‹ Les fabliauxChapitre 180 sur 257 · M R, III · texte numérisé non relu

M R, III

rois de Cologne, par le saint Signe de Compiegne , par saint Germain^ par saint Hindevert de Gournai...\ Un trouvère a terminé, bien imprudemment, son vers en o, et ne sait pas finir pareillement le suivant. Comment s'en tirer ? il nous dit naïvement son embarras, et cet aveu lui fournit la rime :

Li prestres dist isnelepas Primes en hait et puis en bas :

(( Dixlt Dominus domino meo... »

Mais ge ne vos puis pas en o Trover ici consonancie ; Si est bien droiz que ge vos die Tôt le mielz que ge porrai mètre K

La rime s'ofFre-t-elle riche? qu'elle soit la bienvenue! Mais on n'ira pas la quérir, car un bon mot vaut mieux qu'une rime léonine et en dispense :

Ma paine métrai et m'entente, Tant com je sui en ma jovente, A conter un fabliau par rime Sans colour et sans leonime ; Mais s'il n'i a consonancie, Il ne m'en chaut qui mal en die, Car ne puet pas plaisir a toz Consonancie sanz bons moz :

Or les oiez teus comme il sont 2.

Mais si les trouvères ont versifié négligemment, du moins n'ont-ils pas versifié pédantesquement, et si l'on songe aux savants jeux de rimes déjà en vogue au xiii^ siècle, on se félicite qu'ils n'aient pas fait à leurs contes l'honneur de les en afîubler. Il est remarquable que tous les poèmes de Rutebeuf sont hérissés de rimes équivoquées, tous, sauf ses fabliaux. Gomme d'ailleurs nos trouvères savaient communément leur métier de versificateurs, comme les hommes du moyen âge se distinguaient par une justesse d'oreille qui surprendrait nos meilleurs « dompteurs de rythmes, » leurs rimes, voire leurs assonances sont toujours phonétiquement exactes, la facture de leurs vers le plus souvent suffisante, parfois excellente à force d'aisance et de franchise.

L'efTacement complet du narrateur devant son sujet entraîne

et explique, disions-nous, les divers défauts du style des fabliaux et ses diverses qualités.

Et d'abord, ses défauts. La matière de ces contes étant souvent vilaine, l'esprit des fabliaux étant souvent la dérision vulgaire et plate, nos poèmes se distinguent aussi, toutes les fois que le requiert le sujet, par la vilenie, la vvilgarité, la platitude du style. Nul effort, comme chez les conteurs erotiques du xviii^ siècle, pour farder, sous la coquetterie des mots, la brutalité foncière des données. Mais, avec une entière bonne foi, la grossièreté du style suit la grossièreté du conte. Il est pénible d'en rapporter des exemples ; pourtant on ne saurait donner une juste idée du style des fabliaux si l'on n'en marquait ici que les aimables qualités. Voici donc, à titre d'exemple malheureusement nécessaire, un de ces poèmes. Il est resté inédit jusqu'à ce jour ; que ce soit notre excuse de publier ici cette pauvreté i.

Je vous dirai, se il vous siet.

D'un castiel qui sor le mer siet

Qu'il i avint, n'a pas lonc tans :

Ja fu ensi c'uns païssians 5 En celé ville femme prist,

Biele et gente, mais tant mesprist

Qu'elle fu trop jovene a son œus;

Elle nel prisa pas deus œus.

Elle le vit et noir et lait, 10 Et li vilains et honte et lait

Li refaisoit et rebatoit,

Com cil qui jalons en estoit.

Un an fu celle en cel mesaise.

Qu'elle n'i voit rien qui li plaise, 15 Tant c'uns biaus vallés li proia,

Et celle tout li otroia

Quanqu'il requist, moût volontiers.

Ne passa pas deus mois entiers

C'un jour vint cil veoir s'amie,

1. Il est intitulé dans le ms : « T>e le femme qui cu?iqie sen baron. » Il est curieux que MM. A. de Montaiglon et G. Raynaud l'aient négligé, car il se trouve à la dernière page du ms. B. N., f. fr , 12603, auquel ils ont emprunté onze copies de fabliaux. Peut-être l'onl-ils omis parce qu'il est incomplet ; la lecture en est parfois difficile, car l'humidité a dégradé cette feuille de parchemin.

V. 1. S'il uous siet. — V. 3. Qu'il n'auint : 'n, enclise du mot en. Cf. Vie de St-Gilles, éd. G. Paris, v. 1676 : Ceintes, jo'n sui désespérez. Mais le vers du ms. est trop court. —W 14. quelle niuoit cose qil plaise. Peut-on conseri'er la leçon

20 Car li vilains n'i estoit mie ; Si acolerent et baisierent.

25 Ensi sont dusqu'a cure basse,

Et celle a dit a sa bajasse

Que très bien garde se presist

Que ses sires nés souspresist.

Ne tarja gaires que nuis vint, 30 Et li vilains droit a Fuis vint

Si coiement que nus nel sot.

Lors se tint li vallés pour sot

Quant le vilain oï parler ;

Lors ne sot il quel part aler.

35 La dame est de li desevrée,

Si s'est en un celier entrée.

Qui moût près de la cambre estoit.

Boins vins en toniaus i avoit,

El celier quant la dame i vint.

40 D'un moût grant barat li souvint :

Tout maintenant par li s'espant

A terre bon vin cler et sain ;

Puis a mis la broche en se main, 45 Et son paucher dedens fichyé :

Puis a a haute vois huchié :

(( Aidiés! Aidiés! Li vins s'en court! »

A tant li vilains i acourt,

Qui demande que ce puet estre.

