‹ Les fabliauxChapitre 148 sur 257 · V. ci-dessus, p. 122 — p · texte numérisé non relu

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referrc)^ et ces contes à rire qu'un vieux texte bien connu appelle déjà des fahellac ignohiliuin devaient ressembler fort à nos fabliaux i.

Pourtant, comme nous l'avons marqué ailleurs, la mode de rimer ces facéties ne vint guère que dans la seconde moitié du xu'^ siècle, et Richeut est l'unique spécimen de ces poèmes archaïques ^. L'esprit de Richeut^ est-ce déjà « l'esprit des fabliaux? »

Au moins je vais traiter d'une étrange matière,

1. Voici ces textes : « Si quis christianus fabulis otiosis, stultiloquiis verbis, jocularibus risumque moventibus studuerit... sacerdoti suo manifestet et secundum arbitrium ejus modumque delicti pœniteat. » [Pœiiitentiale Egherti, ehoraceiisis archiepiscopi, Labbe, YI, 1604.) — « Nec plausus et risus incouditos et fabulas iuanes ibi referre aut cantare praesumat, nec turpia joca cum urso vel tornacibus anle se facere periiiittat. » [Capitula ad presbytères, ch. XIV.) — Cité par M. Léon Gautier, Les Epopées françaises, II, p. 9. — Le texte où un comte de Guines, qui vivait au xii^ siècle (1169- 1206) nous est montré comme habile à conter des fahellas ignobiliuin se trouve dans Du Gange, s. v. fabularius, et dans les Mon. gerni. hist. script.., XXXIV, 598.

2. Déjà, à l'époque de Richeut, les poèmes analogues paraissent n'avoir pas été très rares. A n'interroger que notre poème, on s'aperçoit qu'il en a existé plusieurs autres qui mettaient en scène la « jongleresse d'amour » Richeut. Sans quoi, que signifient les vers'du début :

Or faites pais, si escotez, Qui de Richeut oïr volez !

Soventes foiz oï avez Conter sa vie ?

Et que signifient ces rappels d'événements à peine indiqués, comment Richeut fut nonne et s'enfuit du couvent avec un prêtre qui fut pour elle démembré, occis et damné (v. 34 ss.), comment elle dupa un certain dan Guillavime dont il n'est plus question par la suite? (v. 54 ss.) Ces événements sont obscurs pour nous, mais devaient être de claires allusions à des récits déjà entendus : il a dû exister tout un petit cycle de la Ménestrel Richeut, dont l'une des branches était le Moniage Richeut. — Notre poème — ou les poèmes voisins du même cycle — eut d'ailleurs un très grand succès au moyen âge, comme il résulte de nombreuses allusions dans diverses œuvres du moyen âge. Déjà, on lit dans le vieux roman de Tristan (éd. Michel, II, 3) :

Or me dites, reine Isolt,

Dès quant avés esté Richolt?

a Je sai de Richalt », dit l'un des jongleurs ribauds (M R, I, 1). Il est encore fait mention de Riqueut dans Y Ensenlianieii de Guiraut de Cabrera. Le nom est même devenu commun, comme en témoignent ces vers curieux du fabliau à' Auberée (MR, V, p. 302, variante du ms. D) :

, . .Maus li aviengne [à Auberée] Et li et toutes les Richiaus !

Cf.Renart, éd. Martin, I, 257.

Bkdier. — Les Fabliaux. 20

et il est sage de répéter l'excuse naïve du trouvère de Richeut :

Vos qui entendez nos raisons, Pardonnez nos s'ensi parlons :

Tels est l'estoire ^ .

Le plus ancien de nos fabliaux en est peut-être aussi le plus cynique. C'est l'histoire brutale d'une fille de joie, Richeut, qui dupe ses amants et fait endosser à un nombre indéfini d'entre eux la paternité d'un fils qui lui est né ; elle fait elleniême l'éducation de ce fils, et le petit Sansonnet grandit en force et en science du mal, jusqu'à lutter avec sa mère ellemême dans l'art de vivre grassement de l'amour. De Richeut aux contes de Jean de Gondé, les jongleurs sauront perfectionner l'intérêt des intrigues, le comique des situations. Mais pour la peinture réaliste des types et des mœurs, pour la vérité de l'observation cruelle, ils paraissent avoir atteint du premier coup le genre spécial de perfection qu'ils recherchent. A cet égard, Richeut n'est pas seulement un exemplaire isolé des vieux fabliaux perdus; il est le modèle des fabliaux conservés.

