MR. I
naturel et la vérité. Précisément parce qu'ils s'effacent devant le petit monde amusant des personnag^es qu'ils animent, précisément parce qu'ils ne s'attardent pas à leur prêter des sentiments compliqués ni à les faire se mouvoir dans un décor curieusement imaginé, parce qu'ils les peignent tels qu'ils les ont sous les yeux, ils nous donnent de très véridiques peintures de mœurs. Ils sont d'excellents historiographes de la vie de chaque jour, soit qu'ils nous conduisent à la grande foire de Trojes, où sont amoncelées tant de richesses, hanaps d'or et d'argent, étoffes d'écarlate et de soie, laines de Saint-Omér et de Bruges, et vers laquelle chevauchent d'opulents bourgeois, portant comme des chevaliers, écu et lance, suivis d'un long charroi ^ ; soit qu'ils nous dépeignent la petite ville haut perchée, endormie aux étoiles, vers laquelle monte péniblement un chevalier tournoieur-, soit qu'ils nous montrent le vilain, sa lourde bourse à la ceinture, son long aiguillon à la main, qui compte ses deniers au retour du marché aux bœufs ^; soit qu'ils décrivent tantôt le presbytère, tantôt quelque noble fête où le seigneur, tenant table ouverte, se plaît aux jeux des ménestrels ^ :
Li quens manda les ménestrels.
Et si a fait crier entr'els Qui la meillor truffe savroit Dire ne fere, qu'il avroit Sa robe d'escarlate nueve.
L'uns ménestrels a l'autre rueve Fere son mestier, tel qu'il sot.
L'uns fet l'ivre, l'autre le sot :
Li uns chante, li autres note, Et li autres dit la riote, Et li autres la jenglerie ; Cil qui sevent de jonglerie Vicient par devant le conte ; Aucun i a qui fabliaus conte, Ou il ot mainte gaberie.
Et li autres dit VErberie, La ou il ot mainte risée.
Ces dons aimables de naturel et de sincérité, les trouvères