Fait la dame, de vostre truie.

Que Dieus le maudie et destruie !

Par li avons eu damage!

Je ne vos tieng mie por sage, 55 Quant vous avés tel noureture :

Vous n'avés de vostre bien cure!

Mais j'i sui a boin point venue,

S'ai fait que bien aperchëue.

Car a Diu plot, soie merchi!

60 Venés avant, et boutés chi

du ms. ? — V. 20. ni est effacé dans le ms, — V. 22-24. Et sachiés quil semrasierent [?] — De faire entraus deus ensamble — Che por quoi hons a femme asanle.

V. 25. La première lettre du mot basse est seule lisible dans le ms. — V. 26, baiesse. — V. 36. Si sen est .L celier. — Y. 38. Il n'existe plus dans le ms. que les deux premiers mots du vers : Boins vins. — V. 40. On ne peut lire dans le ms. que les deux premières lettres de so[iivint\. — V. 42. Le scribe a passé un vers. — On lit, entre les vers 39 et 40, celui-ci qui paraît être une glose : por le vilain qil ne trouuast. — Y. 50. Le scribe a omis un vers. — Y. 51, Dix, — Y. 57, Mais ie i sui. — Y. 60. J'ai ajouté [et].

Vostre paucher qui est plus gros,

Car de chi remuer ne m'os,

Et je querrai la broque la

Ou je vi que la truie ala. »

65 Lors vint avant li païsans,

L'un de ses pauchiers a mis ens,

Et celé en a le sien sachié.

Bien a le vilain atachié

La dame, et a tout son plaisir 70 Puet elle bien avoir loissir

De son ami mettre a la voie.

Lors vint a li, si l'en envoie;

Mais ains se sont entrebaisié.

Car bien en furent aasié, 75 Et bien porrent, si com moi samble,

Longement demourer ensamble

Sans paour, qu'il n'ont nulle garde

Du païsant qui son vin garde,

Qui est sains, clers et déliés. 80 Ne fust mie si biens loiiés

Li vilains, s'il fast en aniaus!

Quelle affligeante et basse médiocrité ! Mais aussi, quelle parfaite convenance du fond grossier et de la forme grossière ! Pourtant, même en ces humbles contes, la langue est juste et saine. On peut leur appliquer ce jugement de M. Petit de Julleville sur notre vieux répertoire comique : « Un grand nombre de farces et de sotties sont, quant au fond, d'une extrême platitude, et quant au style, d'une extrême trivialité; mais ces platitudes triviales sont le plus souvent exprimées dans une bonne langue, un français sain, dru et gaillard i. » Qu'après cela, il n'en faille pas faire grand mérite à nos rimeurs, on n'en saurait disconvenir. On peut bien dire, avec M. Brunetière, (( qu'ils usèrent de la langue de tout le monde, qu'ils en usèrent comme tout le monde et que la qualité de la langue de leur temps favorisa le développement du genre. » La langue du xf siècle, balbutiante encore, pauvre et raide, n'aurait eu ni la souplesse, ni la familiarité nécessaires à l'expression des détails de la vie com-

V.^79. et clers et délies. — V. 81. ainiaus. — V. 83. A partir d'ici, le ms. déjà difficile à déchiffrer plus haut, devient presque illisible et je ne garantis pas que j'ai bien lu ces vers : Ja mais par li niert li toniaus — Guerpis, se la broce ne uoit — Elpertuis ou son pauch auoit — Et suis...

1. Petit de Julleville, La comédie et les mœurs en France au moyen âge, 1886, p. 7.

mune ; et la langue pédantesque, prétentieuse, lourde et emphatique du xiv^ siècle ne devait plus les avoir. Les trouvères et le genre profitèrent de cette heureuse fortune d'être venus en la période classique de la langue du moyen âge.

Ainsi — et tel est bien le caractère essentiel des fabliaux — le poète ne songe qu'à dire vitement et gaiement son conte, sans prétention, ni recherche, ni vanité littéraire. De là ces défauts : négligence de la versification et du style, platitude, grossièreté. De là aussi des mérites, parfois charmants : élégante brièveté, vérité, naturel.

La brièveté est une qualité trop rare dans les œuvres du moyen âge pour que nous ne sachions pas gré à nos conteurs de l'avoir recherchée. Il suffit de s'être quelquefois perdu dans les châteaux enchantés aux salles sans nombre des romans de Chrétien de Troyes ou dans l'inextricable forêt où Obéron égare Huon de Bordeaux, il suffit d'avoir subi les péripéties sans fin de la bataille des Aleschans, pour estimer dans les fabliaux ces narrations jamais bavardes. Certes, le poète est trop pressé pour se soucier du pittoresque et son coloris reste pâle. Ses narrations sont trop nues, ses descriptions écourtées. Pourtant il sait parfois s'arrêter dans le verger fleuri où la jeune Indienne du lai cïAristote tresse en couronne des rameaux de menthe. Ou bien, dans la prairie ensoleillée où l'héroïne du fabliau à'Aloiil se promène, les pieds nus dans la rosée, tandis qu'au premier chant du rossignol « toute chose se meurt d'aimer », il sait goûter l'allégresse des matinées prin tanières :

...Li douz mois fu d'avril, Que li tens est souez et douz Vers toute gent, et amourous ; Li rossignols la matinée Chante si cler par la ramée Que toute riens se muert d'amer; La dame s'est prise a lever, Qui longuement avoit veillié ; Entrée en est en son vergié, Nuz piez en va par la rousée^...

L'abandon, la négligence que nos trouvères mettent à dire leurs contes nous sont garants de qualités plus précieuses : le

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