‹ Les fabliauxChapitre 167 sur 257 · LA PORTEE SATIRIQUE DES FABLIAUX · texte numérisé non relu

LA PORTEE SATIRIQUE DES FABLIAUX

Les Chevaliers, les Bourgeois, les Vilains^ le Clergé.

La portée satirique des fabliaux a été, à notre avis, exagérée. A en croire la plupart des critiques, le rire des fabliaux est toujours hostile et cruel De plus, il est lâche. Les fabliaux ne sont que des satires, et qui leè groupe forme une sorte de miroir du raunde^ miroir railleur , où toutes les classes sociales sont tour à tour et délibérément bafouées. Toutes? non pas, mais, de préférence, les castes les plus faibles. Le jongleur ménage et respecte les chevaliers, les prélats, les puissants ordres monastiques, car toujours il se range du côté de la force ; mais le vilain, mais le bourgeois, mais l'humble prêtre de village, voilà ses victimes désignées.

1. Contes scatologiques : le type en est Jouglet (IV, 98). Cf. Gauteron et Marion (III, 59); les trois meschines (III, 64); d'autres, dout on ne pourrait dire les titres (I, 28, III, 57, VI, 148) ; Chariot le Juif (III, 83).

Contes priapiques : L'anneau (III, 60) ; un conte publié par Barbazan et Méon, IV, p. 194 ; — Les trois Dames (IV, 99, V, 112) ; La Dame qui aveine demandait por Morel (I, 29); L.a Damoiselle (III, 65, cf. V, 111); La Damoiselle qui sonjoit (IV, 134) cf. III, 85; IV, 101; IV. 107 ; V, 121; V, 122; V, 133; IV, 105; etc.

2. S'il faut en croire l'éditeur anonyme; mais on peut soupçonner que c'est une bonne plaisanterie. Ces contes ont été traduits en français dans la collection des KpjTTTa^'.a, Heilbronn, Ilcnuineer, 1883.

J.-V. Le Clerc, qui a le premier émis cette vue, ne l'a présentée que prudemment, nuancée comme il convient. Mais comme toute idée, une fois entrée dans la circulation générale, tend à s'exagérer, celle-là est devenue depuis, dans la plupart des livres où il est traité des fabliaux, une manière de dogme : les fabliaux ne sont plus que de lâches poèmes rimes pour que les chevaliers puissent s'ébaudir aux dépens des bourgeois et des vilains. M. Aubertin, entre autres, s'exprime ainsi : « Protégés par les seigneurs et vivant de leurs libéralités, les trouvères ont dû ménager des patrons si nécessaires et si redoutables. Mais le conteur est entièrement à l'aise et sur un terrain vraiment à lui, quand on conte quelque aventure d'où sort tout déconfit et penaud un bon bourgeois ou un vilain. Là, ni crainte ni respect ne l'arrête ^.. » De ces deux propositions : l'intention des fal^liaux est principalement satirique, — cette satire ne s'attaque qu'aux faibles, — la première me paraît outrée, l'autre erronée.

Pour ce qui est d'abord du reproche de lâcheté, en vérité, nos conteurs ont, par ailleurs, des torts assez graves pour qu'on leur épargne cette accusation. Le vrai, c'est qu'ils daubent indifféremment sur les uns et sur les autres, chevaliers, bourgeois ou vilains 2. évêques, ou modestes provoires.

Il est vrai que les hauts dignitaires ecclésiastiques ou les grands seigneurs laïques figurent plus rarement dans les fabliaux

1. Aubertin, Histoire de la littérature française au moyen âge, II, p. 11-12.

2. En veut-on un exemple? Pour nos diseurs de fabbliaux, les hauts et puissants barons ne sont pas à l'abri des infortunes conjugales, et les guetteurs qui veillent sur leurs créneaux ne les en défendent point. C'est un chevalier qui, sous le froc d'un moine, entend la cruelle confession de sa très noble épouse. C'est un chevalier qui, sous le même déguisement clérical, se trouve battu et content. A les bien compter, ils sont dix dans nos fabliaux qu'attendent ces malheurs intimes, écuyers, vavasseurs, bacheliers, chevaliers... Les vilains — ô surprise ! — ne sont que six. Et combien de bourgeois ? dix-neuf! Chevaliers : Le Che\'aUer confesseur, l, 16. — Le Sot chevalier, I, 20. — Le Chevalier, sa dame et un clerc, II, 50. — Le Chevalier à la corbeille, II, 47. — Le Chevalier à la robe vermeille (riche vavasseur), III, 57. — La Dame qui fist trois tours (écuyer), III, 79. — La Dame qui se vengea du chevalier, IV, 99. — Maignen (bachelier), V, 130. — L.e Chevalier qui recovraVamour de sa dame, YI, 151. — L'Epervier, V, 115. — Yilains : I, 24; III, 61 ; IV, 102, 109; V, 128, 132 ; VI, 152. — Bourgeois : I, 5, 8, 9, 18, 22, 23, 24; II, 32. 51; III, 88; IV, 89, 94, 100: V, 110, 119, 124 ; VI, 138, 155, 156.

