MR, IV
5. On sait quels liens cette qualité de compère établissait entre les hommes du moyen âge. Epouser sa commère était un inceste, donc un cas d'excommunication. Dans plus d'une chanson de geste, des amants sont empêchés de se marier, parce qu'ils ont tenu ensemble un enfant sur les fonts baptismaux. Cf, le fabliau de L'Oie au chapelain, VL 141, et la Romania, t. XV, p. 491.
deniers. — Le pauA^re corvéable est ruiné, et ce fabliau nous donne bien la mesure de la liberté individuelle au xiii^ siècle. Mais voici que les vilains vont prendre leur revanche et le poète triomphe avec eux. — Ysabeau feint de céder : elle donne rendez-vous chez elle à ses trois persécuteurs, pour des heures différentes, mais voisines les unes des autres. Comme le premier vient d'arriver, chargé d'une grande bourse et de joyaux, le second frappe à la porte. « Fuyez! c'est mon mari! » Le galant, nu, se cache dans un tonneau rempli de plumes. Trois fois la même scène se reproduit, si bien que les trois amants se retrouvent, étonnés et marris, dans le même tonneau. Alors le vilain fait venir leurs trois femmes, se venge sur elles sous les yeux des maris; puis, il met le feu au tonneau; les trois amants s'enfuient en hurlant, couverts de plumes, poursuivis par Constant qui fait tournoyer sa massue. On sent que le conteur s'enthousiasme : il les poursuit aussi et lance contre eux, férocement joyeux comme à la curée, tous les chiens du village : « Tayaut, Mancel ! Tayaut, Esmeraude ! » Et l'on entend l'accent de je ne sais quelle haine de Jacques, quand il termine son récit par ce vers grave :
Que Dieus nous gart trestous de honte !
On sent que le poète se sait vilain lui-même et qu'il parle à ses pairs.
Mais ce ton violent est presque toujours étranger aux fabliaux. Les jongleurs, bienvenus des bourgeois comme des chevaliers, n'ont eu peur de se gausser ni des uns, ni des autres; non par courage : mais parce que leur rire n'offensait pas et que, d'ailleurs, nul n'eût daigné les persécuter.
Le rire des fabliaux n'est donc ni brave, ni lâche ; mais est-il décidément satirique ?
Non, si l'on donne à ce mot sa pleine signification, qui oppose satire et moquerie. La satire suppose la haine, la colère. Elle implique la vision d'un état de choses plus parfait, qu'on regrette ou qu'on rêve, et qu'on appelle. Un conte est satirique, si l'historiette qui en forme le canevas n'est pas une fin en soi ; si le poète entrevoit, par delà les personnages qu'il anime un instant, un vice général qu'il veut railler, une classe sociale qu'il
veut frapper, une cause à défendre. Les contes de Voltaire sont d'un satirique; La Fontaine, en ses contes, n'en est pas un. Or la portée d'un fabliau ne dépasse guère celle du récit qui en forme la trame. Les portraits comiques de bourgeois, de chevaliers, de vilains, j foisonnent : mais aucune idée qui domine ou relie ces caricatures ; la raillerie vise tel chevalier, et non la chevalerie, tel bourgeois et non la bourgeoisie ; et le plus souvent, on peut substituer un chevalier à un bourgeois, ou un bourgeois à un chevalier, sans rien changer au conte, ni à ses tendances. En ce sens, nos diseurs de fabliaux ne s'élèvent point jusqu'à la satire : ils s'arrêtent à mi-route, contents d'être de maîtres caricaturistes. Ils jettent sur le monde un coup d'œil ironique : clercs, vilains, marchands, prévôts, vavasseurs, chevaliers, moines, ils esquissent d'un trait rapide la silhouette de chacun — et passent. Ils peignent une galerie de grotesques, où personne n'est épagné, où l'on n'en veut sérieusement à personne. Ils ne s'indignent, ni ne s'irritent, ils s'amusent. Ils restent tout aussi étrangers à la colère qu'au rêve : leur maîtresse forme est une gaieté railleuse, mais indifférente, sans pessimisme, satisfaite au contraire.
Il est donc exagéré de voir en nos jongleurs des satiriques intentionnels et systématiques. Si l'on s'en tient à la définitition pour ainsi dire classique de la satire, il est certain que leurs œuvres n'y répondent pas. Mais, sans doute, elle est trop haute et trop étroite. Comme M. Brunetière l'a très justement remarqué 1, « à défaut d'un mépris philosophique de l'homme et de la société de leur temps, les diseurs de fabliaux ont celui des personnages qu'ils mettent en scène. » Ils n'ont pas prétendu mener le convicium sœculi ; ils ont seulement peint leurs contemporains tels qu'ils les voyaient, sans colère ni sympathie; mais ils les ont vus le plus souvent laids et bas.
Ils ont le mépris des femmes; à quel degré, on l'a pu voir. Pareillement, ils ont le mépris des prêtres, et c'est ce qu'il nous reste à montrer.
Ici encore, il faut prendre garde de se méprendre. C'est une tendance maligne et naturelle de notre esprit de trouver
1. Dans un article sur les Fabliaux, Revue des Deux^Mondes du 1^^ septembre 1893, p. 194,
plus piquante une aventure légère, si nous y pouvons mettre en scabreuse posture une personne chaste par métier. C'est une pointe de piment en plus. Aux temps lointains où fut écrit le Pantchatantra^ les religieux mendiants en ont déjà pâti. En France, c'est l'ordre des cordeliers qui a, depuis sa fondation, le privilège de nous égayer le plus. Les cordeliers sont devenus comme « de style » dans les contes à rire. Voyez les contes de J.-B. Rousseau, qu'ils défrayent presque exclusivement ^ . Un conteur du xviii^ siècle commence en ces termes un récit plaisant :
Deux cordeliers... — je vois à ce seul nom Mon cher lecteur se pavaner d'avance, Et souriant, dire avec complaisance :
Des cordeliers! cela promet du bon ^l...
Le jdIus souvent ce sont plaisanteries sans portée : non seulement elles n'atteignent pas l'ordre, mais les conteurs ne le visaient pas. Tel d'entre eux qui met en scène des cordeliers serait empêché de distinguer un Cordelier d'un Carme, et de dire si ces moines appartiennent à la famille de Saint-François ou à celle de Saint-Dominique.
Chez certains, au contraire, il y a satire voulue, violente; rappelez-vous les cordeliers" qui foisonnent dans V Apologie pour Hérodote ou dans V Heptaméron ^. Là, ils sont victimes de haines vigoureuses; on sent le voisinage de Calvin et des guerres de religion.
Les fabliaux nous offrent ces deux types de contes; tantôt de simples gaberies, tantôt de vives satires.
Les jeunes premiers des fabliaux, à qui vont les sympathies des conteurs et les faveurs de leurs héroïnes, sont presque tous des clercs. Mais il faut les écarter de cette revue : ils n'appartiennent qu'à peine à l'Eglise, et J.-V. Le Clerc a tort de les confondre sans cesse avec les prêtres ^. Ils ne sont, à vrai dire, que des étudiants des Universités. La cléricature ne les empêchait pas de se marier : témoin, entre tant d'autres, Pierre
1. J.-B. Rousseau, Contes inédits, p. p. Luzarche, Bruxelles, 1881.