Voici deux commères du xii^ siècle, Richeut et Herselot,

la maîtresse et la servante, qui discutent, moitié crédules, moitié

sceptiques, par quelles sorcelleries et quelles « charaies » elles

charmeront leurs amants, s'il vaut mieux leur faire boire des

herbes, ou écrire des lettres magiques avec du sang et de

l'encre. Les voici à leur miroir, qui se fardent de blanc et de

vermillon,

Por ce que du natural sanc Poi i avoit;

ou bien, qui font bombance « de claré, de nieles, de pevrée, d'oublées, de fruit et de parmainz ». Richeut, devenue mère, va faire ses relevailles. Quoi de mieux observé que ce désir de la courtisane de ressembler à une vraie dame? Elle tient à aller à la messe, à y faire son offrande : le visage clair et vermeil, en grande toilette, portant un manteau vair et un chainse neuf, dans sa dignité de bourgeoise , elle passe par les rues, fière ; « sa longue queue va traînant dans la poussière, » et les bourgeois, accourus sur le pas de leur porte, admirent. Le

digne fils d'une telle mère, Sansonnet, nous apparaît à son tour, les mains belles et fines, « lacé dans sa ceinture à longues franges », respirant une grâce malsaine de mignon. Le poète nous dit comment il a été élevé. Les enfances de ce Sansonnet, dont un bourgeois, un chevalier, un prêtre et quelques autres s'enorgueillissent paternellement, sont dignes de chacun de ses nombreux pères putatifs : il fait honneur au prêtre par sa parfaite connaissance de son psautier, de la grammaire, par son art à chanter « les conduits et les sozchanz » ; il a tant appris par son <( clair sens » qu'il est dialecticien ; — il est bien aussi le fils du chevalier, si élégamment il sait « s'afîchier » sur ses étriers, composer des sonnets, des serventois et des rotruenges, jouer de la citole et de la harpe, dire des lais bretons ; — il est le fils du bourgeois encore, car il sait compter mieux que personne — et des vilains aussi, car il sait tricher aux dés et boire d'autant. Voici que déjà il possède les sept arts, et quelques autres encore ; la science de vivre, c'est-à-dire la science d'aimer à bon profit, il croit l'avoir apprise dans ses livres et allègue « les bons auteurs »,

...Que moût en cuide Sansonnez savoir par Ovide.

Mais sa mère, « maistresse de lecherie, » lui donnera le trésor plus précieux de son expérience. Dans les nobles chansons de geste, quand un chevalier nouvellement adoubé quitte le château paternel et s'en va quérir les aventures par le vaste monde, il est d'usage que sa mère lui dicte ses nouveaux devoirs, l'endoctrine avant le dernier adieu et le chastie. De même Richeut ne laissera point partir son fils sans lui enseigner sa morale spéciale : il doit toujours « parler courtoisement, agir férocement, toujours promettre aux femmes et leur devoir toujours. » Et le voilà parti pour les pays, levant sur les femmes qu'il « affole » (( impôts et tonlieux », courtois dans les demeures seigneuriales, ivrogne et batailleur dans les tavernes, moine blanc à Clairvaux d'où il emporte les croix et les calices d'or, prêtre et chapelain à Wincester d'oii il enlève une abbesse qu'il abandonne et qui devient jongleresse; c'est lui qui porte les messages des amants, qui fait dolentes les épouses et les jeunes filles ; et s'il les met à mal, « peu lui chaut, mais qu'il gagne ! »

N'y a-t-il pas une véritable puissance poétique dans ce prototype de don Juan, élégant et cynique, si gracieux, si féroce?

Ce caractère qui marque le j)lus ancien fabliau conservé, à savoir la vérité effrontée de l'observation, la visite réaliste d'un monde interlope, l'exactitude dans la peinture des mœurs, et spécialement des mauvaises mœurs, nous verrons bientôt s'il ne reste pas l'un des signes distinctifs du genre au cours de son histoire i.