Qu'on nous pardonne cette étrange statistique!

que les bourgeois et les simples chapelains ; mais c'est chose naturelle, car les personnages prédestinés à défrayer les contes gras sont ceux de la comédie moyenne. 11 était malaisé de mobiliser le personnel de la tragédie, pour cacher un grand feudataire dans un lardier, pour faire revêtir à un comte les braies du cordelier, pour faire rosser par un jaloux un cardinal-légat. Sachons gré à nos conteurs d'avoir su appliquer le précepte classique :

Descriptas servare vices operumque colores.

Prétendre d'ailleurs qu'il y eût moins de péril à attaquer d'humbles desservants que des prélats, c'est oublier la puissance de la solidarité ecclésiastique ; et quant à soutenir que les jongleurs, craintifs devant les chevaliers, pouvaient impunément railler les bourgeois, voire les vilains, c'est méconnaître ce fait que les jongleurs ne vivaient point seulement des libéralités seigneuriales, mais que les bourgeois étaient au contraire leurs patrons favoris ; que les fabliaux n'étaient point contés seulement dans les nobles cours chevaleresques, mais dans les repas des corps de métier, ou dans les foires, devant les vilains.

En fait, on n'a que le choix entre les nombreuses caricatures de prêtres et de moines, de chevaliers, de bourgeois, de vilains.

Des évêques se rencontrent en aussi ridicule posture que les plus humbles chapelains i, et les réguliers, moines ou nonnes 2, y courent d'aussi tragiques ou grotesques aventures que les séculiers : le macabre héros de la Longue Nuit est, selon les versions, tantôt un Jacobin, tantôt un moine de Glunv. Voici des dominicains en train de capter un testament, ou des cordeliers qui pénètrent dans une famille pour y porter le trouble et la ruine ^.

1. Voyez les fabliaux de l'Anneau Magique (III, 62), du Testament de l'Aîie (III, 82), de VEvâque qui bénit (III, 82), où figurent des prélats ridicules.

2. Pour les ordres religieux féminins, voyez les trois Dames (IV, 100, V, 112), les trois Chanoinesses (III, 72), la Nonnette (VI, 157).

3. Voyez la Vessie au prestre (III, 69), Frère Denise (III, 87.) Mais, dit J.-V. Le Clerc, si les jongleurs attaquèrent parfois les ordres, ce ne fut qu'en des fabliaux tard-venus, alors qu'ils étaient déjà déchus de leur puissance première. — Les fabliaux ont été composés à des dates trop rapprochées les unes des autres pour que cette distinction soit soutenable, d'autant que les frères prêcheurs et mineurs n'ont pas été, que je sache, moins puissauts au commencement du xiv^ siècle qu'à la fin du xiiie.

Notre collection nous offre pareillement des types de chevaliers vicieux ou ridicules. Ici, se plaint une sorte de noble Ghrysale ', résigné à obéir à sa femme impérieuse, a Je ne suis pour elle qu'une chape à pluie, » dit-il tristement. Là, c'est toute une galerie de pauvres chevaliers, de louches personnages qui vivent du prix des tournois ^. Voici, dans la Housse partie, trois nobles seigneurs, appauvris par les tournois, qui font une vilaine besogne : ruinés, ils donnent une fille de leur maison à un riche bourgeois d'Abbe ville, et captent son avoir. De même, un châtelain, pour fumer ses terres, marie sa fille au fils d'un vilain usurier : il arme son gendre chevalier; mais cette manière de M. Jourdain reste couard comme devant, aime mieux empailler de Vestrain que manier écu ni lance, et <( desprise lagent menue ».

De même, quelle jolie collection de caricatures de bourgeois ! J'en note une seule, celle du bourgeois d'Etampes que sa femme et un prêtre ont grisé :

Lors commence a palier latin

Et postroillaz et alemand,

Et puis tyois et puis flemmanc.

Et se vantoit de sa largesce

Et d'une trop fiere proesce

Que il soloit faire en s'anfance :

Li vins Favoit fait roi de France ^ !

Gomme nos conteurs savent ébaucher d'amusantes figures de chevaliers et de bourgeois, ils saisissent de même au passage les ridicules des vilains :

L'un ueil a lousche, l'autre borgne; Tous diz regarde de clicorgne.

L'un pied a droit et l'autre tort '...

Ils le peignent tel qu'il est, sans sympathie, mais sans haine, tout comme les autres personnages de leur comédie humaine. — Un chevalier tournoyeiir arrive dans un village et demande

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