‹ Les fabliauxChapitre 139 sur 257 · Les trois Chevaliers et le chainse, MR, III · texte numérisé non relu

Les trois Chevaliers et le chainse, MR, III

A son tour, le second chevalier refuse. — Le troisième, au contraire, accepte, baise le chainse, le revêt en place de son haubert, combat tout le jour, remporte le prix du tournoi, et quitte enfin l'arène, navré par trente blessures. Il n'en meurt point, pourtant ' .

« A quelques jours de là, le mari donne un grand festin, où sa femme, suivant Tusag-e féodal, doit servir les convives. Le blessé l'apprend et fait rapporter à la dame le chainse ensanglanté : quand elle servira à table, qu'elle le porte, aux yeux de tous, par dessus ses vêtements. — « Oui, dit la dame, puisqu'il fut mouillé du sang de mon ami loyal, je le tiens pour une parure de reine ; car nulle pierrerie ne saurait m'être plus précieuse que le sang dont il est teint. » Elle s'en revêt et paraît au festin en ces sanglants atours. Le trouvère nous demande que nous jugions cette manière de jeu-parti : lequel a le mieux mérité d'Amour? lui, ou elle? »

On ne saurait réfléchir à ces données sans être frappé des conditions morales infiniment curieuses et rares qu'elles supposent. Pourquoi la dame exige-t-elle cette horrible épreuve ? par coquetterie et caprice ? pour tirer vanité de la puissance de sa beauté ? Non point. Pourquoi le chevalier blessé exige-t-il une épreuve non moins cruelle? ce n'est ni vanité, ni esprit de vengeance. Mais tous deux ont obéi au même précepte du code chevaleresque : l'amour veut qu'on le mérite et qu'on l'achète. Un amant ne l'a pas bien gagné, qui n'a point su tenter pour sa dame les plus folles emprises, La dame peut trembler pour lui, regretter les épreuves qu'elle-même impose ; mais elle se doit de les lui imposer, comme il se doit d'exiger d'elle la réciprocité des épreuves acceptées, car l'amant et l'amante sont égaux devant la passion. L'amour veut que l'un risque sa vie, l'autre son honneur, et chacun d'eux

Embrasse aveuglément cette gloire avec joie.

1. La dame, touchée, paye les dépenses du chevalier blessé. Au moyeu âge, il était parfaitement admis qu'un chevalier reçut de l'argent de sa dame. Bien des textes nous le prouvent. Voyez MR, I, 8, vers 90; II, 50, ou le lai d'Ignaures (v. 62), oii un jeune bachelier est aimé de douze dames :

Mais les dames trop li donoient...

Voyez surtout le roman du Petit Jehan de Saintré.

ji,

Plus tard, les deux amants se reverront-ils seulement? Le poète ne nous en dit rien. Peu importe, en effet. Ces héros ne demandent à l'amour que l'amour même. — Et le mari? Le trouvère nous dit simplement : « Il ne fut pas content, mais n'en laissa rien paraître. » C'est que, pour ces poètes, le mariage n'est qu'une convention mondaine, et il n'y a point de convention qui doive tenir devant l'amour.

Nous sommes ici dans un monde très spécial, tout imprégné de l'esprit de la Table Ronde, et qui nous devient naturel, si étrange soit-il, dès que nous nous sommes familiarisés avec ces idées. Mais ces conceptions n'ont été directement intelligibles, au moyen âge même, qu'à un moment très court et dans des milieux très restreints. Voyons comment notre légende, faute d'être accessible à tous, va s'altérant ou se transformant.

Elle parvient à un minnesanger viennois, qu'elle séduit par sa tragique étrangeté ^ Mais les héros, dont il comprend mal les mobiles, le choquent; il les transforme. « Un brave chevalier de l'époque de Frédéric II s'éprend d'une comtesse, d'inexpugnable vertu. Trois ans il la requiert d'amour, toujours vainement. Enfin, lassée de ses obsessions, elle se décide, toute pleurante, à lui fixer un rendez-vous. Elle s'y rend, en effet, mais pour lui jurer qu'elle aimerait mieux être brûlée vive que commettre une infidélité conjugale. Le chevalier Frédéric d'Auchenfurt revient pourtant à la charge, quelques jours après. Alors elle lui impose la même épreuve que dans notre fabliau : qu'il combatte dans un tournoi, sans armes défensives. Il obéit ; une lance le transperce, sans le tuer pourtant; la comtesse se promet, malgré cette marque de dévoûment, de rester fidèle à son mari.

Au bout d'un an, guéri, Frédéric d'Auchenfurt va trouver sa dame, portant la chemise sanglante. Il exige le paiement de son acte téméraire. La comtesse le conjure de la laisser à son devoir, de la relever de son serment, de lui imposer une autre épreuve quelconque. Frédéric d'Auchenfurt cède, mais à une condition : le jour de la saint Etienne, elle vêtira le chainse qu'elle recouvrira de son voile et de son manteau et s'en ira à la grand'messe ; au moment où elle viendra à l'autel pour l'offrande, elle laissera

1. Herr Vriderîch von Ouchenvurt, von Jausen Enenkel, Gesammtabenteuer, III, LXVII.

tomber à ses pieds voile et manteau. Lui, sera dans le chœur et la verra.

Elle fait ainsi, apparaît à l'autel, devant tous, dans son tragique costume. Puis elle reprend son manteau et retourne chez elle. Son mari Fa d'abord crue folle ; mais elle lui raconte la série des événements, et le comte l'embrasse avec une joyeuse reconnaissance. Frédéric d'Auchenfurt quitte le pays. »

Voilà, certes, une excellente moralité, et von der Hagen se félicite ^ que les vertus germaniques n'aient point toléré, en ce conte, l'odieuse légèreté française, qui méprise, comme un chacun sait, les devoirs familiaux.

Mais qui ne voit que la légende est ici faussée ? que le conte, devenu moral, est impossible? Est-il concevable qu'une honnête femme, pour éconduire un importun, lui joue ce méchant tour de l'envoyer à une mort presque assurée? Ces obsessions, qu'elle révèle si bénévolement à son mari à la fin du drame, que ne les a-t-elle dévoilées plus tôt, avant d'exposer le chevalier à mourir? Et n'est-ce pas une scène répugnante, celle où Frédéric d'Auchenfurt rapporte le chainse ensanglanté comme un usurier présente un billet échu, et réclame son salaire, comme Shylock sa livre de chair humaine? De plus, si rude que soit l'humiliation passagère de la comtesse à l'autel, y a-t-il parité entre cette épreuve et celle qu'elle a imposée à son amant? Ne sait-elle pas que, quelques instants plus tard, son mari lui ouvrira ses bras et que les châteaux d'alentour célébreront sa pudeur, comme celle d'une Lucrèce ?

Le conte de Jacques de Baisieux est donc gâté, frappé d'impossibilité morale. Sous cette forme, il est caduc. Mais un autre poète allemand s'en empare et y réintègre la vérité morale, une vérité plus humaine et moins spéciale que n'avait fait le trouvère français.

Un chevalier -, nouvellement venu dans une ville, demande à un bourgeois quelle est la plus belle femme du pays. « — Vous le verrez bien à l'église. » Le lendemain, en effet, il en distingue

Page 1