit aux belles études des Andrew Lang et des Gaidoz.
SECONDE PARTIE Etude littéraire des Fabliaux