Dolopathos, V. 2780, ss
2. Renart, éd. Martin, branche II, t. I. p. 91. — Dans le Roman de la Rose (éd. Méou, v. 8379), Ami demande s'il ne serait pas avantageux pour un amant qui veut conquérir l'amour de sa dame
Qu'il fëist rimes jolieles, Moiez, fahliaus ou chansonnettes, Qu'il vuet a s'amie envoler, Por li chevir et apaier,..
choisissons un manuscrit de luxe, écrit sur beau parchemin par d'habiles callig-raphes, pour la joie de quelque haut baron. Feuilletons-le : quelle confusion des genres ^ .
Vous pourrez y lire les courtoises aventures du Chevalier aux deux épées^ et quand vous serez las, l'histoire de la Maie Dame, dont je ne saurais citer complètement le titre : mais le manuscrit le donne tout entier. Vous y rencontrerez ici la noble dame de Garadigan, plus loin la vieille Auberée. Vous passerez du Castel peureux et de la Gaste chapelle au taudis du Vilain qui cuida estre mors. Voici le duel d'Olivier et de Fierabras, beau comme une page du Romancero ; et voici l'équipée grotesque du Prestre qui abevete. Voici la Chevalerie Oqier, le roman d'Enéas; tournez les feuillets de parchemin : vous trouverez le conte de la Grue. L'élégant Lai de VOmbre est tout voisin de l'obscène fabliau des Souhaits Saint-Martin. — Gela nous choque, mais ne choquait pas nos ancêtres.
Cette' promiscuité de l'esprit des fabliaux et de l'esprit courtois est plus profonde encore, et l'on peut dire que les fabliaux ont contaminé les genres les plus aristocratiques. Considérons un instant, pour le montrer, les seuls genres lyriques.
Voici les pastourelles, ces paysanneries infiniment élégantes, délicates jusqu'à la mièvrerie, où de nobles poètes se plaisaient à évoquer, en troupes « de feuillée et de mai chargées », des bergers et des bergerettes, « polis et agréables » comme dans les églogues de Fontenelle, enrubannés, artificiels à souhait, et faux autant qu'on peut le désirer. Or, dans cette exquise collection, ne trouvons-nous pas, sous les noms du comte de la Marche, du duc de Brabant, de Thibaut de Champagne, des pièces indignes de la gracieuse Marion, des scènes de viol cyniques, l'inspiration des pires fabliaux 2? — La rythmique compliquée des chansons d'amour, entrelacements ingénieux de rimes, tripartition de la strophe et du poème, toutes ces minutieuses entraves où les poètes chevaleresques aimaient à enserrer leurs sentiments quintessenciés, servent à Colin Muset pour
1. Le ms. en question est celui de la B. N., f. fr. 12603. On en trouvera la description, due à M. W. Fœrster, dans le Jahrhuch f. rom. u. engl. Lit., Neue Folge, I, p. 285.
2. V. Bartsch, Romanzen und Pastourellen, 1870; II, 4,6, 17, 19, 62, 75, 76, etc.
chanter <( le très bon vin sur lie » ou les chapons à la sauce à l'ail ; à d'autres poètes pour exprimer, comme dans les fabliaux, le mépris des femmes :
En non Dcu, ce dist Gobins, Mainte femme fet par vin Assez de desloiautez ; Por un pasté de'counin, Ou pour l'aisle d'un poucin, En fet on sa volenté.
Ce n'est mie chère vile :
Quant, por un pasté d'anguile, Puet on tel marchié trouver, Cil est fous qui met vint livres ^.
Les jeux-partis, asservis à des règles rythmiques tout aussi savantes, destinés à être chantés, au son des vielles, sur des modes ing^énieux, sont des poèmes |non moins aristocratiques. Mais, auprès de tant de débats où des trouvères, sur de minuscules problèmes de casuistique sentimentale, font assaut de courtoisie, on trouve d'étranges discussions, comme celle-ci : Un poète demande à son concurrent : Qu'aimeriez-vous mieux, posséder votre dame sans la voir ni lui parler, ou avoir toute liberté de la voir et de lui parler, sans la posséder jamais?
Au cours de la controverse grossière, chacun des deux contestants essuie de son adversaire de lourdes injures, celui-ci parce qu'il porte des béquilles, celui-là parce qu'il a le « ventre gros et farci ^ ».
Quels sont ces deux poètes? Qui est cet amant obèse, au ventre farci? Quel est cet autre, le béquillard? L'un est Thibaut, comte de Champagne et roi de Navarre; l'autre est Raoul de Soissons, roi de Chypre, l'un des héros de la cinquième croisade.
On le voit : les genres les plus aristocratiques peuvent être infectés de l'esprit des fabliaux. Inversement, les genres les plus aristocratiques fleurissaient dans les plus bourgeoises sociétés. Ni les bourgeois n'étaient si prosaïques que nous l'avions supposé, ni les chevaliers si idéalistes. Si nous retournions dans cette commune d'Arras, que nous décrivions naguère comme une citadelle de l'esprit bourgeois, et que nous fussions admis quelques instants dans la confrérie des