CHAPITRE XIII
I. Les fabliaux naissent dans la classe bourgeoise, pour elle et par elle.
IL Pourtant, indistinction et confusion des publics : les cercles les plus
aristocratiques — d'où les femmes ne sont point exclues — se
plaisent aux plus grossiers fabliaux.
III. Cette confusion des publics correspond h une confusion des genres :
l'esprit des fabliaux contamine les genres les plus nobles.
On peut concilier ces contraires.
Ces deux groupes d'œuvres littéraires correspondent à deux publics distincts, et le contraste qui les oppose est le même qui divise les classes sociales : d'une part le monde chevaleresque, d'autre part le monde bourgeois et vilain. Ils sont bien, comme les nomme un vieux texte, les fahellae ignohiliuni. Ils sont la poésie des petites gens. Le réalisme terre à terre, la conception gaie et ironique de la vie, tous ces traits distinctifs des fabliaux, du Roman de la Rose, du Roman de Renart, dessinent aussi la physionomie des bourgeois. D'autre part, 1q culte de la dame, les rêves féeriques, l'idéalisme, tous ces traits qui marquent la poésie lyrique et les romans de la Table Ronde, tracent aussi la physionomie des chevaliers. Il y a d'un bourgeois du xm*^ siècle à un baron précisément la même distance que d'un fabliau à une noble légende aventureuse. A chacun sa littérature propre : ici la poésie des châteaux, là celle des carrefours.
Cette explication si simple est, en grande partie, fondée en vérité.
Il est exact, en effet, que les fabliaux sont originairement l'œuvre des bourgeois. Le genre naquit le jour où se fut vraiment constituée une classe bourgeoise ; il fleurit concurremment à
toute une littérature bourgeoise. C'est ce qu'il sera aisé de montrer.
La première période de notre littérature, dont on peut fixer le terme au milieu du xii^ siècle, est exclusivement épique ou religieuse ; c'est la chanson de Roland, ou c'est la Légende de Saint- Alexis. « La poésie nationale naît et se développe surtout dans la classe guerrière, comprenant les princes, les seigneurs, et tous ceux qui se rattachaient à eux' . » — Mais cette poésie guerrière et féodale s'adresse par la suite des temps — et très anciennement déjà — à un public moins aristocratique ; et dans les plus hautaines épopées, se glisse un élément comique, plaisant, vilain^. C'est le germe des fabliaux. Ainsi le bon géant Rainoart égayé de ses énormes facéties la sombre chanson des Aleschans. Ainsi, dans Aimery de Narhonne, apparaît le type d'Ernaut de Girone, caricature héroï-comique qui ne déparerait pas nos fabliaux. Il est très téméraire, très gabeur :
Mais tos ses diz torna a fausseté :
Que il disoit, voiant tôt son barné, Que femme rousse n'avroit en son aé; Puis en ot une, en court terme passé, Qu'il n'ot si laide en une grant cité; D'un pié clocha,' un oil ot avuglé. Et si fu rousse, et il rous, par verte. Et après s'est d'autre chose vante :
Qu'il ne fuiroit d'estor por homme né.
Puis l'enchaucierent Sarrazin desfaé Quatre liues dès que dedens un gué.
Et Fenbatirent dedens outre son gré :
Et non porcant, si fu de grant bonté,
c'est-à-dire :
Au demeurant le meilleur fds du monde.
N'est-ce pas l'esprit marotique? n'est-ce pas l'esjDrit des fabliaux ?
Dans Aiol, pendant trois cents vers, le noble héros est poursuivi, à son entrée dans Orléans, par des troupes de léchcors^ de
1. G. Paris, La Littérature française au moyen âge, 2^ édition, p. 36.
2. Je ne crois pas qu'on puisse en trouver, comme ou l'a voulu faire, la plus ancienne trace dans l'épisode des cuisiniers de la Chanson de Roland, à qui Charlemagnc confie Ganelon prisonnier (laisse CLXI, éd. Gautier). L'intention n'y est pas comique, eL rien que de grave dans cette chanson.
pautonniers, de sergents, d'éciijers. A la tête de cette horde qui le gahc et Y escliarnit , considérez ce couple, qui semble échappé des fabliaux^, Hageneu l'enivré, bourgeois enrichi par l'usure et le commerce de la triperie, et sa femme Hersent « au ventre grant » :
Chele ne voit nul home par ci passer Que maintenant ne sache un gab doner : S'ele voit un coutel grant, acheré, Son ronchili avroit ja escoué...
