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MR, VI

3. MR, I, 3, V. 29. Ajoutons-en d'autres encore : les uns (Le Manteau mal taillé, III, 55, VEpervier, V, 115) sont encore, par leurs données, des contes à rire, mais traités avec le souci de la bienséance, de la délicatesse, le sentiment de ce que la forme ajoute à la matière. D'autres [La Pleine bourse desens, III, 67, La Housse partie, I, 5 ; II, 30) révèlent même certaines préoccupations morales. Ajoutons enfin les fabliaux fort honnêtes, mais un peu niais, de la Folle Largesse (VI, l'i6), du Prudhomnie qui rescolt son compère de noier (I, 27).

puisque les hommes du moyen âge, aussi empêchés que nous de fixer aux genres des limites précises, les appelaient des fabliaux. Ils sont à mi-route entre les fabliaux et les lais bretons, entre le dit (VAristote et Lanval. Ils sont comme étrangers dans notre collection, mais non dans la littérature du moyen âge. Eux aussi, ils trouvent, dans la poésie contemporaine, de nombreux similaires.

Retournons, en effet, la médaille. Exprimons d'un mot le contraste : d'un côté, les fabliaux et Renart ; de l'autre, la Table Ronde.

Voici que s'opposent soudain à la gauloiserie, la préciosité ; à la dérision, le rêve; à la vilenie, la courtoisie; au mépris narquois des femmes, le culte de la dame et l'exaltation mystique des compagnons d'Arthur ; aux railleries antimonacales, la pureté des légendes pieuses ; à Audigier, Girard de Vienne ; à Nicolette, Yseut ; à Auberée, Guenièvre ; à Mabile et à Alison Fénice, Enide ; à Boivin de Provins et à Chariot le Juif, Lancelot et Gauvain ; à l'observation railleuse de la vie commune et familière, l'envolée à perte d'haleine vers le pays de Féerie.

Jamais, plus que dans les fabliaux et dans la poésie apparentée du xm^ siècle, on n'a rimé de vilenies, et jamais, plus qu'en ce même xni*^ siècle, on n'a accordé de prix aux vertus de salon, à l'art de penser et de parler courtoisement. Qu'on se rappelle le Lai de VOmhre^ le Lai du Conseil^ les Enseignements aux dames de Robert de Blois.

Jamais, plus que dans les fabliaux, on n'a traité familièrement le Dieu des bonnes gens, ni ironiquement son Eglise; et jamais pourtant foi plus ardente n'a fait germer de plus pures, de plus compatissantes légendes de repentir et de miséricorde. Qu'on pense à l'exquise collection des Miracles de Notre-Dame de Gautier de Coincy, le saint François de Sales du xiii*' siècle. ,

Jamais, plus que dans les fabliaux, les hommes n'ont paru concevoir un idéal de vie rassis et commun, et jamais, plus que dans les chansons de geste contemporaines , dans les poèmes didactiques sur la chevalerie, dans les romans d'aventure, on n'a imaginé un idéal héroïque.

Jamais, plus que dans les fabliaux, on ne s'est rassasié d'une vision réaliste du monde extérieur, et jamais, plus que dans les

bestiaires, volucraires et lapidaires de la même époque, on ne s'est ingénié à faire signifier à la nature un symbolisme complexe. Jamais, pouvions-nous dire après avoir considéré les fabliaux, les femmes n'ont courbé la tête aussi bas qu'au moyen âge, et l'on peut douter, à lire les chansons d'amour, les lais bretons, les romans de la Table Ronde, si jamais elles ont été exaltées aussi haut.

