M R, I, 8. Voir l'appendice II
« Une bourgeoise a pour amant un gros et gras clerc, étudiant aux écoles d'Orléans. Le mari, jaloux, la fait surveiller par une nièce pauvre qu'il héberge, et qui, moyennant la promesse d'une cotele, lui révèle le jour du prochain rendez-vous. A l'heure dite, le mari, qui a simulé un voyage, revient déguisé sous une chape de clerc et frappe à la porte du verger où l'infidèle vient lui ouvrir. Malgré l'obscurité, elle reconnaît son mari, mais n'en laisse rien paraître, l'accueille comme s'il était vraiment le clerc et l'enferme à clef dans une sorte de soupente : qu'il attende un un peu, jusqu'à ce qu'elle ait pu envoyer coucher ses gens. Elle retourne aussitôt à la porte du verger où, cette fois, c'est bien le clerc qu'elle trouve et reçoit, tandis que, dans le grenier, se morfond son vilain. Ensuite, elle va trouver ses gens, qui sont réunis pour le souper : (( J'ai enfermé, leur dit-elle, dans la soupente, ce méchant clerc qui m'importunait, et à qui j'ai donné un rendez-vous pour le punir. Prenez vos bâtons, et rossez-le si bien qu'il perde à jamais fantaisie de requérir une femme de bien. » — La fin se devine : on voit comment le mari sera roué de coups, satisfait pourtant.
Voilà une vraie gauloiserie, brutale, comme il sied. Le bon raillard qui l'a rimée s'amuse royalement à décrire la volée qu'infligent au mari sa femme, ses deux neveux, sa nièce, trois chambrières, un valet, un pautonnier et un ribaut, jusqu'au moment où ils le laissent, aux trois quarts mort, achever sa nuit sur un tas de fumier. Cette grossièreté est en situation^ : notre fabliau appartient à ce cycle de contes où l'on rit du mari, sans nulle sympathie d'ailleurs pour la femme. On ne conçoit guère ce conte transporté dans un milieu chevaleresque, coartois.
C'est pourtant la fortune qu'il a courue à diverses reprises.
D'abord, c'est l'une des rares nouvelles qui aient survécu au naufrage de la poésie narrative provençale. Ramon Vidal de Besaudun^ a imaginé pour ce récit un cadre élégant : il le fait raconter par un jongleur dans une cour royale, en présence d'Alphonse, roi de Castille, et de la reine Eléonore, fille
1. Elle est reproduite dans un autre fabliau qui n'est qu'une variante de la Bourgeoise d'Orléans : De la dame qui fist battre son mari, MR, IV, 100.
2. Raynouard, Choix de poésies des troubadours, t. III, p. 398,
d'Eléonore d'Aquitaine ^ Ce public courtois et les goûts plus relevés de Ramon Vidal lui imposent d'ennoblir le fabliau. L'amant ne sera donc plus un clerc trop gras, mais le plus preux des chevaliers d'Aragon, en' Bascol de Cotanda. Le mari ne sera plus un bourgeois débonnaire, mais le suzerain de Bascol, n'Amfol de Barbastre. Sa femme n'Alvira deviendra une épouse fidèle et chaste. Le poète suppose que la dame est restée pure, et qu'elle ne succombe que par dépit d'avoir été injustement soupçonnée-. C'est la légitime punition d'un jaloux : c'est le Castia gilos.
Notre conte gras devait subir, sur le sol d'Angleterre, un ennoblissement, plus raffiné et plus étrange encore.
Un conteur élégant ^ s'empare du fabliau de la Bourgeoise d'Orléans : nous voici dans un monde non seulement chevaleresque, mais parfaitement moral. Le mari est sympathique, l'amant est sympathique, la femme l'est encore plus. Le galant est un fils de chevalier, que des revers de fortune et de famille ont engagé dans les ordres, et dont tous font l'éloge, les riches et surtout les pauvres. La nièce pauvre n'est plus cette donzelle qui, tout à l'heure, vendait sa bienfaitrice pour un cotele\ ici, elle ne la trahit plus que par jalousie d'amour. Le mari et sa femme forment un couple charmant; c'est un modèle de bon ménage, attendrissant; chaque jour, la dame va au moùtier et reçoit trois pauvres à sa table; quand son mari est aux tournois, elle reste à prier pour lui :
Souvent haiinta il les esturs, Ghevals ciinquist, armes gaina.
Et la dame pour li pria...
Son amour naît à l'église, où elle s'est rencontrée souvent avec le clerc en de communes dévotions. Pour qu'elle consente à visiter le clerc une seule fois, il faut qu'il soit tombé malade d'amour, à en périr; c'est pour éviter un homicide
1. Ce cadre n'est peut-être point, d'ailleurs, une fiction poétique.
2. On voit l'invraisemblance : comme il n'y a pas de rendez-vous donné, comme l'amant n'est pas là, il faut qu'Elvira aille rejoindre chez lui. à sa grande surprise, Bascol de Cotanda.
3. Le chevalier, la dame et un clerc, M R, II, 50. L'auteur est un Anglais, comme M. P. Meyer l'a aisément démontré [Romania, I, 69).
qu'elle daig"ne lui faire visite, non sans des hésitations et des combats intimes, dignes d'une héroïne de la Table Ronde. Il faut bien pourtant se résoudre à conter, telle quelle, la chute brutale de la dame; mais, dit le poète, elle ne pécha qu'une fois; après, elle redevint la plus pure des épouses, et quand elle mourut, Dieu reçut son âme. — C'est ainsi que le trouvère s'est mis en frais de psychologie pour aboutir à conter la même histoire grossière que tout à l'heure ; il a créé toute une série de personnages courtois et brillants, pour arriver à faire rosser un mari au profit d'un prestolet K
Enfin, un poète allemand rencontre à son tour ce conte à rire. Il s'en amuse, sans vouloir l'avouer, et s'avise de le moraliser. Le mari n'est plus chez lui que battu et content. La femme qui le fait rosser est le parangon des vertus domestiques. Mais je n'ai pas le courage d'analyser cette prudhommesque version ■^.
Ainsi les contes les plus généraux, les plus indifférents sont faits d'une sorte de matière plastique, que peuvent façonner à leur gré les artistes. Que deviendra cette matière? Dieu, table ou cuvette, selon chaque conteur, et selon son public.
Chaque conte pourrait servir à de semblables démonstrations •^; mais laissons ces comparaisons de variantes. Les études de M. G. Paris sur les légendes de lAmje et l Ermite^ de V Oiselet^ du Mari aux deux femmes^ etc., ces minuscules chefs-d'œuvre de critique, resteront les modèles de ces monographies. On y voit combien elles peuvent être fécondes pour l'historien des mœurs. Mais, puisque chaque version des divers contes reflète avec une précision si délicate l'âme du conteur et de son public, profitons de cette démonstration acquise; cessons d'étudier ces subtiles modifications.
Etant admis que le plus banal des contes révèle quelque chose de la génération qui lui a donné telle ou telle forme,
1. Les deux contes sont prochement apparentés. Remarquez, entre autres traits, le personnage de la nièce pauvre qui reparaît dans les deux poèmes.