Ce grotesque couple ne grimace-t-il pas ici aussi bien que, dans les fabliaux. Sire Hain et dame Anieuse, Gombert et dame Erme? Quand le noble Aiol, beau, fier, pauvre, entre dans Orléans, marchands et vilains le poursuivent de leurs huées. De même, quand, dans une commune bourgeoise, passent les épopées, ils rient et raillent. Très anciennement déjà, la parodie bourgeoise atteint les nobles chansons de geste : qu'on se rappelle ces antiques parodies, le Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem et Audigier; l'une fine, rieuse, avec ses gabs étranges, « le plus ancien spécimen de l'esprit parisien » ; l'autre, grossière, ordurière. Tout l'esprit des fabliaux y est déjà enclos : tantôt mesuré dans Aiiherée ou le Pauvre mercier comme dans la Chanson du pèlerinage^ tantôt odieusement obscène dans Jouglet ou dans le Maignien, comme dans Audigier.
Que s'est-il donc passé? Pourquoi cette verve amusée ou grossière envahit-elle le genre élevé, grave, hautain par excellence? La classe bourgeoise est née. Alors, en 1159, paraît le fabliau de Richeut,
Plaçons-nous au milieu duxii^ siècle. La période qui commence et qui se prolonge pendant tout le siècle suivant est, par excellence, l'époque heureuse du moyen âge. Point de grandes guerres sur le sol français ; point de graves malheurs nationaux. Ce fut une rare période de splendeur, grâce à laquelle le moyen âge a pu réaliser sa conception spéciale (et incomplète) de la beauté. Cette paix, cette prospérité engendre deux mondes : elle donne aux cours seigneuriales le goût de l'élégance, au bourgeois le
1. Cet épisode, Aiol gahé et escharni, existait déjà dans lé prototype du poème qui nous est parvenu remanié. V. le texte de Raimbaud d'Orange, qui le prouve (éd. Normand et Raynaud, p. XXII).
rire. Elle crée d'une part l'esprit courtois, qui aboutit à la préciosité et trouve son expression accomplie dans Cllr/és ou dans le Chevalier aux deux épées\ d'autre part l'esprit l)ourgeois ou gaulois, qui aboutit à l'obscénité, et qui se résume dans les fabliaux ou dans Renart.
Ainsi naît la littérature bourgeoise, qui n'aurait pu se développer cinquante ans plus tôt, au son des cloches des beffrois ameutant les hommes des villes contre leurs seigneurs ou leurs évoques. Si le bon comte de Soissons a raison, pendant la bataille de Mansourah, de songer à ces chambres des dames des châteaux de France où fleurissent les vers courtois, la même joie de vivre s'épanouit dans les communes et dans les âmes bourgeoises. Quand un de ces marchands revient, la bourse lourde, par les routes plus sûres, d'une des grandes foires champenoises ou flamandes, et qu'il rentre dans sa ville bien fermée, il se sent mis en gaieté, comme un bourgeois d'Aristophane, par le son des écus, l'odeur des bonnes cuisines, et la prospérité engendre le loisir — et la paresse, mère de l'art. Gomme il s'est plu à orner sa confortable maison familiale, il faut qu'il orne et pare aussi son esprit. Il lui faut ses jongleurs qui viennent, dans les repas des corps de métier, chanter sa gloire, comme celle des douze pairs, et déclamer devant lui les dits des fevres^ des houlemjiers, des peintres, qui sont pour lui ce qu'étaient les odes de Pindare pour les citoyens de My cènes ou de Mégare. En contraste avec la littérature des châteaux, naît la littérature du tiers.
