MR. V
De là une poétique très rudimen taire, dont voici la règle essentielle et presque unique, exprimée en vers naïfs :
A cui que il soit lait ne bel, Commencier vous vueil un fablel, Por ce qu'il m'est conté et dit Que li fablel cort et petit Anuient mains que li trop lonc ^
S'amuser soi-même, amuser le passant, conter non pour faire valoir ses talents de poète, mais pour conter, tel est le but. Etre bref, plaire vite, tel est le moyen. De là découlent toutes les particularités de la versification et du style des fabliaux, défauts et qualités.
Le vers dont le choix s'imposait presque à nos trouvères était l'octosyllabe rimant à rimes plates, puisqu'il était comme le mètre obligé de tout genre narratif. Etriqué dans les rares épopées qui l'emploient, — aimable, mais trop facile dans les fluides narrations des romans de la Table Ronde, — si prosaïque dans les Lapidaires, les Computs et les Bibles qu'il semble n'être plus qu'un instrument mnémotechnique, — parfois excellent, dans les dialogues familiers des mystères, mais le plus souvent indigne de la majesté des scènes sacrées, — ce mètre devait convenir excellemment à nos contes rapides. Aucun n'est plus facile, ni plus léger, ni ne donne à moins de frais l'apparence de ces qualités.
Nos conteurs l'ont manié négligemment, sans grand souci d'en faire valoir toutes les ressources. Bien des fabliaux sont à peine rimes : Enguerand dans la Veuve, Gauthier le Long dans le Meunier d'Arleux, d'autres trouvères encore se contentent de fréquentes assonances. D'ailleurs, ils ne sont pas embarrassés de trouver des rimes exactes ; ils ont sous la main de si riches collections de chevilles : ce est la voire, ce est la pure, ce est la soinme^ se Dieus niaïst^ se Dieus me consaut^ se Dieus me gart^ se Dieus me voie...\ Il y a, dans les martyrologes et les Vies des Pères ^ tant de saints, tant de saintes, dont les noms semblent formés à souhait pour fournir au poète embarrassé toutes les rimes désirées : par saint Orner ^ par saint Romacle^ par saint Herbert^ par saint Honore, par saint Acheul, par sainte Elaine, par saint Ladre d'Avalon^ par saint Remi^ par saint Gile, par les