Ilisf. litt., t. XXIII, p
ménestrels, nous pourrions avoir l'illusion de vivre en une compagnie très affinée et très aristocratique. Dans le pmj d'Arras, institué « pour maintenir amour, joie et jouvent, » là où sont u li bon entendeour » parmi « la gent jolie » des poètes, le prince des ménestrels nous recevrait courtoisement, et nous pourrions douter si nous ne nous trouvons pas dans la salle du château de Provins, à quelque fête présidée par Thibaut de Navarre. Nous rencontrerions, là aussi, des seigneurs, Huon châtelain d'Arras, Messire Grieviler, chevalier; auprès de simples artisans, des Mécènes bourgeois. Tel ce Golart Nazard « qui semblait fils d'un roi », Simon Esturion « large en ostel, preu au cheval », les Frekinois, quelques membres de cette dynastie des Pouchinois, dont deux générations de poètes nous disent la louange : par exemple, ce Jakemon, protecteur d'Adam de la Halle,
Qui ne semble mie bourgeois A sa table, mais emperere...
Rompus aux luttes de partis qu'engendrent les institutions communales, habiles en affaires, entourés d'une clientèle de poètes, sans doute aussi d'artistes, d'architectes, d'orfèvres, chargés d'orner leurs hôtels, ces personnages font songer aux riches marchands de la république de Venise. Et, si nous écoutons les chansons que chanteront au puy Lambert Ferri ou Robert de le Pierre, l'inspiration des poètes artésiens ne le cède point, pour le raffinement des sentiments, à l'école rivale, à la noble cour champenoise. Ils sont, dans leurs chansons d'amour, d'aussi délicats copistes des Provençaux ; dans leurs jeux-partis, ils apportent à la discussion des cas de conscience amoureux le même délicat esprit de sentimentalité procédurière. Comparez la collection de chansons d'Adam de la Halle à celles de Thibaut de Champagne : il n'est guère de pièce si aristocratique de Thibaut que l'on ne puisse attribuer au bourgeois Adam le Bossu; il n'est guère de pièce si bourgeoise d'Adam que le roi Thibaut n'aurait pu signer.
Il semble donc qu'il y ait, au xiii^ siècle, jusqu'à un certain point, confusion des genres et promiscuité des publics.
Béuikh. — Les Fithllaiix. 25