SIGNIFICATIF D'UNE ÉPOQUE DISTINCTE
Projet de notre seconde partie. — Chaque recueil de contes a sa physionomie propre : ainsi les novellistes italiens ont taché de sang les gauloiseries des fabliaux; d'où un intérêt dramatique supérieur. — Chaque version d'un même conte exprime, avec ses mille nuances, les idées de chaque conteur et celle des hommes à qui le conteur s'adresse. Exemples : le fabliau du Chevalier au chainse, du xiii° siècle français au xiv° siècle allemand, du xiv*^ siècle à Brantôme et à Schiller, de Brantôme à M. Ludovic Halévy. — Etude similaire tentée pour le fabliau de la Bourgeoise cV Orléans.
Nous avons donc tenté de réduire à sa juste valeur l'importune question de l'origine des contes populaires. Si nos conclusions sont généralement admises comme fondées en fait et en raison, nous ne regretterons ni les lenteurs de cette étude, ni le caractère parfois négatif de ses résultats : ce serait un résultat appréciable, et vraiment positif, que d'avoir fait table rase de cette pseudoscience, d'avoir dissipé ces fantômes et d'économiser ainsi, dans l'avenir, la vie d'un nombre indéfini de travailleurs. Sans doute, les systèmes qui sont ici pour la première fois attaqués ont la vie dure. Mais les voilà peut-être ébranlés : d'autres mains, plus solidement armées, en achèveront la ruine.
Voici que nous abordons des recherches d'ordre littéraire et historique. Il ne s'agit plus de poursuivre, d'odyssée en odyssée et de mirage en mirage, l'insaisissable patrie des contes ; de traverser à la suite de chacun d'eux les pays et les temps, comme
Bédier. — Les Fabliaux 19
des Ahasvérus toujours déçus et jamais lassés, pour tâcher de les saish' sous leur forme première, idéale, sans cesse fuyante. Mais il s'agit de considérer nos fabliaux comme des œuvres d'art, qui appartiennent à une époque déterminée, au même titre que le Cid ou Tartufe, et d'y chercher les témoins des conceptions artistiques et morales du xiii*^ siècle français.
Que ces recherches soient légitimes, c'est ce que personne ne voudrait contester. Une époque est responsable des récits dont elle s'est amusée, même si elle ne les a pas inventés. En effet, — est-il nécessaire de le marquer? — bien que la plupart des contes puissent indéfiniment circuler, chaque recueil de contes révèle pourtant un esprit distinct.
D'abord, par le choix des sujets. Presque toutes les nouvelles du Décaméron voyageaient par le monde avant que Boccace ne vînt, et voyagent encore. Mais pourquoi Boccace a-t-il arrêté au passage ces cent contes, et non tels de ces cent autres? — Puis, ce qui donne à chaque recueil sa marque et comme sa physionomie propre, c'est la façon de traiter et de diversifier la matière brute de chaque récit. Les mêmes contes à rire, qui ne sont chez nous que des gaillardises, étaient jadis des exemples moraux que le brahmane Vichnousarman faisait servir à l'instruction politique des jeunes princes, au même titre que les plus graves slokas. Ces mêmes contes gras, les Italiens de la Renaissance les ont (( tachés de sang « : chez Bandello ou Sercambi, l'amant surpris risque sa vie ; de là un intérêt dramatique supérieur. Par ce mélange singulier de courtoisie et de cruauté, ils ont comme ennobli leur matière, qui est commune et banale.
Je n'en veux qu'un seul exemple. On connaît le gaulois fabliau du Mari qui fist sa femme confesse. Déguisé en moine, il surprend l'aveu des fautes de sa femme et peut se convaincre de son malheur ; mais la rusée soupçonne la fraude et réussit à persuader au faux moine qu'elle l'a reconnu sous le froc avant de commencer sa confession, qu'elle a seulement voulu l'éprouver et le fait tomber à ses genoux, repentant et grotesque. Voici les derniers vers du Chevalier confesseur de La Fontaine : Gomme elle vient d'avouer son amour pour un prêtre,
Son mari donc l'interrompt là-dessus, Dont bien lui prit : « Ah ! dit-il, infidèle. Un prêtre même! A qui crois-tu parler? — A mon mari, dit la fausse femelle,
Qui d'un tel pas sut l)icn se démêler.
Je vous ai vu dans ce lieu vous couler,
Ce qui m"a fait douter du badinage ;
C'est un grand cas qu'étant homme si sage,
"Vous n'ayez su l'énigme débrouiller !
— Béni soit Dieu ! dit alors le bonhomme,
Je suis un sot de l'avoir si mal pris ! »
Dans les contes de Bandello, qui portent bien leur titre d^ Histoires tragiques^ cette maligne gauloiserie est devenue un poignant drame d'amour, dont voici le dénouement : « Alors, la damoyselle, avant fini sa confession, remonta en coche, s'en retournant où jamais elle n'entra vive; car, voyant son mari venir vers elle, elle commanda au cocher qu'il arrestast; mais ce fust à son grand dam et delFaicte, veu que, dès qu'il l'eust accostée, il lui donna de sa dague dans le sein, et choisist bien le lieu ^ »
Ici, la novellistique peut vraiment reprendre ses droits, non point comme une science indépendante qu'elle ne saurait être, mais comme une auxiliaire utile de l'histoire des mœurs. Chaque conte est un microcosme où viennent se reproduire, avec leurs mille nuances, les idées du conteur et celles des hommes à qui le conteur s'adresse.
Nous en voulons donner deux ou trois exemples, tirés de notre collection de fabliaux.
Voici ce que Jacques de Baisieux nous raconte "^ : « Trois chevaliers, attirés par un tournoi, ont pris hôtel chez un bachelier. Tous trois s'éprennent de sa femme, à qui ils déclarent leur amour. Elle ne les accueille ni ne les repousse, mais les soumet à une épreuve. Son écm^er aj^porte de sa part à l'un des soupirants un chainse blanc (une de ces tuniques d'étoffe fine C[ui se mettaient par dessus les vêtements ou l'armure). S'il veut « vivre en son service », qu'il revête le lendemain, au tournoi, ce chainse comme seule cuirasse qui protège sa poitrine, et qu'il combatte sans autres armes que son heaume, sa chaussure de fer, son épée, son écu. Le chevalier accepte d'abord, puis hésite, puis refuse. Ce combeit, sous cette armure de soie, c'est la mort assurée ! —
1. Bandello, XL. Histoires tragiques, traduites par François de Belle' Forest, coviingeois , t. III, p. 249, éd. de 1604.