Ce qui frappe encore à la lecture de ce poème, c'est que l'intention du poète n'est nullement satirique. On sent qu'il

1. Il s'en faut pourtant que Richeut ressemble de tout point aux poèmes postérieurs. Il eu diffère par la nature du sujet traité, en ce qu'il n'est pas un conte traditionnel. L'intrigue n'y est rien ; les caractères y sont tout. Aucune des duperies qu'imagine notre vilain couple n'est un de ces bons tours particulièrement ingénieux qui font rire par eux-mêmes : réduites à la seule intrigue, les aventures de Richeut n'intéresseraient personne. Aussi le fabliau de Richeut ne se retrouve-t-il dans aucune littérature et nous n'avons à présenter à son sujet nulle remarque comparative : c'est moins un conte qu'un tableau de mœurs. Or, — pour mentionner une dernière fois la théorie orientaliste, — on sait que, selon elle, c'est l'invasion exotique des contes orientaux qui aurait enseigné à nos trouvères, confinés jusqu'alors dans le monde légendaire des héros d'épopée, l'art de peindre aussi les mœurs quotidiennes, les petites gens, la vie du carrefour et de la rue. « I^es contes indiens, dit M. G. Paris [Les contes orientaux dans la littérature fr. du m. a., 1875), nés de l'observation directe et ingénieuse des hommes dans toutes les conditions sociales, retracent naïvement leur vie et leurs mœurs avec la simplicité et l'absence d'affectation qui caractérise l'Orient. Les aventures et les sentiments d'un jardinier, d'un tailleur, d'un mendiant y sont exposés aveo complaisance et décrits avec détail. Les Occidentaux, quand ils reçurent d'Orient cette matière nouvelle de narrations, ne connaissaient que l'épopée nationale et le roman chevaleresque. La poésie ne s'adressait qu'aux hautes classes, les peignait seules, et se mouvait ainsi dans un cercle très restreint de sentiments souvent conventionnels En s'eflbrçant d'approprier les contes orientaux aux mœurs européennes, les poètes apprirent peu à peu à observer ces mœurs pour elles-mêmes et à les retracer avec fidélité. Ils apprirent à faire tenir dans le cadre de la vie réelle et bourgeoise de leur temps les incidents qu'ils avaient à raconter, et en s'y appliquant ils acquirent l'art de comprendre et d'exprimer les ser.timents, les allures, le langage de la société où ils vivaient. Ainsi se forma peu à peu cette littérature des fabliaux, qui, par une singulière destinée, a fini par être le plus véritablement populaire de dos anciens genres poétiques, bien qu'elle ait sa cause et ses racines à l'extrême Orient. » Richeut nous paraît apporter un argument minuscule, significatif pourtant, contre cette thèse. Voici que le plus ancien poème conservé qui soit exclusivement consacré à peindre les mœurs des gens du commun, n a d'autre intérêt que cette peinture même; celui de l'intrigue y est nul. Il semble donc que l'évolution du genre ait été celle-ci : d'abord le goût de

s'amuse de ses personnages et ne leur en veut point; qu'il est tout joyeux de voir Richeut s'asservir un prêtre, un vieux chevalier, un bourgeois, et la fille de joie régner souverainement sur les trois ordres, clergé, noblesse, bourgeoisie, sans compter les vilains et les pautonniers; on sent qu'il met une gaieté épique, une sorte d'allégresse à chanter l'odyssée de Sansonnet qui, poursuivant, comme un héros de la Table Ronde, ses entreprises et ses quêtes^ court triomphant à travers le monde, par l'Allemagne et la Lombardie, et de Bretagne en Irlande, et de la Sicile à Toulouse, de Glairvaux à Saint-Gille,

Et de ci qu'en Inde la grande A il esté!

Ces caractères, les retrouverons-nous aussi dans les fabliaux postérieurs? Commençons notre revue.

l'intention des conteurs de fabliaux

Que recherchent nos conteurs? L'instruction morale, comme V Hitopadésa^. la volu23té, comme La Fontaine? la peinture des cas étranges, des espèces rares, comme Bandello? la satire des mœurs contemporaines, comme Henri Estienne? Interrogeons les prologues des fabliaux : ils nous répondent d'une voix : un fabliau n'est qu'une amusette. Ce sont (( mos pour la gent faire rire ^ ». Ce Guillaume ne veut que <( s'eslasser » quand il a rime et fabloie - » ; ce « joli clerc » ne s'étudie qu'à faire (( chose de quoi l'on rie ■' ».

l'observation exacte, réaliste; on a mis en scène, pour le seul plaisir de les peindre dans la vérité de leur geste habituel, le marchand du coin, le clerc goliard qui traîne par les villes sa jeunesse mendiante et spirituelle, le prêtre et le clerc du village ; puis, par une conséquence inévitable et rapide, on a cherché à faire se mouvoir ces personnages dans une intrigue intéressante, comique par elle-même : cette intrigue, les contes errants dans la tradition orale l'ont fournie. A l'origine, la peinture de types familiers ; puis, pour mieux mettre ces types en relief, leur introduction dans les intrigues que fournissait le trésor des contes populaires.

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