Vers 385, ss
2. Il doit même tomber, car il devient invraisemblable. Ce combat est impossible, s'il est annoncé à son de trompe. Les héros des deux autres versions sont blessés par des adversaires qui croient que le chainse recouvre une cote de mailles. Mais ici, quel est le lâche qui consentira à servir au chevalier désarmé un coup de lance ?
qui supplante le Chevalier au cJiaînse (et qui est aussi très significatif de l'époque) est-il celui que nous raconte Brantôme ^ et que Schiller a illustré -.
« J'ai ouj, rapporte Brantôme, faire un conte à la Cour aux anciens d'une dame qui estoit à la Coup, maistresse de feu M. de Lorge, le bon-homme, en ses jeunes ans l'un des vaillants et renommez capitaines des gens de pied de son temps. Elle, en ayant ouy dire tant de bien de sa vaillance, un jour que le roy François premier faisoit combattre des lions en sa Cour, voulut faire preuve s'il estoit tel qu'on luy avoit fait entendre, et pour ce laissa tomber un de ses gans dans le parc des lyons, estans en leur plus grande furie, et la dessus pria M. de Lorge de l'aller quérir s'il l'aimoit comme il le disoit. Luy, sans s'estonner, met sa cape au poing et Tespée en l'autre main, et s'en va asseurément parmy ces lyons recouvrer le gand. En quoy la fortune luy fut si favorable que, faisant toujours bonne mine et monstrant d'une belle assurance la pointe de son espée aux lyons, ils ne l'osèrent attaquer ; et, ayant recouvré le gand, il s'en retourna devers sa maistresse et le luy rendit ; en quoy elle et tous les assistans l'en estimèrent bien fort. Mais, de beau dépit, M. de Lorge la quitta pour avoir voulu tirer son passe-temps de luy et de sa valeur de cette façon. Encores dit-on qu'il luy jetta par beau dépit le gand au nez. Certes tels essais ne sont ny beaux ny honnestes, et les personnes qui s'en aident sont fort à réprouver. »
Et de décadence en décadence, les nobles emprises d'amour du moyen âge prennent cette forme dans les Sonnettes de M. L.
1. Brantôme, Vies des femmes galantes, dise, VI, éd. de 1822, t. VII, p. 461.
2, Dans sa ballade intitulée le Gant, Schiller raconte, dans une lettre à Gœthe, datée du 18 juin 1797, par quel intermédiaire il a connu le récit des Vies des daines galantes. — Voyez, dans l'édition de K. Gœdeke, Stuttgart, 1871, t. XI, p. 227, une curieuse variante. Schiller avait d'abord écrit : « De Lorge rapporta le gant et Cunégonde le reçut avec un regard d'amour, qui lui promettait son bonheur prochain. Mais le chevalier, s inclinant profondément, dit : Dame, je ne vous demande pas de récompense, » et il la quitta sur l'heure. Puis Schiller corrigea ainsi : « Mais le chevalier lui jeta le gant au visage : « Dame, je ne vous demande pas..., etc. » — Comparez une curieuse pièce de R. Browning, où la dame se justifie (éd. Tauchnitz, II, 223-9, the Glove)
Halév}^ C'est un domestique qui parle : « Sous Charlemagne, un chevalier se promenait avec sa payse au Jardin des Plantes, près de la fosse de l'ours Martin. Elle y jeta son mouchoir : Va le ramasser ! dit-elle. Savez-vous ce que fît le chevalier? Il prit sa belle et l'envoya rejoindre le mouchoir et l'ours Martin. C'est de l'histoire, ça i. »
Ainsi les différentes fortunes du Chevalier au chainse nous montrent avec quelle précision un conte peut représenter des âmes diverses : il convient exclusivement à un milieu chevaleresque très particulier; là seulement, il peut trouver sa forme accomplie, et vivre. Mais il passe en Allemagne, où les idées de la Table Ronde sont d'emprunt, imparfaitement comprises. Deux poètes s'en emparent : l'un, Jansen Enenkel, en tire un récit niaisement moral ; l'autre, une noble légende, qui, par ses données plus humaines, dépasse le moyen âge et peut convenir aussi bien à Boccace, à Alfred de Musset. Enfin, le moyen âge meurt. Les données du Chevalier au chainse révoltent les consciences des hommes nouveaux : c'est pour l'avoir méconnu que la petite dame d'honneur de Brantôme fut si cruellement punie. Et notre beau conte chevaleresque s'effondre piteusement sous le soufflet de de Lorges ou dans la fosse de l'ours Martin.
Mais nous avons choisi là, sans doute, un exemple trop favorable. Cette légende du Chevalier au chainse était trop manifesment médiévale, dans son essence et ses accidents. Prenons maintenant un conte à rire, nullement ethnique, vraiment quelconque, qui appartienne au trésor banal des littératures populaires. Soit le fabliau de la Bourgeoise d'Orléans-, qui fait partie du cycle d'histoires qu'on peut intituler avec La Fontaine : le mari trompé, battu et content. Voj^ons, par exemple, comment la matière du conte le plus universellement accessible à tous va se diversifiant d'un conteur à l'autre, selon son tempérament intellectuel et les exigences de son public.
« ...Or vous dirai d'une borgeoise Une aventure assez cortoise!... »
Que le lecteur veuille bien juger de cette courtoisie !
1. Cette forme et plusieurs autres m'ont été signalées par M. G. Paris.