D'abord, parles chansons d'amour, les motets, les jeux-partis, les saluts d'amour, les complaintes d'amour, la poésie lyrique courtoise apporte cette idée, grande en soi, que l'amour doit être la source des vertus sociales. Il recèle une force ennoblissante. L'amant doit se rendre digne de l'objet aimé, par le double exercice de la prouesse et de la courtoisie, et l'amour ne doit se donner qu'à ce prix, car il a pour lin de conduire à la perfection chevaleresque. L'amour est un art : tel est le principe inspirateur de la poésie courtoise, et troubadours et trouvères ont perfectionné cet art jusqu'à la minutie. Ils appliquent toute une rhétorique et une casuistique de l'amour, une dialectique des passions, un code de courtoisie. Les sentiments s'y trouvent catalogués et étiquetés aussi soigneusement que des genres lyriques, asservis à des lois aussi rigides que le serventois, la tençon ou le jeu-parti. Les poètes lyriques connaissent une étiquette cérémonieuse du cœur, une stratégie galante, dont les manœuvres sont réglées comme les pas d'armes des tournois. Puisque le devoir de l'amant est de mériter d'être aimé, et qu'il lui faut valoir par sa courtoisie, c'est toute une règle de la stricte observance qu'il doit respecter. Il doit vivre aux yeux de sa dame dans un perpétuel tremblement, comme un être inférieur et soumis, humblement soupirant. Il doit être devant elle comme la licorne, qui, redoutable aux hommes, s'humilie et s'apprivoise au giron d'une jeune fille ; — ou comme le tigre pris au miroir; — ou comme le phénix qui s'élance de lui-même dans un feu de sarments ; — ou, comme le marinier sur la haute mer, que guide l'étoile polaire, immobile, sereine et froide. C'est un long cortège de bannis de liesse, de malades qui aiment leur maladie et d'espérants désespérés. L'amour n'est plus une passion; c'est un art, pis encore, un cérémonial. Il aboutit à un sentimentalisme de romances pour guitares, aux saluts d'amour tremblants,

aux requêtes d'amour, aux « complaintes douteuses » de vrais chevaliers de la Triste Figure, — bref aux pires fadeurs du troubadourisme .

Puis, comme cette poésie menaçait de se dessécher en une galanterie précieuse et formaliste, l'influence celtique vint servir comme de contre-poids à celle des troubadours. A la galanterie de la poésie provençale s'oppose le sensualisme supérieur des lais bretons. Ici, il ne s'agit plus de bien parler, ni de savoir agencer des rimes, ni de briller dans les tournois. Il ne s'agit plus de valoir. Nulle rhétorique de sentiments. Pourquoi Tristan est-il aimé d'Yseut ? Pour son élégance ? ou parce qu'il a su puiser dans le magasin de recettes galantes d'Ovide ou d'André le Chapelain? Non : parce que c'est lui, et parce que c'est elle. Leur passion trouve en elle-même sa cause et sa lin. L'amour est dépourvu dans ces légendes de toute portée plus générale. L'idée du mérite et du démérite moral en est tout à fait absente : conception plus naïve que celle des Provençaux et un peu trop primitive, profonde pourtant. La dame n'est plus, comme dans les poésies lyriques imitées des troubadours, une sorte d'idole impassible, qui réclame l'encens des ballades et des chansons tripartites; à la soumission de l'amant à l'amante, succède l'égalité devant la passion. La femme aussi doit être capable de sacrifice : voyez ce beau lai du Frêne^ qui est la forme la plus archaïque de la légende de Griselidis : une jeune femme, renvoyée par celui qu'elle aime, accueille l'épouse nouvelle venue. « Quand elle sut, dit Marie de France, que son seigneur prenait cette épousée, elle ne lui fit pas plus mauvais visage, mais la servit bonnement et l'honora, » et c'est elle qui pare le lit nuptial, avec une résignation et une patience dignes de la Griselda de Boccace. Elle obéit, non par devoir, mais par une sorte d'instinct. Voilà qui eût étrangement surpris un troubadour, habitué à donner toujours sans recevoir jamais ! Donc, plus de règles d'amour dans ces légendes bretonnes ; et c'est le contre-pied de la théorie des trouvères lyriques, seloii laquelle on ne doit parvenir à l'amour que grâce aux règles réfléchies de la stratégie sentimentale.

Enfin, le sensualisme breton et le cultisme provençal se concilient dans une unité supérieure, qui est l'idéal des romans de la

Table Ronde, où l'amour est réciproque, ardent, comme chez les harpeurs bretons, — mais tout ensemble courtois, chevaleresque, savant comme chez les trouvères lyriques.