Nous avons peine à nous figurer aujourd'hui quel fut alors l'éclat de ces grandes communes picardes, flamandes, artésiennes, iVrras, célèbre par ses tapisseries, par le travail des métaux et des pierreries, par ces métiers de luxe où l'artisan est un artiste, paraît avoir été la ville-type. Les bourgeois y ont leurs poètes : ils sont poètes eux-mêmes, et s'organisent en confréries. Ils ont conscience, ce qui est précieux pour l'art, de former une école littéraire, presque une coterie :
Arras est escolc de tout bien entendre : Qui voudroit d'Arras le plus caitif prendre En autres païs se puet por Ijon vendre ^ .
1. Cf. le sorvcntois de messire Alart de Caus, Ilist. litt., XXIII, p. 523 A Deu commant les bonnes g-ens dArras, Que autres gens ne savent honour ("aire...
La vie paraît y avoir été brillante et douce. Adam de la Halle fut oblig-é de la quitter un jour et de s'en aller
Souspiraiit en terre estraiif^e Fors du doue païs d'Artois.
Il s'écrie, en la quittant :
Encor me semble-il que je voie Que li airs arde et reflamboie De vos festes et de vo gieu !
Quand il y peut rentrer, les vers où sa joie s'exprime font songer à la douceur angevine qui rappelait Joachim du Bellay vers son petit Lire :
De tant com plus aproisme mon païs, Me renouvelé Amors plus et esprent, Et plus me semble, en aprochant, jolis, Et plus li airs, et plus truis douce gent...
Plusieurs générations de poètes s'y succèdent, de Jean Bodel à Baude Fastoul. Ce n'est pas ici le lieu d'étudier cette école, encore obscure'. Mais si nous négligeons la foule des poetae minores, les Gilles le Vinier, les Jean le Cuvelier, les Lambert Ferri, à ne considérer que les noms plus célèbres, Jean Bretel, Jean Bodel, Adam de la Halle, les mêmes traits marquent leurs œuvres, le Jeu de Saint-Nicolas, les Congés^ le Jeu de la Feuillée. Ces bourgeois-poètes sont mal faits pour le rêve comm^ pour la colère; fins et grossiers tout ensemble, d'une bonhomie finaude, reposés dans un optimisme de gens satisfaits, passionnés seulement pour leurs querelles municipales d'échevin à éclievin, sans autre souci que de réaliser leur idéal de prudhomie, qui est l'art de bien vivre, et l'ensemble des vertus médiocres. Ils étaient bons chrétiens et détestaient leurs prêtres ; ils aimaient leurs femmes et méprisaient les femmes. Grassement heureux, ils déve-
V. les Congiés de Jean Bodel, de Baude Fastoul, d'Adam de la Halle, ou cette pièce d'Andrieu Contredit :
Arras, pleine de baudour, A vous cong-ié prenderai :
Dieus vous maintegne en honour ; Des cités estes la flour.
1. V. Louis Passy, Bibliothèque de V Ecole des Chartes, 1859.
loppèrent une littérature de comptoir, une poésie de bons vivants, bien faite pour leurs âmes spirituelles et communes. C'est bien eux qui ont fait fleurir les fabliaux, car c'est à eux que les fabliaux conviennent excellemment.
De ce qui précède, il paraît bien ressortir que le public qui écoutait Perceval ou les chansons courtoises, n'était pas le même devant qui l'on disait l'aventure de la Pucelle qui abreuvait le poulain ou la Sorisette des estoupes. Non; mais les contes qu'écoutaient les chevaliers, c'étaient le Vair Palefroi^ le lai de rOmbre, le dit de Folle Largesse de Philippe de Beaumanoir, le lai d'Aristote. Le reste était pour les bourgeois, après boire, ou pour le menu peuple.
Pourtant, si nous interrogeons les prologues des fabliaux, un étonnement nous saisit. A qui s'adressent nos poètes? La plupart de leurs contes nous laissent dans l'incertitude ; mais, dans aucun, il n'est dit explicitement que le jongleur récite devant des bourgeois. De plusieurs, au contraire, il ressort clairement qu'il parle devant un public de seigneurs.
Le plus souvent, quand, « aux fêtes et aux veillées i, » à la fin d'un grand repas ~, il s'adresse à la foule tumultueuse pour implorer son attention •^, pour annoncer son sujet ou pour tirer