Alors, en regard des fabliaux qui, à la même époque, se confinent dans leur étroit réalisme, les Romans de la Table Ronde nous ouvrent la porte d'ivoire du monde romantique. Dans un décor enchanté, au milieu d'un univers inconsistant et charmant, une atmosphère surnaturelle nous enveloppe, très lumineuse et très douce. Voici que nous entourent, dans la foret de Broceliande, des apparitions fugitives, les fées qui errent dans les bois, près des fontaines. Nous sommes ravis au pays des Héros, A-ers cette île d'Avalon, qui rappelle de si étrange manière les Terres Fortunées, l'île d'Ogygie, les Hespérides des légendes homériques et hésiodiques. Un naturalisme naïf pénètre ce monde, environne les héros d'animaux bienveillants, qui les aident dans leurs entreprises. Nous sommes entraînés au pays de sortilège, vers le jardin que clôt un mur d'air impénétreible, vers l'harmonieux château des caroles, vers les forêts où sonnent au loin des cors enchantés, où l'on entend retentir le galop de chasses mystérieuses. Des héros très purs tentent les aventures à travers les surprises d'un monde fantastique. Un beau rêve se construit, mystique, brillant, incomplet, (( si vain et si plaisant. »

En vérité, fut-il jamais contraste plus saisissant? N'est-il pas vrai d'abord qu'il n'est pas factice et supposé, mais réel?

Si nous exceptons la littérature des clercs, qui, comme le sermon d'un prêtre à l'église, s'adresse aux âmes les plus différentes ; si, laissant de côté les âmes religieuses et mystiques, nous considérons seulement le public à qui parlent les poètes profanes, n'est-il pas vrai que la poésie du xiii'^ siècle se répartit, toute, dans l'un ou dans l'autre de ces deux vastes groupes?

Nous sommes en présence de deux cycles complets : l'un qui va des fabliaux au Roman de Renart et au Roman de la Rose : c'est l'esprit réaliste des fabliaux ; l'autre , qui va des poésies lyriques courtoises au roman de Lancelot et de Perceval le Gallois : c'est l'esprit idéaliste de la Table Ronde.

Peut-on imaginer que ces deux catégories d'œuvres aient pu convenir aux mêmes hommes, vivant dans le même temps, sous le ciel de la même patrie ?

Rappelons-nous ce lecteur idéal des fabliaux que nous imaginions tout à riieure et figurons-nous pareillement un lecteur idéal pour qui auraient été composés tous les poèmes apparentés à la Table Ronde. Opposons ces deux hommes : nous verrons se marquer deux conceptions contraires de la vie.

Pour l'un, toute son activité cérébrale allant de Connebert à Aucassin et Nicolctie, toute sa métaphysique étant enclose dans le discours de Genius du Roman de la Rose^ quel est son rêve de bonheur terrestre? C'est le pays de Cocagne, cher au moyen âge, (( où, plus Ton dort et plus l'on gagne, où Ton mange et boit à planté, où les femmes ont d'autant plus d'honneur qu'elles ont moins de vertu, » sorte de vallée de Tempe bourgeoise, et qui eût fait frémir Fénelon. — Dans un grave conte dévot, un homme vend son âme au diable. En échange, que demande ce Faust? Du vin de raisin, du pain de froment, des grues, des oies sauvages, des cygnes rôtis, tant de deniers qu'il en puisse semer, et du pain chaudet, et du vin de Saint-Pourçain K.. Pour achever le rêve terrestre de notre amateur de fabliaux, que faut-il ? une femme qui se plaise, comme Martine, à être battue, et qui s'en venge aussi modérément qu'il est raisonnable de l'espérer de ces créatures inférieures. Et quelle est sa conception de l'autre vie? C'est — à l'époque de V Enfer de Dante — un enfer de l'imagerie d'Epinal, où Belzébuth, Jupiter et Apollin se plaisent à faire rôtir pour leur table béguinettes et temj:>liers ; où, dans la grande salle de Tervagant, ils font bombance de moines blancs et noirs et d'usuriers -. Pour servir de pendant, un ciel où règne un Dieu débonnaire, environné de saints qui volontiers jouent aux dés, de martyrs qui chantent des vaduries^ tandis que les vierges dansent la tresque et la carole ^. D'où une morale infiniment simple : il faut cultiver son jardin, se méfier des voisins et des femmes, surveiller la sienne, se gausser, pour ce que rire est le propre de l'homme, observer sa religion, parce qu'il faut penser pour être hérésiarque ou sceptique, bref faire son salut au meilleur compte possible.

L'autre homme, au contraire, conçoit sa vie comme une œuvre

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